Les in­fras­truc­tures nu­mé­riques : le mo­dèle des hy­pers­ca­lers en crise

Entretien avec Fanny Lopez

Dans l'ouvrage Sous le feu numérique (avec Cécile Diguet), Fanny Lopez analyse les stratégies de planification spatiales et énergétiques des data centers et leurs impacts sur le territoire. Face à leur croissance exponentielle, elle invite à requestionner le modèle, l’architecture réseau et les besoins.  


 

Date de publication
22-01-2026

espazium revue : Dans Sous le feu numérique (MētisPresses, 2023), vous vous intéressez aux spatialités et aux énergies des data centers. Vous dévoilez ainsi la matérialité d’une infrastructure numérique qu’on a tendance à croire invisible. Vous décryptez notamment les stratégies de planification spatiales et énergétiques des opérateurs du cloud: de quoi ont-ils besoin, quels sont leurs critères d’implantation? 

Fanny Lopez : Le visible ou l’invisible des infrastructures est un thème classique des études des sciences et des techniques. On cherche le pylône (visible), le fil d’électrons ou de photons (invisible), la source : la centrale de production électrique ou le data center souvent cachés ou relégués dans des espaces dits périphériques. Mais l’infrastructure, ce n’est pas seulement le visible, parfois spectaculaire, des objets techniques – géants, bruyants, fumants – ou l’invisible fascinant des ondes, de ce qui est enterré ou hors d’échelle. L’infrastructure est le fond de scène de toutes les activités humaines, peut-être avant même d’être technique. C’est un ordre moral et politique. L’infrastructure est à la fois matérielle et relationnelle, comme l’a montré la sociologue américaine Susan Leigh Star: «L’infrastructure est transparente à l’usage», comme la politique! «Elle soutient ses tâches de manière invisible1.» Les data centers, leur démultiplication et le modèle hyperscaler2, reflètent un certain modèle technique du numérique. 

L’infrastructure est le fond de scène de toutes les activités humaines, peut-être avant même d’être technique. C’est un ordre moral et politique.

Les data centers sont des bâtiments d’interconnexion et de stockage qui hébergent des données, permettent des transactions, font des calculs. Ils ont besoin de foncier, d’infrastructures télécom et de grandes quantités d’électricité. Quand une entreprise décide de construire un data center, elle choisit un site en fonction des infrastructures déjà présentes. Les data centers dépendent des câbles sous-marins que l’on peut considérer comme les liaisons internationales de l’Internet mondial. Certains data centers hyperconnectés, comme ceux de Google ou de Microsoft, ont des connexions directes – très coûteuses – à des stations d’atterrage de câbles sous-marins sur les côtes, formant parfois un hub, comme celui du port de Marseille, qui accueille plusieurs câbles venant d’Afrique et d’Asie. Citons aussi Dublin et Amsterdam, où la proximité avec les câbles transatlantiques a favorisé l’implantation de grands acteurs du cloud. Les data centers dépendent aussi des backbones (ou dorsales Internet), réseau principal de fibre optique à très haut débit qui s’apparente à une autoroute de données. C’est un transport à haute capacité, hiérarchisé. Les points d’échange Internet (IXP) jouent aussi un rôle historique important. Souvent installés dans des data centers où plusieurs opérateurs et fournisseurs de services Internet échangent directement du trafic, c’est là que se croisent plusieurs grands réseaux de fibre, que les données changent de direction, comme des gares de triage. Enfin, l’accès à l’électricité est primordial : le site choisi doit disposer de sources électriques puissantes et stables, souvent doublées par des générateurs et des batteries à l’intérieur du bâtiment. Les data centers s’installent à proximité d’un poste source de l’opérateur de distribution électrique où ils peuvent réserver et souscrire de la puissance, ou proche d’une ligne très haute tension de l’opérateur de transport où ils peuvent directement se brancher.

Vous décrivez le maillage territorial de ces infrastructures numériques, dans lequel les centres-villes jouent un rôle essentiel. Comment l'expliquer?

