«Créer un cur­sus qui parle de nous»

Entretien avec Annie Jouga et Mamadou Jean-Charles Tall

Comment enseigner l’architecture en Afrique, quand les modèles viennent d’ailleurs? Annie Jouga et Mamadou Jean-Charles Tall ont fondé, avec Mouhamadou Naby Kane, le Collège universitaire d’architecture de Dakar (CUAD), l’une des rares écoles d’architecture au Sénégal. Depuis près de quinze ans, ils construisent un enseignement correspondant à l’identité sénégalaise.

Date de publication
30-05-2022

Pourquoi avez-vous créé cette école privée?

AJ (Annie Jouga): Pour régler le problème de la formation: l’école nationale d’architecture de Dakar a fermé en 1990. Naby Kane, Jean-Charles et moi avons alors créé le Collège, en 2008, avec nos fonds propres. Aujourd’hui, il fonctionne encore sur fonds propres. Depuis 2017, le CUAD est en partenariat avec l’Université de Thiès, et l’Unité de formation et de recherche (UFR) Sciences et Technologies avec qui nous avons monté le Master en architecture, l’une des premières expériences au Sénégal de partenariat public-privé dans le domaine universitaire. Nos premiers diplômés sont sortis le 21 juin 2017. Le collège compte une centaine d’étudiants, mais comme le diplôme n’est toujours pas reconnu par l’Ordre des architectes du Sénégal, ceux-ci partent à l’étranger pour obtenir leur Master, à Lomé, à Versailles, ou ailleurs. Aussi nous construisons un réseau d’échanges: avec la France, le Mali, le Canada ou encore le Maroc, non pas à cause des étudiants mais bien parce que nous avons créé un partenariat avec ces écoles, impliquant échanges de professeurs, d’étudiants, etc.

MJCT (Mamadou Jean-Charles Tall): Aujourd’hui, il y a moins de 250 architectes inscrits par l’Ordre du Sénégal sur la liste permettant d’exercer – pour un pays de 17 millions d’habitants. Il y en a autant au Cap-Vert (1 million d’habitants). En voulant protéger leur marché, certains architectes empêchent la relève de se former au Sénégal: pour être reconnu, il faut effectuer un stage de deux ans, or celui-ci ne sert pas vraiment à améliorer la formation, mais plutôt à fournir de la main d’œuvre bon marché. C’est ainsi qu’aujourd’hui, de simples techniciens contrôlent des projets d’envergure. Et cela ne profite ni à l’Ordre et encore moins à la qualité de l’architecture…

Pourtant Dakar est un vaste chantier: qui réalise tous ces projets?

MJCT: Les permis de construire peuvent être obtenus en ligne. À Dakar, 93 % des permis ne sont pas déposés par des architectes – et on ne parle que des constructions déclarées. On n’a recours aux architectes que pour les grands immeubles. Et encore.

Que pensez-vous de l’intérêt croissant pour la construction terre, est-ce de bon augure pour renouveler la pratique?

AJ: Oui, mais la construction terre reste confidentielle au Sénégal. Pourtant, le pays était pionnier dans la construction en matériaux locaux, notamment grâce au Centre de recherche en urbanisme et habitats (CRHUA) où, dès les années 1970, l’on commençait à valoriser les matériaux locaux, y compris la terre. Dans les années 1980, j’ai travaillé quatre ans pour un projet du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) qui a permis de réaliser une quantité de projets en matériaux locaux pour accompagner les coopératives d’habitat dans le pays, de Thiès à Sédhiou. Ces expériences ne sont pas nouvelles et tant mieux si la nouvelle génération s’intéresse à la terre, mais ce qu’il faut, c’est dépasser le stade du prototype.

Beaucoup de projets en terre émanent de projet de coopérations et sont réalisés par des architectes occidentaux.

AJ: Tout au long du 20e siècle, on a mené des expériences de construction au Sénégal; il y a toujours eu des architectes de la coopération qui ont tenté de «régler le problème de l’habitat», avec une technologie qu’ils ont tenté de transposer ici. Or ces expériences ne collent pas avec les besoins. Les maires les accueillent volontiers, mais les populations ne s’y retrouvent pas. C’est le cas aujourd’hui par exemple de la voûte nubienne, un procédé intéressant, mais qui ne correspond pas vraiment à notre culture constructive: les gens finissent par les transformer. Pour nos politiciens, la terre est le matériau du pauvre, du villageois. Le problème est donc politique: tant que le bon modèle ne viendra pas d’en haut, ça ne prendra pas. Sankara y est parvenu au Burkina, dans les années 1980: il a construit de grands centres – sans l’aide de la coopération.

