Entre fo­rêt et prai­rie, les pâ­tu­rages boi­sés du Jura

Selon le quatrième inventaire forestier national (IFN4), la forêt a gagné près de 4000 hectares depuis 150 ans. Derrière cette réalité se cache une déprise agricole qui affecte une typologie particulière de l’agroforesterie: les pâturages boisés. Présentation des dynamiques de création de ce paysage et de ses enjeux dans le Jura.

Date de publication
21-04-2022

Les pâturages boisés, emblématiques des paysages jurassiens et du sud des Alpes, sont un type bien spécifique de système agroforestier qui peut être défini comme un assemblage de pâturages et d’arbres ou d’arbustes dispersés1. Ils génèrent un paysage en mosaïque alternant zones forestières, groupes d’arbres ou arbres isolés, situés sur des prairies de fauche ou pâturées par le bétail. Répartis sur 14 % de toute la chaîne jurassienne, principalement entre 900 et 1400 m d’altitude, les pâturages boisés sont un exemple typique de système multifonctionnel à l’interface entre l’agriculture, la sylviculture et la promotion de la biodiversité (ill. ci-contre). Un écosystème dit «semi-naturel» dont la création, l’évolution et le maintien dépend des activités humaines.

Malgré un ancrage de plusieurs siècles dans le paysage et la culture jurassienne, l’existence des pâturages boisés est fragile. La richesse de ces milieux est reconnue et appréciée, et une volonté de la préserver, commune à beaucoup d’acteurs, se fait sentir. Mais c’est un écosystème «frontière» qui n’est pas vraiment défini en tant que tel et reste toujours à cheval entre prairie et forêt, compliquant sa gestion2. Le système agricole actuel pousse les agriculteurs vers des modes d’exploitation souvent plus intensifs, ce qui constitue une réelle menace pour les pâturages boisés. Considérés comme espace multifonctionel, la pérennité de ces milieux dépend de l’équilibre subtil entre biodiversité, agriculture et foresterie. Mais cet équilibre structurel ne pouvant avoir lieu que si les différentes parties s’accordent, peut-on parler d’espace multifonctionnel pérenne aujourd’hui?

Les pâturages boisés des paysages jurassiens

Le Jura a une longue histoire d’exploitation forestière. D’ailleurs, le mot «Jura», vient de juris signifiant «bois de montagne». Cette mosaïque paysagère entre zones ouvertes et zones arborées que représentent les pâturages boisés, se forme au Moyen Âge avec le défrichement des surfaces forestières. Les communautés monastiques, qui ont occupé progressivement le massif jurassien, encouragent le défrichement dans les zones les plus productives afin de faire paître leurs troupeaux.

Une série d’événements historiques va fortement impacter la dynamique forestière du Jura. Entre le 16e et le 17e siècle, la pression sur la forêt et les zones boisées des pâturages augmente significativement. Le bois d’œuvre est utilisé massivement pour la construction; de son côté le bois d’énergie est exploité pour le chauffage, mais également dans les hauts fourneaux pour la production de fer et de verre. Dès 1750, l’industrialisation des plaines engendre un exode rural et donc une diminution des besoins en altitude. Ce qui mène à l’abandon de certains pâturages, vite recolonisés par la forêt, et à la concentration de troupeaux sur les terrains les plus productifs. L’apparition du charbon minéral diminue les besoins en bois de chauffe et le bois de construction est remplacé par le ciment et le fer. Les forêts sont alors beaucoup moins exploitées. La demande en bois augmente à nouveau pendant la Seconde guerre mondiale. La pression sur la forêt reprend et le paysage s’ouvre à nouveau considérablement. Les politiques de protectionnisme faisant suite à la guerre, les subsides à l’agriculture et le développement technologique encouragent l’intensification des exploitations, entraînant une très forte pression sur les pâturages et ne laissant que très peu de place au boisé. C’est dans les années 1970 que la tendance s’inverse, le commerce du lait perd en rentabilité et le prix du bois chute. Les pâturages sont alors laissés à l’abandon, entrainant à nouveau une recolonisation du boisé et une fermeture quasi complète de certaines zones.

Les pâturages boisés sont reconnus aujourd’hui pour le rôle prépondérant dans la conservation de la biodiversité. Constitués de différentes associations végétales, résultant de variation dans la couverture forestière et de l’intensité d’exploitation agricole3, ils engendrent une structure paysagère riche avec des taux de boisements variables. En effet, il n’y a pas un seul type précis de pâturage boisé: certains ne présentent que quelques arbres ou groupes d’arbres épars, alors que d’autres zones sont très densément boisées. Ils créent ainsi une grande hétérogénéité environnementale qui fournit divers habitats propices à la biodiversité.