Les data centers sont partout : en zone urbaine dense, en périphérie, en zone rurale. C’est un continuum territorial mondialisé dont chaque pièce est fortement imbriquée aux autres. Mais il y a un effet magnet : la data va où est la data, comme des aimants qui s’attirent. Les données s’accumulent autour d’une cinquantaine de villes dans le monde. La France est le 8e pays qui compte le plus de data centers (entre 260 et 300 selon RTE3, chiffre qui devrait doubler pour 2030). Il y en a plus de 5000 aux États-Unis, environ 500 en Allemagne. Francfort, Londres, Amsterdam, Paris, Dublin sont les capitales européennes les plus équipées.

La data va où est la data, comme des aimants qui s’attirent. Les données s’accumulent autour d’une cinquantaine de villes dans le monde.

En France, à l’échelle de la région Île-de-France, on compte environ 120 sites pour 160 bâtiments. L’est de Paris est une localisation historique, en particulier Aubervilliers, Saint-Denis, Pantin et Clichy, La Courneuve. Chacun consomme 15, 20 ou 30 Mégawatts (MW) d’électricité, l’équivalent d’une ville de 50 000 habitant·es. Le Paris Digital Park, inauguré en 2022 à La Courneuve offre 40 000 m2 de salles et 130 MW de puissance électrique, l’équivalent d’une ville de plus de 200 000 habitants.

Aujourd’hui, de grands sites sont en projet comme en Seine-et-Marne, un campus européen dédié à l’intelligence artificielle de 4 Gigawatts (ce qui correspond à la puissance de tous les data centers de France aujourd’hui). Avec l’IA, la dynamique devient exponentielle, mais sans ruissellement ni irrigation dans les territoires nationaux ou régionaux. Au contraire, on assiste à un phénomène de concentration et d’agglomération centripète de la donnée (et du capital!). Ce phénomène ne signifie pas qu’il n’y a pas de centres de données en région : il y en a, et de plus en plus, mais ce ne sont pas les mêmes données. Il s’agit là surtout de distribution et de collecte, alors que les centres de données des grandes métropoles sont des nœuds d’interconnexion. Il y a donc d’un côté les localisations historiques en centre-ville des grandes métropoles mondiales (avec les nœuds Internet) pour garder la courte latence (délai de transmission), et de l’autre, en région, là où se trouvent l’espace et le foncier, les grandes zones numériques pour le stockage. Du point de vue de l’aménagement du territoire, on constate, aux États-Unis et partout en Europe, le développement d’un nouveau zoning, avec l’apparition de zones numériques monofonctionnelles, soit quelque 200 hectares et a minima 1 GW dédié. 

Quels sont les principaux impacts de cette infrastructure numérique sur le territoire (artificialisation des sols, tension sur les réseaux électriques et conflits d’usage…) et sur l’environnement (rejet de chaleur, sécurité…) ? Les opérateurs du numérique font-ils des efforts pour limiter ces impacts? 

Avec l’IA, nous sommes dans un moment d’accélération et de croissance du numérique, et de transformation des paysages en paysages productifs, notamment électriques. Peut-être que la bulle spéculative éclatera. En attendant, elle provoque un équipement infrastructurel massif des territoires et de la redondance infrastructurelle qui se traduit (en France en particulier) par une relance du nucléaire. 

Avec l’IA générative, nous sortons des usages classiques du numérique (streaming VOD, réseaux sociaux, services en ligne): nous sommes face à une génération délirante de contenu qui fait dire à certains que l’IA est en train de noyer Internet. 

Les data centers seront l’un des plus importants postes de consommation électrique du 21e siècle. Le numérique a un double: l’infrastructure électrique, comme je le montrais déjà dans mon livre À bout de flux (Divergences, 2022). Le rapport à l’eau pour le refroidissement crée aussi des tensions dans les zones où il y a du stress hydrique. Plus de 11% de la consommation électrique française est liée au numérique; pour l’Île-de-France, c’est 10-18%. En Irlande, 25% de la consommation nationale d’électricité provient des data centers. L’ensemble des centres installés ou en projet en Île-de-France représente un besoin de puissance électrique à hauteur de 7.5 GW soit cinq à sept réacteurs nucléaires. Ces projets bousculent complètement le profil des territoires, assèchent les réseaux publics d’électricité et d’eau.