Sur quelle base se fonde le cursus pédagogique du CUAD?

MJCT: Nous sortons d’écoles françaises et, à notre retour, nous nous sommes sentis bien désaxés par rapport au contexte. Aussi nous avons voulu créer un cursus qui parle de nous, en termes d’histoire de l’architecture, de matériaux, de typologies, mais avec une certaine ouverture. Nous cherchons à établir non pas des formes mais des principes que nous enseigne l’architecture africaine tout en enseignant les éléments techniques nécessaires à une bonne compréhension du métier de l’architecture. Pour le comportement thermique du bâtiment, la première année commence par l’étude des climats. Pour ma part, j’enseigne la thermique et la physique du bâtiment et je commence toujours par aborder l’architecture vernaculaire, que ce soit chez les Inuits ou chez les Djola en Casamance.

AJ: Nous envoyons les étudiants dans les villages étudier l’architecture locale. Ils parlent alors de «thermique», de «bioclimatique»; les villageois ne comprennent pas ce qu’ils racontent, mais leur montrent ce qu’ils font depuis toujours. L’approche bioclimatique est une préoccupation universelle, qui consiste à exploiter les matériaux tirés d’un environnement pour construire des espaces où il fait bon vivre. Or la construction terre doit être entretenue régulièrement, et c’est là que les technologies nouvelles peuvent donner des solutions à des populations qui sont désespérées, mais aussi résilientes, car elles voient leurs dirigeants construire uniquement en béton.

MJCT: Vous connaissez la blague: un villageois habite une maison en terre, où il fait bon vivre. Quand il réalise que le gouverneur construit en parpaing de ciment et en tôle, il construit ainsi sa propre maison… mais dort quand même dans l’ancienne, où il fait plus frais. Tant qu’on n’aura pas des modèles adaptés aux populations, on ne changera rien.

Quels sont les architectes dont vos étudiants s’inspirent?

MJCT: Les étudiants ne nous parlaient que d’architectes européens ou américains, alors nous avons exigé qu’ils viennent avec des références africaines. En général ils se réfèrent quand même aux stars: Kéré, Adjaye, etc. qui sont d’abord reconnus par les systèmes occidentaux. C’est dommage: on considère ainsi que nous ne sommes pas capables à l’interne de secréter des gens qui connaissent le métier. Dans la société sénégalaise, tout ce qui est importé est valorisé: dans l’architecture, l’alimentation, l’habillement, etc. Dès lors, notre travail commence par renforcer la confiance que les étudiants ont en eux-mêmes et en leurs structures, même quand elles sont problématiques. D’où l’importance d’avoir créé un atelier patrimoine qui a autant de valeur que les ateliers architecture et urbanisme.

Dans les années du président Senghor, il a été question de constituer un style proprement africain, avec le parallélisme asymétrique. Que faut-il faire de cet héritage?

MJCT: Le premier président du Sénégal était un poète et un amoureux de l’architecture. Il a développé toute une théorie à partir de ses observations sur la rythmique traditionnelle et sa propre production poétique. Sa théorie contredit les esprits euclidiens: quand des lignes sont parallèles, elles sont théoriquement symétriques, un parallélisme asymétrique est donc impossible dans la géométrie euclidienne. Or, dans la géométrie fractale, cela y ressemble. Et une grande partie de la production artisanale et artistique de l’Afrique de l’Ouest est basée sur des motifs qui se répètent à différentes échelles conservant leur autosimilarité. L’urbanisme lébou a quelque chose de fractal: les concessions croissent de manière concentrique en poursuivant l’organisation de base… Vous savez, au Sénégal, nous étudions les mathématiques comme en France, mais nous ne comptons pas de la même manière avec nos dix doigts. Je pense qu’il est temps d’inverser ou du moins de questionner certains paradigmes dans l’enseignement. Aujourd’hui, il n’y a plus d’évidences: l’efficacité de l’enseignement dépendra surtout de la manière dont nous abordons les problèmes avec nos étudiants.

