«Dé-Va­lue app» – Re­tour cri­tique des ar­chi­tectes ro­mand·es

Alors que la phase test de la Value app est sur le point d’aboutir, cinq associations professionnelles, dont une section SIA, se mobilisent pour exprimer leurs craintes et leur mécontentement. Nous relayons leur prise de position. Le dispositif, estiment-elles, n’aurait pas dû circuler largement. Dans l’état actuel, le calcul de prestations fragmentées mène à une dévaluation inquiétante du métier.

Fin septembre 2025, la SIA a mis à disposition de ses membres une application d’aide au calcul pour les prestations d’architecte. Développée conjointement avec l’ETH Zurich, la Value app est actuellement en phase de test pour une durée de 100 jours, jusqu’à début janvier 2026. Le comité de direction de la SIA a créé cet outil pour permettre à ses membres d’estimer le temps de travail nécessaire à la réalisation de prestations d’architecture, conformément aux exigences de la Commission de la concurrence (COMCO).

Analyse de la situation

Dès la parution de l’application, de nombreux membres ont consacré un temps considérable à tester l’outil, à élaborer des tableaux comparatifs et partager leurs constats.

Ce travail a dû être mené alors même que l’application circulait déjà largement en dehors de la sphère des architectes SIA, y compris auprès de maîtres d’ouvrage, et cela sans coordination préalable avec les différentes associations d’architectes. Nous prenons aujourd’hui position publiquement afin de porter à la connaissance du plus grand nombre notre profonde inquiétude quant à une procédure qui semble aller à l’encontre des intérêts fondamentaux de la société, de la durabilité et de la culture du bâti.

Les tests recueillis par les associations émanent de multiples bureaux romands, sur des projets de dimensions, de programmes et de complexités variés. La convergence de leurs résultats est un signal qui ne peut être ignoré. La cohérence des résultats observés prouve en effet que l’utilisation de la Value app aura pour conséquence une diminution systématique des honoraires des architectes.

Concernant l’outil d’évaluation du temps nécessaire aux prestations d’architecte, plusieurs interrogations et préoccupations majeures apparaissent: 

- le manque de transparence et d’accès aux modes de calcul;

- la subjectivité des appréciations de la complexité d’un ouvrage;

- le calcul même du temps de travail nécessaire à la réalisation des prestations d’architecture, basé sur une révision du Règlement concernant les prestations et honoraires des architectes (SIA 102), actuellement à l’étude, non approuvée par la profession et contestée par les associations professionnelles dès sa mise en consultation;

- le remplacement du coût de l’ouvrage déterminant par le nombre de m² du projet.

En conséquence, la diminution drastique du nombre d’heures attribuées au développement et à la réalisation des prestations d’architecte compromet la pérennité de notre métier et les conditions matérielles de sa pratique, conduisant in fine à accentuer encore sa précarisation.

Préoccupation majeure

Nous souhaitons attirer l’attention sur les conséquences désastreuses d’une diminution systématique du nombre d’heures attribuées aux prestations d’architecte. D’autres consœurs et confrères établis en Suisse ont également réalisé une analyse comparative entre des contrats de prestations d’architecte récents et les indications fournies par la Value app. Bien que les résultats varient d’un projet à un autre, l’ensemble des tests effectués avec la Value app conduit à la même conclusion: la version actuelle de l’application réduit significativement le nombre d’heures attribuées aux prestations d’architecture. Dans certains cas, l’ampleur de cette diminution atteint 70% des prestations.

D'après ces tests, la version actuelle de l’application réduit significa­ti­vement le nombre d’heures attribuées aux prestations d’architecture.

Cette dévaluation est d’autant plus préoccupante qu’elle intervient alors même que notre métier doit répondre à de nouvelles exigences qui augmentent d’année en année le temps de travail consacré à chaque projet: exigences administratives amplifiées, nouvelles normes, BIM, réemploi, bilans carbone, intégration de l’existant à différentes échelles, coordination interdisciplinaire accrue, etc.

Aux personnes qui ne pratiquent pas ce métier, il est important de rappeler que chaque projet d’architecture est par définition une réponse ajustée, ancrée dans un paysage unique, répondant à un cahier des charges spécifique et dotée d’une organisation propre. C'est cet engagement continu des architectes suisses, sur l’entier des phases de projet, du début à la fin, qui garantit une qualité du bâti reconnue par les professionnel·les du monde entier. Les heures attribuées aux prestations d’architecte constituent un facteur déterminant pour la qualité de l’ouvrage, tant dans ses dimensions urbanistiques et spatiales que techniques. 

Une diminution du temps consacré à la conduite d’un projet ainsi qu’à la recherche de solutions spécifiques et adaptées au contexte ne peut que nuire à la qualité architecturale, augmenter le risque économique et technique et pousser la profession à se cantonner à des solutions standardisées, au détriment du paysage construit et de la culture du bâti.

Notre demande

Face à l’ampleur des dysfonctionnements constatés et aux incohérences entre le discours officiel de la SIA et la réalité des tests effectués par les professionnel·les romand·es, nous demandons à la SIA de retirer la Value app tant que les préoccupations constatées n’auront pas été pleinement traitées et que les fondements méthodologiques n’auront pas été clarifiés.

L’argument selon lequel seule une collecte de données centralisée permettrait une évaluation et des ajustements pertinents ne peut justifier la mise en circulation prématurée d’un outil encore en développement et visiblement inapproprié, dont l’usage sera payant, alors que la profession ne dispose d’aucun contrôle sur ses évolutions ni sur ses orientations. Il n’appartient pas à des intervenants extérieurs de définir ou de nous imposer le mode de calcul de notre temps de travail! Aucun métier ne délègue à des tiers la détermination de ses propres honoraires. Cette situation suscite une réelle inquiétude quant au respect de notre autonomie professionnelle et de notre expertise.

La préservation de conditions nécessaires à l’exercice de notre profession est essentielle à la vitalité de notre métier, à la pérennité de nos bureaux, aux salaires des architectes qui y travaillent ainsi qu’à la qualité architecturale. Nous en appelons à une conscience collective et à une mobilisation massive en faveur de la reconnaissance de notre métier comme activité d’utilité publique. 

Fédération des architectes suisses, section genevoise  (FAS Genève): Véronique Favre, co-présidente et Guillaume Yersin, co-président​

 

SIA Genève: Didier Collin, président

 

​Association genevoise d’architectes (AGA): Cathrin Trebeljahr, présidente

 

​Fédération des associations d’architectes et d’ingénieurs de Genève (FAI): Eric Maria, président

 

​​Fédération des architectes suisses, section romande (FAS Romandie): Delphine Ding, co-présidente et Yves Dreier, co-président​​

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