«Cette dé­cé­lé­ra­tion amène une ré­flexion de fond pour la culture du bâti»

Pour l’architecte genevois Laurent de Wurstemberger, cette crise aux conséquences économiques importantes pour son bureau a le mérite de lui faire redécouvrir la véritable notion de l’espace et du temps.

Date de publication
26-03-2020

Espazium: quelles sont les conséquences de cette crise pour vos mandats et/ou études en cours?
Laurent de Wurstemberger: Nos trois petits chantiers sont arrêtés. Un est même reporté à l’année prochaine. Malgré les projets en étude, tout fonctionne au ralenti. J’ai demandé un RHT (réduction de temps de travail) pour mes collaborateurs. Il semble que les autorités cantonales pourraient entrer en matière de manière accélérée. A suivre. En ce qui me concerne, j’ai peu d’espoir de récupérer les dommages économiques causés par ce brusque arrêt du milieu de la construction. En ce début de confinement, on travaille chacun comme on peut, depuis notre domicile. On essaie de se croiser rapidement au bureau ou se contacter via les applications disponibles, afin d’organiser et anticiper les différents mandats en cours. Un petit bureau, c’est comme une famille, on est solidaire, compréhensif et aidant.

Comment vivez-vous le travail à distance? Comment avez-vous aménagé votre espace domestique en lieu de production?
Le travail à distance, à domicile, est pour moi, surtout une solution d’urgence. A la maison, nous avons mis en place une chambre ad hoc, un espace commun, une grande table ronde partagée avec ma femme graphiste-indépendante. Une pièce que nous utilisons de manière alternée ou ensemble. Mais entre l’occupation de notre fille, la préparation des repas, les rares courses, les diverses perturbations professionnelles et privées, il est difficile de travailler sereinement. Il m’arrive de faire quelques escapades à mon atelier, pour ouvrir quelques factures, ranger mon pupitre ou imprimer des devoirs. Mais on est assez obéissants, civiques, on «stay at home». En ce qui me concerne, je trouve délicat de travailler dans mon environnement domestique et familial, de manière durable. Les séances en visioconférences montrent leurs limites techniques et physiques. Nous avons besoin de contacts directs, d’échanges réels et d’interactions rapides, efficaces. A mon échelle, le travail d’atelier est primordial. Nous sommes des artisans qui ont besoin d’un lieu de production collectif, une manufacture où l’on se réunit pour proposer un produit de qualité.

Malgré la situation sanitaire dramatique pour certain-e-s, ce ralentissement général peut apporter une nouvelle manière d’envisager le travail. Ce rassemblement familial, le temps partagé avec ses enfants et sa femme et l’organisation spatiale dans un environnement confiné permettent une prise de conscience des priorités fondamentales. Nous, architectes, sommes obnubilés et habités par notre métier, car il est passionnant. Ces événements extraordinaires sont des freins violents à notre engouement, mais sont bénéfiques j’en suis convaincu. J’ai par exemple retrouvé le plaisir de consulter des ouvrages oubliés, écouter paisiblement du bon son, ou contempler les premières fleurs de ma clématite. Mais surtout profiter du moment présent, somnoler, vagabonder, méditer, et même ne rien faire du tout.

Cette crise va-t-elle amener des changements profonds dans l'organisation du métier, du projet, du concours, etc.?
Difficile de dire si cela va réellement amener de profonds changements dans l’organisation du métier. J’espère surtout que cela va nous faire réfléchir à un Monde meilleur et à une nouvelle éthique en phase avec notre environnement. Ce ralentissement aura eu la vertu de nous faire redécouvrir la véritable notion de l’espace et du temps: le cantonnement dans un lieu clos et une certaine dilatation temporelle. J’admets appréhender quelque peu le retour «comme avant» et espère un sérieux bouleversement des habitudes, une appréhension nouvelle de notre activité d’architecte. Cette décélération amène une réflexion de fond pour tous les acteurs de la culture du bâti. Quelle est cette profession qui nous sollicite si fortement, qui nous fait turbiner bénévolement pour des concours, qui nous impose tant de responsabilités, tant d’engagement? C’est un métier difficile, mais tellement passionnant et terriblement attachant. On se le répète souvent entre nous: quelle chance d’avoir cette possibilité de concevoir des espaces, participer à «l’expression de la culture», proposer diverses manières d’habiter un lieu ou redonner vie à des sites, penser la ville, le territoire.

En définitive, cette crise nous offre le temps de repenser notre activité et notre responsabilité. Ces dernières années ont été d’une rare intensité dans le domaine de la construction, particulièrement le long de l’arc lémanique. Une sorte de frénésie qui a poussé les architectes à produire vite, à faire de douloureux compromis ou à travailler de manière extrême pour tenir des délais tellement exigeants. Notre avenir ne sera probablement plus jamais le même. Pour ma part, je compte bien tirer une leçon positive de ces moments de vide, de perdition, de calme, où le temps aura pris une nouvelle dimension. Peut-être travailler moins, mais mieux.

À propos de:

 

LDW
est un atelier d’architecture dirigé par Laurent de Wurstemberger, diplômé de l’Accademia di architettura de Mendrisio en 2002. Après quelques années avec Freefox au Tessin, puis fondateur et associé de «ar-ter» pendant 10 ans, il fonde l’atelier «LDW» en 2018 à Genève. En parallèle, il a lancé, avec l’ingénieur Rodrigo Fernandez, l’entreprise Terrabloc qui, depuis 2013, propose des matériaux de construction en terre crue.

 

Date de création: 2018
Nombre de collaborateurs fixes: 3
Nombre de collaborateurs indépendants: 3
Mandats en cours: rénovation d’un ensemble agricole à Choully, réaménagement de combles mansardés à la place de la Fusterie, reconstruction d’une habitation dans le Vieux-Carouge, végétalisation de toitures sur les voies couverte de Saint-Jean, ensemble d’activités et de logements à Gland.

Dossier COVID-19 - Liste des témoignages:

 

La culture du bâti face à l’urgence du Covid-19 - La parole aux professionnels

 

La crise sanitaire et économique que nous traversons actuellement frappe l'ensemble des secteurs professionnels et notamment celui du bâti. Pour évaluer l'impact de cette urgence dans le domaine de l'architecture, Espazium donne la parole aux professionnels du domaine afin qu’ils témoignent de manière personnelle de leur nouvelle organisation, de leur difficulté et – puisque toute crise révèle les forces mais également les failles des systèmes – qu’ils nous fassent part de leurs réflexions sur leur métier. Pour ne pas oublier, et dans l’espoir que ces témoignages aideront à mener une véritable réflexion de fond afin que tout ne redevienne pas comme avant une fois que le virus aura été vaincu.

 

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