Un écosystème semi-naturel façonné par l’humain

Par ses activités agricoles et forestières, c’est l’humain qui a créé et continue d’entretenir ce paysage. Les pâturages boisés sont utilisés pour la production de lait et de viande. Ils font souvent l’objet d’une production agricole peu intensive; les animaux se nourrissent principalement d’herbage et ont de longues surfaces à parcourir. Les animaux choisissent les plantes et les zones les plus attrayantes, ils exercent une pression de sélection sur la strate herbacée favorisant la diversité des espèces végétales. La structure d’un pâturage boisé est fortement influencée par la gestion des troupeaux, selon le type de bétail, la taille du troupeau et la durée de pâture. L’agriculture influence également la diversité de la strate herbacée selon la présence ou non d’apport externe de fumure et selon l’intensité de contrôle de l’embroussaillement des parcelles.

Les pâturages boisés sont toutefois soumis à la loi fédérale sur les forêts (LFo) et chaque coupe doit faire l’objet d’une autorisation du service forestier. Ce statut participe à garantir la pérennité du boisé sur ces pâturages. Ainsi, le rôle des forestiers est de déterminer comment rouvrir certaines zones devenues trop fermées ainsi que de favoriser le rajeunissement en prélevant les arbres matures pour faire de la place aux plus jeunes ou en créant des «îlots de rajeunissement», qui consistent à protéger les jeunes arbres de la pression du bétail en les entourant de structures de protection.

Un équilibre est difficile à trouver pour ce paysage agroforestier fragile. En effet, la croissance des plantes ligneuses et la fermeture du couvert forestier déterminent le comportement du bétail à l’échelle du paysage et donc la répartition spatiale de la pression de broutage, qui à son tour contrôle la croissance ligneuse à l’échelle locale et la régénération des peuplements à long terme. Ce mécanisme de rétroaction entre la dynamique de la végétation à l’échelle locale et l’utilisation sélective de l’habitat par les grands herbivores à l’échelle du paysage contribue essentiellement à la formation du modèle de mosaïque dans les pâturages boisés4.

Une hétérogénéité environnementale reconnue

En façonnant ainsi le paysage, par ses activités de foresterie et d’agriculture, l’humain se retrouve à l’origine d’une grande biodiversité: un paysage sylvopastoral qui évolue dans la pratique mais dont on observe une grande hétérogénéité environnementale. Elle se caractérise en écologie par la présence de différentes structures naturelles au sein d’une unité paysagère. Dans le cas des pâturages boisés jurassiens, ce sont les arbres qui créent principalement cette hétérogénéité. On retrouve les espèces suivantes: le sapin blanc, l’érable sycomore, le hêtre, le frêne, divers sorbiers, et presque tout le temps l’épicéa. Les différentes densités d’arbres sur les pâturages, ainsi que leurs tailles et âges variables contribuent à l’hétérogénéité environnementale jurassienne. Les pâturages boisés abritent fréquemment des arbres dits «remarquables» ou «arbres habitats».

Ce sont des spécimens très anciens et de taille imposante qui ont résisté aux conditions environnementales parfois très rudes et ont développé un tronc massif, des branches larges et une couronne étendue susceptibles d’offrir des micro-habitats. Par ailleurs, ils sont accompagnés d’un cortège végétal fait de buissons épars et de prairies maigres à proximité des affleurements rocheux qui favorisent également l’hétérogénéité locale des pâturages boisés. L’hétérogénéité environnementale favorise la diversité des espèces selon deux mécanismes principaux: elle augmente le nombre de types d’habitats différenciés et de ressources adaptées aux diverses espèces et encourage leur coexistence; la persistance des espèces dans un paysage hétérogène est soutenue par la présence de plusieurs types d’abris et de refuges contre les perturbations environnementales5.

Ainsi, à l’interface entre forêt et prairie, les pâturages boisés jurassiens réunissent les conditions écologiques pour abriter une faune très diversifiée adaptée autant aux milieux fermés, qu’aux milieux ouverts. De plus, certaines espèces d’oiseaux menacées sont spécialisées sur ces écosystèmes semi-ouverts, tel que l’alouette Lulu, le pipit des arbres, le rouge-queue à front blanc et le grand tétras.

La difficulté du paysage à se régénérer, des contraintes naturelles et humaines

La menace principale sur les pâturages boisés est une tendance à la ségrégation entre les prairies complètement ouvertes et les zones densément boisées. Une attention particulière est portée sur le risque que cette tendance s’accentue encore à l’avenir dans le contexte du réchauffement climatique6. Il faut s’attendre à d’importants changements dans la composition et la structure de la végétation. Les zones à forte densité d’arbres pourraient s’étendre et l’épicéa sera remplacé par le hêtre et le pin avec l’intensité du réchauffement climatique. Ces changements se traduiraient par des paysages d’une richesse structurelle moindre qu’aujourd’hui et donc une perte importante de biodiversité.

Un des enjeux importants au niveau du paysage consiste à préserver la connexion entre différents milieux naturels. On parle alors de corridors écologiques. Ainsi les haies et bosquets en milieux agricoles et les lisières denses et diversifiées en milieux forestier jouent un rôle prépondérant dans la promotion de la circulation des espèces d’un habitat naturel à l’autre. Les pâturages boisés offrent également ce genre de structure et sont importants, non seulement pour la promotion de la biodiversité à échelle locale, mais également à échelle paysagère en améliorant la connexion entre différents habitats naturels, principalement pour les espèces forestières.

