Data centers, infrastructures critiques
Dossier
Non, le cloud n'est pas qu'un nuage. Dans ce premier dossier de 2026, espazium revue s'intéresse au "refoulé spatial" que sont les data centers, ces infrastructures numériques voraces en énergie, en eau et en espace dont les impacts sur le territoire sont encore largement sous-estimés.
Les data centers sont ce que Fanny Lopez appelle un «refoulé spatial» : alors que nous en sommes devenus complètement dépendants pour streamer, stocker, entraîner des IA à travailler à notre place, nous préférons ne pas y penser et entretenir ainsi l’illusion que le monde numérique n’est que virtuel, que le cloud n’est qu’un nuage. Pourtant, l’infrastructure numérique est tout ce qu’il y a de plus matérielle. Les centres de données, qui en sont la manifestation la plus visible, se nichent dans tous les recoins du territoire, comme nous le révèle l’œil aiguisé du photographe Julien Heil.
Et ce n’est que le début. Alors que les entreprises ont longtemps possédé leurs propres centres, la croissance exponentielle de l’IA change la donne: cloud hybride, colocation ou hyperscalers, les data centers prennent une nouvelle dimension, les services se diversifient, de nouveaux acteurs émergent sur un marché très attractif. Avec des impacts considérables – consommation d’électricité, de foncier, d’eau, rejets de chaleur – mais sans réels avantages pour les territoires qui les accueillent: peu de recettes fiscales, peu d’emplois.
En Suisse, la part des data centers dans la consommation électrique nationale se situe aujourd’hui entre 6 et 8% et pourrait aller jusqu’à 15 % d’ici 20301; en Irlande, elle atteint déjà 25%. Cette consommation massive, source de conflits d’usage sur les réseaux énergétiques, a conduit certaines villes à instaurer des moratoires sur l’installation de nouveaux centres. L’explosion des besoins en électricité aura elle aussi des impacts sur le territoire avec la relance de la construction d’infrastructures – centrales nucléaires, solaires, hydroélectriques…
En Europe, la Suisse cultive son image de «coffre-fort de la donnée» qui en fait une destination recherchée par les investisseurs. Zurich se profile ainsi comme un cluster de data centers dans un pays qui possède le plus grand nombre de centres par habitant, après les Pays-Bas. Et les prévisions sont à la hausse.
Les acteurs publics ont-ils bien pris la mesure de ce qui se joue? Ont-ils défini des stratégies coordonnées en matière d’urbanisme, d’énergie, d’environnement et d’économie pour cadrer l’installation de ces infrastructures et les inciter à une plus grande efficacité énergétique? Pas vraiment, en tout cas pas en Suisse, où aucune réglementation ne vient perturber le développement des opérateurs du cloud.
«There is no alternative», disait Thatcher dans les années 1980… Il n’y a peut-être pas d’alternative aux data centers, mais peut-on faire mieux, et surtout moins? Pas sûr. Alors que nous sommes aveuglés par les promesses de l’IA, qui osera aujourd’hui parler de sobriété numérique?
Note
1 «Les centres de données pourraient consommer jusqu’à 15 % de l’électricité suisse en 2030», 27 juin 2025, rts.ch
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