Ex machina

Editorial de Philippe Morel du numéro 21

Supposons qu’existe une machine surpassant en intelligence tout ce dont est capable un homme, aussi brillant soit-il. La conception de telles machines faisant partie des activités intellectuelles, cette machine pourrait à son tour créer des machines meilleures qu’elle-même; cela aurait sans nul doute pour effet une réaction en chaîne de développement de l’intelligence, pendant que l’intelligence humaine resterait presque sur place. Il en résulte que la machine ultra intelligente sera la dernière invention que l’homme aura besoin de faire, à condition que ladite machine soit assez docile pour constamment lui obéir.»1

Depuis environ deux ans, la thématique de l’intelligence artificielle (IA) fait débat: nouvelles opportunités, nouvelles menaces… Les discussions autour de cette suite de la révolution numérique ont un goût de déjà vu. La science et les scientifiques nous ont vendu tour à tour les radieuses promesses du génie génétique et des nanotechnologies, deux domaines dont on ne peut guère dire qu’ils aient bouleversé notre quotidien. Et dont les applications et surtout les implications sont très éloignées de celles de l’intelligence artificielle. Dans les deux premiers cas, l’Homme ne fait «que» toucher à la matière, à l’échelle de l’infiniment petit. Alors qu’avec l’IA, il s’apprête peut-être à recréer in silico sa propre spécificité, fruit de trois milliards d’années d’évolution.

Le fantasme de la machine autonome et toute puissante n’est pas nouveau: il était déjà d’actualité dans la Grèce antique. Après la mythologie, on le retrouve dans la littérature, puis le cinéma. Il est à l’œuvre aujourd’hui dans le monde du travail. Après les crises des secteurs primaire et secondaire, l’IA fait aujourd’hui peser une lourde menace sur de nombreux emplois qualifiés. Si les journalistes sont en première ligne, les architectes et l’architecture ne sont pas à l’abri. Une nouvelle révolution industrielle est en marche, et elle aura des répercussions immenses dans une société où le travail est une valeur essentielle.

Entre 2016 et 2017, l’intelligence artificielle AlphaGo a battu par trois fois les meilleurs joueurs de go de la planète, un exploit que la communauté scientifique estimait impossible avant au moins vingt ans. Alors que jusqu’à présent la machine apprenait en digérant les parties jouées par des humains, ce sont aujourd’hui ces derniers qui décortiquent les stratégies d’AlphaGo pour progresser. Serions-nous proches du jour où l’intelligence poursuivra son évolution hors de son substrat biologique?

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Note

1    Irvin John Good, « Speculations Concerning the First Ultraintelligent Machines », Franz L. Alt, Morris Rubinoff (éd.), Advances in computers, Volume 6. New-York, Academic Press, 1965.

    Irving John Good (1916-2009) est un statisticien britannique. Il a conseillé Stanley Kubrick au sujet des superordinateurs pour le film 2001, l’Odyssée de l’espace.

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