Avec l’IA, la dynamique devient exponentielle, avec un phénomène de concentration et d’agglo­mération centripète de la donnée et du capital.   


Dans plusieurs villes, des conflits d’usage pour l’électricité sont apparus: à Dublin, Amsterdam, Stockholm, Marseille, etc. En 2019, Amsterdam a adopté un moratoire qui a suspendu l’implantation de nouveaux data centers pour identifier des zones de développement en fonction du réseau électrique. 

Les rares exemples de mutualisation énergétique, de rejet de la chaleur fatale dans le réseau de chaleur, sont souvent anecdotiques car les retours sur investissement pour un opérateur de réseau de chaleur se font sur 15 ans, contre deux ans pour un data center. Un ambitieux projet reste le Stockholm Data Parks, avec des sites dédiés en fonction de la localisation des réseaux de chaleur et une municipalité assez volontariste et restrictive.

En France, à la suite du sommet de l’IA en 2025, des annonces d’investissements de plus de 100 milliards d’euros ont été faites pour le développement de l’IA et des data centers, majoritairement portés par des acteurs privés. L’association de défense et de promotion des droits et libertés sur Internet, La Quadrature du Net, a appelé à un moratoire en 2025. Mais cet appel est resté sans écho : l’exécutif a engagé des procédures, présenté des propositions de loi et mis en place des incitations fiscales visant à faciliter l’implantation de ces infrastructures dans des délais réduits.

Quelle est la spatialité des data centers? Vous parlez d’un «agencement de dispositifs techniques mis en boîte», qui les apparentent à «la grande famille des hangars décorés des bords de route». Mais quel pourrait être le rôle de l’architecture, si ce n’est effectivement de «décorer» les boîtes ? 

Un data center est un bâtiment d’une grande technicité, dans lequel se succèdent des salles de serveurs climatisées, composées d’armoires de serveurs qui fonctionnent 24 h sur 24. Il est doté de systèmes de refroidissement pour éviter la surchauffe des équipements, ainsi que de dispositifs de secours : batteries et groupes électrogènes, utilisés en cas de défaillance du réseau électrique. Si la spatialité du numérique emprunte à différents registres, elle se rapproche en effet d’un agencement de dispositifs techniques mis en boîte. L’architecture produit parfois un peu de différentiation dans le junkspace

Comment analyser ce déficit d’architecture? Une de mes hypothèses est que l’infrastructure numérique n’est pas un programme public d’infrastructure mais le résultat d’une somme d’intérêts privés, qui ont tendance à considérer l’architecture comme un luxe onéreux. Cette perte d’architecture serait l’un des grands symptômes de la crise du service public. Les réseaux du numérique se développent, prolifèrent et triomphent dans un âge post-service public. Pour retrouver l’architecture, n’est-ce pas le sens commun (au sens de service public) de l’architecture et de l’infrastructure qu’il faudrait ressaisir? Il y a une tradition de pensée architecturale et philosophique où l’architecture du service public est un art de bâtir la grandeur de l’utilité des bâtiments et, donc, de la société qui les fonde. Souvenons-nous d’Étienne-Louis Boullée et de Claude-Nicolas Ledoux, ces deux architectes révolutionnaires qui, à la veille de la révolution française, projettent des équipements qui soutiennent l’utopie de l’«esprit républicain» pour transformer les rapports sociaux, politiques et culturels…

Quels sont les leviers des acteurs publics pour négocier, qu’il s’agisse des opérateurs énergétiques qui discutent avec les acteurs du numérique pour l’usage de leurs réseaux, des collectivités qui délivrent des permis de construire, des États qui pourraient réglementer? Ces acteurs publics parviennent-ils à anticiper les développements à venir, ont-ils pris la mesure du phénomène? Avez-vous connaissance d’oppositions, de la part de collectivités locales ou de citoyens, contre l’implantation de ces data centers et pour quels motifs? 

