Plus de données, moins d’énergie ?
La Swiss Datacenter Efficiency Association (SDEA) milite pour une meilleure efficacité énergétique – et surtout informatique – des data centers. Son directeur Matthias Haymoz explique l’intérêt de mesurer la performance dans un contexte où le besoin en infrastructures de ce type va continuer à augmenter.
espazium revue : L’objectif de votre association est bien résumé dans votre slogan: «Efficacité et émissions des datacenters : mesurée, pas devinée». Pour mesurer cette efficacité, vous avez créé un label qui va au-delà des indices traditionnels et des discours «verts» des opérateurs.
Matthias Haymoz : En effet, aujourd’hui, la performance énergétique des data centers est mesurée par des indices isolés, donc insuffisants, notamment l’indice universel PUE1. Et la publication d’indicateurs d’efficacité reste largement volontaire, en particulier en Suisse. Il y a donc un écart entre les promesses de durabilité affichées par les opérateurs et les résultats vérifiables.
Avec ce label, nous avons essayé d’avoir une vision globale de l’efficacité énergétique et des émissions de CO₂ en créant un indice qui inclut à la fois le PUE, mais aussi la chaleur résiduelle, l’informatique (serveurs, stockage, réseau), l’empreinte carbone de l’énergie utilisée, et bientôt l’utilisation de l’eau. Nous voulions aussi plus de transparence, avec cette certification qui ne s’achète pas et offre une reconnaissance indépendante aux organisations qui sont prêtes à prouver leur efficacité à l’aide de données mesurées et validées par un auditeur externe. Neuf labels ont été distribués pour l’instant en Suisse2, et nous nous développons dans d’autres pays. Par exemple, cette année, nous avons certifié le premier data center de l’UE, situé au Luxembourg.
Les data centers existants, en Suisse et ailleurs, ont-ils encore beaucoup de progrès à faire en matière d’efficacité énergétique?
Les opérateurs de colocation3 sont en général très efficaces car, pour eux, l’efficacité énergétique est un business case : comme l’énergie leur coûte des millions de francs – on parle de gigawatts –, ils sont attentifs à ne pas utiliser plus que ce dont ils ont besoin.
Pour nous, les grandes marges de progression ne se situent pas dans les data centers eux-mêmes, mais chez leurs clients (banques, cantons, PME…). Dans un centre moderne et efficace, 80 % de l’énergie est consommée par l’informatique (serveurs, stockage), dont sont responsables les clients. C’est sur ce domaine qu’il faut agir. Aujourd’hui, un serveur est utilisé en moyenne à 12-18% de sa capacité selon une estimation d’IBM, alors qu’on pourrait monter sans risque à 80%.
Jusqu’à présent, le thème de l’efficacité informatique n’était pas un sujet. On parlait toujours du bâtiment, du carbone embarqué. C’est avec la croissance de l’IA que l’on commence à se demander : combien d’énergie utilise-t-on pour les serveurs, le stockage et le réseau?
Comment améliorer cette efficacité informatique?
Améliorer commence par mesurer. Aujourd’hui, dans les grandes entreprises, des milliers de serveurs sont sous-utilisés et personne ne le sait parce que les départements développement durable et informatique ne discutent pas entre eux. L’optimisation du parc informatique pourrait pourtant être une source d’économies importante pour elles : moins d’énergie consommée, moins de licences, moins de logiciels… Nous ne sommes pas là pour dire aux industriels qu’ils consomment trop d’énergie, car les data centers restent l’épine dorsale de l’industrie, mais pour les alerter : si vous utilisez 1 gigawatt d’énergie, assurez-vous qu’il n’est pas perdu dans des serveurs inutilisés ou du stockage vide.
Le dernier data center d’Infomaniak, intégré dans un nouveau quartier à Plan-les-Ouates, revalorise sa chaleur en la réinjectant dans le réseau de chauffage à distance. Est-ce une option intéressante?
Absolument! Revaloriser la chaleur résiduelle pour chauffer des appartements ou des entreprises proches, c’est essentiel. Mais il faut pouvoir le faire, et c’est le rôle des planificateurs et des municipalités de prévoir des secteurs où les data centers peuvent valoriser cette chaleur. Trop de centres sont construits dans les champs, à l’écart de l’urbanisation, où l’énergie produite est gaspillée… Pour faciliter les connexions entre les réseaux et les acteurs, des intermédiaires commencent à apparaître, comme Energy 360° à Zurich. Mais il reste encore beaucoup à faire en Suisse.
