Glass House : Ei­sens­tein, Dan Gra­ham, Jeff Wall

C’est l’histoire d’un film qui n’a jamais été tourné

Date de publication
05-09-2012
Revision
19-08-2015

L’action se déroule dans un gratte-ciel complétement transparent, mais où les habitants restent, paradoxalement, aveugles et indifférentes les uns aux autres. Le film se construit à la fois autour d’une une icône moderniste – le gratte-ciel – et des qualités énigmatiques de la transparence du verre. Son scénario accorde une attention particulière aux thèmes de l’isolement et de l’aliénation, le bâtiment transparent devenant un moyen pour le cinéaste de critiquer les sociétés capitalistes. Dans la «Maison de Verre», la vue des espaces privés n’est pas synonyme de solidarité ou de vie en commun (comme dans une société communiste), motivant plutôt une indifférence généralisée, un sentiment d’abandon et de solitude, qui deviendra plus tard un cauchemar où voyeurisme, espionnage et surveillance se côtoient.
Si le projet a d’abord fourni à son auteur l’occasion de satyriser et de dénoncer les paradoxes de la société capitaliste, son décor inédit est progressivement devenu un moyen pour réfléchir sur les capacités du cinéma, en particulier en tant qu’art de la multiplication des points de vue. Dans les premières versions du scénario, seule la caméra était capable de voir: profitant de la transparence des murs et se déplaçant en ascenseur, elle défie les points de vue traditionnels, se moque des cadrages prévisibles, dématérialise l’espace et est capable de voir plusieurs actions en simultané. L’utilisation du verre est pensée en termes d’émancipation de la caméra, aboutissant, finalement, à la destruction progressive des formes filmiques conventionnelles. 
En mars 1926, le cinéaste Serguei Eisenstein se rend à Berlin : sous «l’influence des essais d’architecture de verre» qu’il y observe, il commence à travailler sur un nouveau projet de film, intitulé Glass House. Malgré ses efforts, ce dernier ne sera jamais tourné. En mai 1946, vingt ans après son voyage à Berlin, Eisenstein observera dans son journal: «Chacun, une fois dans sa vie, écrit son mystère. Le mien, c’est Glass House
Dans une étude de 1982 sur Dan Graham, le critique et photographe Jeff Wall s’intéresse à l’utilisation des parois vitrées dans l’architecture, discutant des implications sociales et politiques des célèbres tours du International Style. Graham et Wall ont été les chantres d’une histoire désenchantée du modernisme; tous les deux semblent ignorer le projet d’Eisenstein. S’il faut un jour écrire l’histoire de la transparence et de l’opacité dans l’art du XXe siècle, Glass House y aura une place centrale: Eisenstein, Graham et Wall se rencontreront.

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