«Ce ra­len­tis­se­ment de­vrait nous rap­pro­cher du temps long de l’ar­chi­tec­ture»

Pour le bureau d’architecture Aeby Perneger & Associés SA, il est encore trop tôt pour évaluer les conséquences réelles de cette crise compte tenu de l’évolution constante des décisions politiques. Porteurs de plusieurs grands projets un peu partout en Suisse romande, ses trois associés admettent que malgré les incertitudes à court terme, cette «dépressurisation» de la profession est une opportunité pour réévaluer la production architecturale et culturelle plus récente.

Date de publication
30-03-2020

La culture du bâti face à l’urgence du Covid-19. La parole à Patrick Aeby, Jan Perneger et Michel Rollet, directeurs du bureau carougeois Aeby Perneger & Associés SA.

espazium.ch: quelles mesures avez-vous mises en place pour poursuivre votre activité?
L’ensemble du personnel a été placé en télétravail à domicile tout en conservant une semi-permanence au bureau.

Sur quels aspects du métier concentrez-vous le travail de votre bureau en ce moment?
Sur les dossiers en cours d’exécution, nous faisons notre possible pour continuer à distance la mise au point de détails et de plans d’exécution dans l’espoir d’une réouverture prochaine des chantiers. Cette activité est cependant moins efficace sans un partage critique et collectif autour d’une même table de travail.

Les projets en phases d’étude (avant-projet ou projet d’ouvrage) se poursuivent malgré un ralentissement du rythme des échanges et donc des validations nécessaires à l’avancement du travail.

La plupart des procédures de concours et d’appels d’offres étant également au ralenti, nous nous concentrons sur un concours dont l’échéance n’a pas été modifiée à ce jour mais nous ignorons si la date de jugement à été reportée. Là aussi, un ralentissement est prévisible.

Évidemment, les problèmes d’organisation (télétravail, nouvelle répartition des tâches, trésorerie) occupent désormais une partie importante de notre temps – malheureusement non rémunératrice!

Quelles sont les conséquences de ce ralentissement pour vos mandats et études en cours?
Pour le moment, aucun de nos contrats n’a été formellement rompu à ce jour pour cause de COVID mais plusieurs d’entre eux sont ralentis ou mis en stand-by.

Que pouvons-nous apprendre de cette crise? Va/doit-elle amener des changements dans l'organisation du métier?
Si elle devait s’installer, cette crise aurait bien entendu de lourdes conséquences sur le métier, notamment sur le rythme du travail, dont l’efficacité ne pourrait plus être assurée malgré les moyens importants de communication à distance dont nous disposons, de même que sur l’exécution des chantiers (en admettant que ceux-ci puissent rouvrir) dont certaines tâches ne peuvent être effectuées efficacement en respectant les consignes sanitaires de distance interpersonnelle.

En revanche, nous ne voyons pas à ce stade de conséquences de cette crise à retenir de façon durable pour la suite dans le cadre de notre métier si ce n’est concernant le télétravail. L’expérience en cours apporte la démonstration que le télétravail peut permettre l’accomplissement de certaines tâches et réunions. On peut imaginer qu’il y aura là de nouveaux outils disponibles pour l’avenir.

Qu’attendez-vous de la SIA et des autorités cantonales/fédérales?
La SIA pourrait réunir et mettre à disposition des outils communs destinés à quantifier la réduction du volume de travail et la perte de gain consécutive pour les mandataires.

Elle pourrait également collecter les difficultés auxquelles sont confrontés les bureaux d’études afin d’en informer les autorités cantonales ou fédérales. La décision d’arrêter ou non les chantiers en est un exemple.

Les autorités cantonales/fédérales se doivent d’avoir une politique cohérente et intelligible. A cet égard, la dangerosité du COVID ne semble pas considérée de la même façon selon les domaines professionnels. Aujourd’hui, l’insistance politique et médiatique sur la priorité à rester chez soi pour tout le monde interdit aux bureaux d’étude d’inviter leurs collaborateurs à venir travailler au bureau, même si leurs conditions de travail respectent les consignes sanitaires connues et transmises par les autorités.