Ce réseau définissant l’infrastructure écologique est mis à mal par le paysage qui se referme avec l’avancée de la forêt. Les pâturages peu accessibles sont souvent laissés à l’abandon, et l’exploitation agricole se concentre sur les zones plus favorables en concentrant le bétail et enrichissant les prairies pour une ressource herbagère plus rentable, ce qui menace considérablement la diversité locale des pâturages boisés et l’aspect mosaïque du paysage7. C’est pourquoi une partie de ces exploitants agricoles bénéficie de différentes contributions en vertu de l’Ordonnance sur les payements directs. Et, s’ils représentent une richesse particulière, ils peuvent également recevoir des financements selon la loi fédérale sur la protection de la nature. Il en va de même pour l’exploitation forestière des pâturages boisés, qui n’est plus vraiment rentable aujourd’hui: une partie des interventions sylvicole sur le pâturage boisé fait l’objet de subventions forestières pour la biodiversité. Cela s’explique par des accès souvent délicats sur les surfaces herbagères, des opérations difficilement mécanisables, un ramassage soigneux des branches impératif et une temporalité à prendre en compte avec la présence des troupeaux.

Même si la définition d’un pâturage boisé varie d’un canton à l’autre, la gestion de ces surfaces est systématiquement le fruit d’une collaboration entre forestiers et agriculteurs. L’objectif actuel des gestionnaires (organismes de gestion de l’agriculture et forestière à échelle cantonale) est de garantir un bon potentiel fourrager tout en permettant aux ligneux de se maintenir pour continuer d’offrir des habitats propices à la biodiversité. Dans les différents scénarios de réchauffement climatique, le maintien du rendement fourrager nécessite de préserver une certaine couverture arborescente sur les prairies; elle temporise les effets de la sécheresse et de la chaleur sur la couche herbacée. Les modélisations démontrent que le taux de boisement joue un rôle primordial pour la production de biomasses notamment herbacées8. L’absence d’une couverture arborée isolante dans les pâturages pourrait affecter un approvisionnement stable en fourrage pour les années chaudes et sèches d’ici les cinquante prochaines années. Cela affectera de manière disproportionnée le paysage.

Ainsi l’existence des pâturages boisés dépend actuellement en grande partie d’une agriculture extensive et modérée, de subventions pour la biodiversité, mais également d’une prise de conscience pour ce paysage. Ils suscitent une certaine volonté de préserver ces milieux de la part des acteurs locaux défendant une identité jurassienne. Et d’autres dimensions viennent s’ajouter aujourd’hui, le tourisme et des activités en plein air tirent également parti de l’aspect esthétique attribué à ces paysages. Les pâturages boisés témoignent de zones de transition spatiale et temporelle indispensables pour penser l’hybridation des pratiques et des espaces dans l’aménagement du territoire.

Notes

 

1 E. Bergmeier, J. Petermann, E. Schröder, Geobotanical survey of wood-pasture habitats in Europe: Diversity, threats and conservation, Biodiversity and Conservation n° 19, 2010

 

2 Le pâturage boisé n’est pas identifié dans les milieux naturels de Suisse.

 

3 J.-D. Gallandat, F. Gillet, E. Havlicek, A. Perrenoud, PATUBOIS – Typologie et systémique phytoécologiques des pâturages boisés du Jura suisse, 1995

 

4 A. Peringer, S. Siehoff, J. Chételat, T. Spiegelberger, A. Buttler, F. Gillet, Past and future landscape dynamics in pasture-woodlands of the Swiss Jura Mountains under climate change, Ecology and Society n° 18, 2013

 

5 A. Stein, K. Gerstner, H. Kreft, Environmental heterogeneity as a universal driver of species richness across taxa, biomes and spatial scales, Ecology Letters n° 17, 2014

 

6 A. Buttler, K. Gavazov, A. Peringer, S. Siehoff, P. Mariotte, B. Wettstein, J. Chételat, R. Huber, F. Gillet, Conservation des pâturages boisés du Jura: défis climatiques et agro-politiques, Recherche Agronomique Suisse n° 3, 2012; K. Gavazov, A. Peringer, A. Buttler, F. Gillet, T. Spiegelberger, Dynamics of Forage Production in Pasture-woodlands of the Swiss Jura Mountains under Projected Climate Change Scenarios, Ecology and Society n° 18, 2013

 

7 Les troupeaux domestiques jouent un rôle majeur dans la promotion de la diversité végétale et structurelle des pâturages boisés. En broutant, les grands herbivores empêchent l’embroussaillement des parcelles, synonyme d’une perte de diversité, et préviennent l’avancée de la forêt.

 

8 K. Gavazov, T. Spiegelberger, A. Buttler, Transplantation of subalpine wood-pasture turfs along a natural climatic gradient reveals lower resistance of unwooded pastures to climate change compared to wooded ones, Oecologia n° 174, 2014

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