Les politiques publiques de l’aménagement et les collectivités sont en effet dépassées par le sujet, nous l’avons montré dans l’ouvrage avec des exemples irlandais et français. Aucune création d’infrastructure n’a rapporté autant d’argent aux actionnaires de ce secteur privé et si peu aux collectivités. Pour ce qui est des services rendus à la société civile, ils doivent aussi se mesurer à l’aune de la remise en cause de l’ultraconnexion généralisée comme mode de vie, de l’excès d’écran et de la collecte des données personnelles. Il y a de nombreuses mobilisations citoyennes et associatives : en France, en 2015, la journaliste Jade Lindgaard organisait des Toxic Tours dans les zones industrielles de La Courneuve, sur la trace des data centers ; en 2025, un contre-sommet de l’IA a eu lieu à Paris ; à Marseille, le collectif Le nuage était sous nos pieds lutte contre les impacts sociaux, écologiques et politiques des infrastructures numériques. 

Aucune création d’infrastructure n’a rapporté autant d’argent aux actionnaires de ce secteur privé et si peu aux collectivités.

La contestation et les alternatives existent, elles sont nombreuses. Mais il n’y a pas de débat public. Les politiques se concentrent sur la souveraineté numérique. Cette volonté des pays d’être indépendants dans le développement et l’usage du numérique, de reprendre le contrôle sur ces actifs stratégiques que sont les données est certes fondamentale. Rappelons que les entreprises américaines captent 83% des dépenses de cloud en Europe. Les fournisseurs européens ne représentent qu’un marché de niche face aux hyperscalers.

Le modèle actuel est dystopique : conflits d’usage, ébriété énergétique, hyperconnectivité. Mais il faudrait se demander : quels sont nos besoins ?

Mais le sujet n’est pas uniquement celui du développement d’acteurs européens pour contrer les États-Unis et la Chine. Le grand enjeu, c’est celui du modèle, de l’architecture réseau, et des besoins. Quel système technique numérique voulons-nous? Le modèle aujourd’hui est celui des hyperscalers, il repose sur un capitalisme monopolistique et la financiarisation de la donnée. C’est un modèle assez dystopique: conflits d’usage, ébriété énergétique, hyperconnectivité. Quels sont nos besoins? Et en fonction de ces besoins, quelle architecture réseau construire? 

En introduction de l’ouvrage, nous écrivions: «Ce refoulé spatial (les centres de données) peut-il devenir vecteur d’aménagement, producteur d’énergie et d’échanges plus vertueux?» La réponse est oui, mais dans un autre système technique. Si on pense «sobriété énergétique», «commun numérique», «data center public» et «logiciel libre», ce n’est pas du tout la même architecture réseau. Il y a une bataille culturelle à mener car changer de société, c’est changer d’infra­structure.

 

Fanny Lopez est historienne de l’architecture et des techniques, professeure à l’École d’architecture Paris-Malaquais et co-directrice du Laboratoire Infrastructure, Architecture, Territoire.

 

Ses ouvrages : 

 

Sous le feu numérique, spatialités et énergies des data centers, Fanny Lopez, Cécile Diguet, MētisPresses, 2023 (traduit chez Bristol University Press) 


À bout de flux, Fanny Lopez, Divergences, 2022

 

Notes 

 

1 Susan Leigh Star, « L’ethnographie des infrastructures », Tracés. Revue de Sciences humaines, 35, 2018, pp. 187-206

 

2 Un data center hyperscale est un fournisseur important de services cloud, capable de proposer des services de calcul et de stockage à grande échelle, avec des capacités d’évolutivité extrême. Il nécessite un site physique suffisamment grand – jusqu’à plusieurs centaines de milliers de m2 – pour héberger tous les équipements associés. 

 

3 Gestionnaire du réseau de transport d’électricité en France métropolitaine