Abordez-vous également des questions liées au patrimoine?

MJCT: Nous avons un cours d’histoire de l’architecture africaine et de «découverte de groupements urbains» lors duquel nous visitons, entre autres, les bidonvilles de Dakar. Beaucoup d’étudiants n’y ont jamais été confrontés et ils réalisent que l’architecture consiste à travailler en priorité sur le «cadre de vie» en général. Nous discutons aussi des expériences de chantier, des gestes et même du vocabulaire des ouvriers: nous les mettons ainsi en contact avec la réalité quotidienne. Les projets d’atelier portent sur des sujets classiques (logement, équipements publics) mais aussi sur le patrimoine et sa réhabilitation, et plus généralement sur l’aspect mémoriel.

Comment abordez-vous la question de la mémoire?

AJ: Nous travaillons en ce moment sur la question de la restitution des objets culturels africains. Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, auteurs du rapport commandé par le président Macron sur la question1, ont effectué un travail de débroussaillage important et, à la suite de cette étude, nous avons proposé de travailler sur les lieux de cette restitution, car les objets (masques, armes, statuettes, etc.) ne peuvent pas simplement être entassés dans un nouveau musée, comme on l’a fait en Europe. Ces objets ont été créés dans un certain contexte qu’il faut pouvoir reconstituer aujourd’hui et sur lequel il faut se positionner. Certains objets ne pouvaient pas être vus par certaines catégories de personnes, des femmes ou des hommes, par exemple, mais ont été exposés dans des galeries en Europe. Que faut-il en faire? Peut-être doivent-ils aller dans l’espace public, à la croisée de chemins qui soutiennent des significations associées à l’œuvre, jadis ou aujourd’hui. Je n’ai pas de réponse, mais les étudiants devront réfléchir et innover. Comme ce problème concerne d’autres pays, nous construisons d’abord des échanges avec d’autres écoles – y compris occidentales.

La question de l’identité semble centrale dans votre approche pédagogique.

MJCT: «La personne qui te prête des yeux te commandera où regarder», dit un proverbe wolof. Si nous ne pensons pas nous-mêmes notre développement, quelqu’un d’autre le fera. C’est ce qui se passe encore aujourd’hui. Il faut qu’on se décomplexe, qu’on assume notre identité africaine, avec ses qualités et ses défauts, mais sans pour autant aller contre l’Europe. C’est la relégation de l’Afrique qui nous est problématique. Un échange ne peut être intéressant que si nous sommes conscients de qui nous sommes. En plus des lectures sur l’architecture, nous proposons des textes de Cheikh Anta Diop2 ou Les Damnés de la terre de Frantz Fanon (1961) car la plupart de nos étudiants n’ont aucune idée des luttes qui ont été menées pour libérer l’Afrique. Notre combat pour l’architecture africaine n’est qu’une petite partie de celui que ces gens ont livré. Il faudrait prendre l’architecture comme un livre qui nous donne des indications sur l’état réel de la société, au moment où elle a été produite. Felwine Sarr, qui est aussi le cofondateur des Ateliers de la pensée, a été invité et a donné un cours magistral lorsque nous fêtions les cinq ans du Collège, le 8 mars 2014, et dont certaines parties ont été reprises dans son livre Afrotopia (2016). Nous tissons des liens avec d’autres enseignants d’architecture en Afrique lusophone ou anglophone, lors de séminaires où le niveau de réflexion sur l’identité est très élaboré. Ces échanges ne sont pas médiatisés mais ils pourraient mener à une sorte d’«Ateliers de la pensée» architecturale.

Annie Jouga est architecte, enseignante et cofondatrice du Collège universitaire d’architecture de Dakar, ancienne adjointe du Maire de l’île de Gorée (2002-2022).

Mamadou Jean-Charles Tall est architecte, enseignant, et cofondateur du Collège universitaire d’architecture de Dakar.

Notes

 

1 Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle, novembre 2018 — Restitutionreport2018.com

 

2 Cheikh Anta Diop (1923-1986), historien, anthropologue et homme politique sénégalais. Père de l’afrocentricité, il livre une histoire de l’Afrique précoloniale et défend une thèse qui établit un lien entre les cultures subsahariennes et celles de l’Égypte antique.

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