Fran­chir le pas du BIM pour les in­fra­struc­tures

TRACÉS est allé à la rencontre d’Agnès Petit, intervenante au ­colloque Béton Désarmant, organisé par le réseau femme et SIA. Alors que les méthodes traditionnelles de construction sont mises à l’épreuve par la numérisation, son intégration dans les étapes de conception et de réalisation en est encore à ses balbutiements. Néanmoins, pour la CEO de Mobbot, il apparaît désormais réaliste de pouvoir tirer parti de la digitalisation sur le chantier. À la clé, prétend l’ingénieure, l’optimisation de l’exploitation des ressources et la réduction de la pénibilité.

Date de publication
13-10-2020
Julia Jeanloz
Rédactrice en charge des pages SIA de la revue Tracés

Rien ne prédestinait Agnès Petit à embrasser une carrière dans le domaine du béton, carrière qui lui a permis d’en étudier différentes facettes: production de ciment, de béton préfabriqué, et aujourd’hui de béton digital. Après l’obtention d’un diplôme en géologie minière à l’Université de Lausanne (2003), elle réalise un doctorat en cosmochimie à l’EPFZ sur la formation du système solaire (2006). Ce sont des échanges avec un mari architecte qui l’amèneront à discuter des défis se posant sur les chantiers. Pour Agnès Petit, l’avenir de la construction se joue dans sa capacité à admettre son potentiel d’amélioration; seul un changement de paradigme permettra une meilleure efficience des techniques et processus de travail. Une interrogation l’habite: comment lier optimisation des propriétés du matériau avec savoir-faire industriel?

En 2007, elle devient consultante interne en innovation chez Holcim Group Support pour des filiales au Bangladesh, en Inde, ou encore en Amérique latine. Quatre ans plus tard, elle prend le poste de directrice Business Development & Innovation chez Creabeton Matériaux, où elle peut imaginer de nouvelles techniques de fabrication du béton. Forte de ces expériences, elle lance sa propre start-up en 2017, Mobbot – contraction de «mobile» et «robot» –, avec l’ambition de rendre accessible la modélisation et l’impression 3D de pièces en béton et d’accélérer la digitalisation du secteur de la construction.

L’automatisation des chantiers prend forme

Le procédé d’impression 3D de Mobbot repose sur des connaissances poussées de l’aérodynamique et des propriétés du béton sous sa forme liquide, de manière à permettre sa pulvérisation par couches successives, puis un durcissement rapide de la matière de façon automatisée. Le procédé assurerait la fabrication d’éléments d’une tonne de béton en à peine dix minutes, explique l’ingénieure, sans qu’il n’y ait besoin de confectionner de moule. Dorénavant, il devient possible d’imprimer des éléments aux formes sur mesure, sans devoir passer par les traditionnelles étapes du coffrage ou de la préfabrication. 

En somme, la technologie développée par cette start-up représente une optimisation du processus de production d’infrastructures en béton. En d’autres termes, une économie de temps et d’argent, en conservant une finition bien lisse – contrairement à d’autres rendus imprimés dotés d’une qualité de surface moins élevée. Il ne serait pas question, toutefois, de se passer de l’humain, puisqu’un maçon ou un conducteur doivent pouvoir opérer le robot.

Repenser les infrastructures

Le champ d’opération de la start-up se concentre sur des chambres de visite pour le réseau télécom, des murs de soutènement, des sauts de loup, mais aussi des aménagements urbains. La technologie, brevetée, contribuerait également à réduire le dégagement de CO2 de près de 30%, selon Agnès Petit, en comparaison avec les méthodes plus conventionnelles. Une économie de CO2 permise par la préfabrication d’éléments, la possibilité de faire du sur mesure, donc de réduire les épaisseurs des murs au strict nécessaire pour chaque application, et à l’utilisation de matières premières locales. Et l’entrepreneuse de souligner: «Malgré le fait que je travaille dans l’une des industries les plus polluantes, j’ai l’impression de faire un petit pas en avant.» Pour Agnès Petit, en matière d’infrastructures, le béton reste le matériau offrant la meilleure perspective de rendement en termes de vieillissement et de performance dans le temps.

Si cette start-up fribourgeoise compte plusieurs réalisations concluantes à son actif pour des maîtres d’ouvrage tels que les Transports publics fribourgeois (TPF) ou les Transports publics lausannois et région (tl), elle a jusque-là donné corps à des projets avec, de la matière première locale. Or, Mobbot est sur le point de démarrer un nouveau projet à l’aide de bétons recyclés, dans le cadre d’un partenariat industriel avec Holcim, ce qui offre davantage de perspectives de réduction d’empreinte carbone. Aujourd’hui, le défi principal auquel se heurte l’entrepreneuse et son équipe est la résistance au changement au sein d’un secteur fidèle à ses pratiques. Pour la surmonter, Agnès Petit souhaite que les EPF, hautes écoles et écoles techniques permettent aux étudiants de se confronter de manière concrète à ce qu’est l’innovation dans le domaine du bâtiment et des infrastructures, à travers des cours ou conférences donnant la parole aux acteurs des technologies de pointe. De son côté, elle procède de manière incrémentale à une sensibilisation de ses clients à cette question sur le terrain.

 

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