Comme spécialiste de l'espace, est-ce que cette adaptation spatiale vous amène à repenser la notion d'espace et d’habitat?
La notion d’habitat et de typologie est confrontée à des conditions périphériques qui sont en évolution permanente (sociales en relation avec les nouvelles structures familiales ou avec l’accessibilité à la mobilité réduite, contraintes économiques en lien avec les systèmes de subventionnement ou d’exigences de rendement, nouvelles normes énergétiques ou de sécurité). L’évolution de ces conditions périphériques influence de façon déterminante l’enveloppe financière disponible pour le logement et, partant, l’espace de liberté de conception pour l’architecte.

Concernant le télétravail et ses conséquences spatiales, celui-ci s’inscrit dans la logique des thèmes classiques du logement actuel: quelle flexibilité ou quelle neutralité dimensionnelle pour les pièces de l’habitat, comment mettre à profit les parties peu éclairées d’un plan dont la profondeur a tendance à augmenter sous la pression spéculative, comment offrir des qualités supplémentaires à un espace de distribution, comment permettre une plus grande souplesse d’usage à une pièce de «séjour» (p.ex. en renonçant au «salon-salle à manger-cuisine» de l’après-guerre au profit d’une «Wohnküche» sur le mode des années 1920 accompagnée d’un espace de travail ou de nuit d’appoint).

Pour le domaine de la culture du bâti, y-a-t-il des aspects positifs qui peuvent être tirés de cette décélération sociale et humaine?
De manière générale, ce ralentissement offre une chance de se rapprocher un peu du temps long de l’objet de notre travail, celui de l’architecture. En effet, bien que la durée de vie escomptée d’un bâtiment ait aujourd’hui tendance à se rallonger (50-100 ans) par rapport à la période de consommation la plus aiguë de l’après-guerre, lorsque l’amortissement se calculait sur 20-25 ans, la pression sur une réduction du temps de conception de l’architecture est devenue extraordinairement forte. Comme cette pression, permanente, n’est pas étrangère à l’extrême pauvreté architecturale et culturelle aisément constatable dans la production récente, on peut naïvement espérer que la crise que le COVID impose à nos sociétés apportera un peu de répit dans une course effrénée manquant de fondement sérieux. Les plus optimistes diront que d’autres modèles de vivre ensemble apparaîtront, avec des répercussions sur la manière de penser, de concevoir le bâti et la ville.

Profiterez-vous de ce temps de dilatation indéterminé pour aborder la profession autrement?
En effet. Le rythme est plus doux, la solitude plus importante imposée par le confinement représente une aubaine pour une partie de notre métier qui a été progressivement expulsée de notre quotidien d’architectes mis sous pression: la lecture, la recherche au calme dans les livres, la réflexion silencieuse, en particulier sur les phases de conception (concours et avant-projets). Il serait fort profitable que ce même ralentissement apporte aux décideurs une nouvelle profondeur et de nouveaux motifs de plaisir, y compris celui du temps long.

À propos de:

 

Aeby Perneger & Associés SA

  • Année de création du bureau: 1998
  • Nombre d’employé-e-s: 31 collaborateurs/trices réparti-e-s sur deux sites, à Genève et à Lausanne.
  • Principaux mandats en cours : Quartier de la gare des Eaux-Vives à Genève, Quartier des Halles à Morges, Quartier Central Malley à Renens, Ecole primaire et EMS aux Plaines-du-Loup à Lausanne.

Dossier COVID-19 - Liste des témoignages:

La culture du bâti face à l’urgence du Covid-19 - La parole aux professionnels

 

La crise sanitaire et économique que nous traversons actuellement frappe l'ensemble des secteurs professionnels et notamment celui du bâti. Pour évaluer l'impact de cette urgence dans le domaine de l'architecture, Espazium donne la parole aux professionnels du domaine afin qu’ils témoignent de manière personnelle de leur nouvelle organisation, de leur difficulté et – puisque toute crise révèle les forces mais également les failles des systèmes – qu’ils nous fassent part de leurs réflexions sur leur métier. Pour ne pas oublier, et dans l’espoir que ces témoignages aideront à mener une véritable réflexion de fond afin que tout ne redevienne pas comme avant une fois que le virus aura été vaincu.

 

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