Y a-t-il des réglementations en Suisse sur les data centers?
Pas encore. Plusieurs interpellations au Conseil fédéral demandant une régulation sont restées sans suite. Dans le canton de Zurich, la loi sur l’énergie de 2022 prévoit que chaque entité industrielle qui utilise une certaine quantité d’énergie doit rendre la chaleur résiduelle « disponible ». Encore faut-il que quelqu’un en veuille. Il y a aussi une question technique : la chaleur sort du data center souvent à 25 ou 30 °C, mais doit être relevée à 80 ou 90 °C pour être intégrée dans un réseau de chauffage à distance (CAD).
Les besoins en électricité des data centers sont tels que des tensions apparaissent sur les réseaux électriques dans certains pays. Est-ce le cas en Suisse?
Pas dans l’immédiat. La part des data centers dans la consommation nationale d’énergie est estimée à 5 ou 6%. En 2030, elle pourrait monter à 15%, ce qui signifierait augmenter d’1 gigawatt l’énergie dont on a besoin en Suisse. Selon Axpo, à part 250 heures par an, le réseau suisse peut sans problème délivrer assez d’énergie pour ces centres4. Ce n’est effectivement pas le cas dans d’autres régions du monde. Amsterdam, Dublin, Francfort et Singapour ont par exemple, de diverses manières, gelé ou restreint les nouveaux projets de data centers en raison de contraintes combinées liées à l’électricité, à la capacité du réseau, au foncier et à l’impact environnemental.
Le marché suisse est-il encore amené à se développer?
En Europe, le marché de niveau 1 (Tier 1) est composé des «FLAPD»: Francfort, Londres, Amsterdam, Paris et Dublin. Viennent ensuite les marchés émergents (Tier 2): Zurich, Milan, Madrid. La Suisse est très intéressante pour les entreprises : stabilité politique, peu de risques de tremblements de terre, législation hors UE favorable, réseau fiable, même si l’énergie n’est pas bon marché… Mais si le pays a beaucoup d’atouts, il a peu de terrains disponibles pour des grands projets. Pour autant, la région de Zurich reste très attractive, parce qu’elle est bien connectée et que tous les majors (Microsoft, Google, Meta, Amazon) y ont leur siège régional. Entre 2021 et 2024, la surface des data centers de la région a doublé, passant de 63 000 m2 (28 data centers) à 114 700 m2 (30)5. À l’avenir, la tendance sera plutôt à l’extension des campus de centres de données existants qu’à la construction de nouveaux sites.
Peut-on s’essayer à un peu de prospective ? A-t-on aujourd’hui les moyens d’anticiper les besoins et les évolutions technologiques?
Il est extrêmement difficile d’avoir une vision, même à court terme. Il y a trois ou quatre ans, on n’imaginait pas qu’on en serait là aujourd’hui avec ChatGPT. À l’avenir, on n’aura sans doute pas besoin de moins de data centers, mais des études suggèrent qu’au lieu de construire d’énormes bâtiments pour des serveurs, on pourrait imaginer des centres de données modulaires, des petites boîtes qu’on peut installer partout, plus compactes et plus proches des utilisateurs.
Notes
1 L’indice PUE (Power Usage Effectiveness) mesure l’efficacité énergétique d’un data center en comparant la quantité totale d’énergie utilisée par l’installation à celle utilisée par les équipements informatiques. Plus l’indice PUE est élevé, moins la consommation d’énergie d’un data center est efficace.
2 Digital Realty (opérateur de colocation, campus à Zurich – 3 data centers), Six Swiss Exchange, Swisscom (Herdern, ZH), HPE (centre d’innovation clients à Genève).
3 Un data center en colocation est une infrastructure partagée où plusieurs entreprises hébergent leurs serveurs et équipements IT.
4 «Rechenzentren und Energieversorgung: Chancen und Herausforderungen», Simon Weiher, Head Group Innovation, Axpo ; Swiss Green Economy Symposium, 03.09.2025
5 Voir l’étude de marché «Data Center Market Switzerland 2024» réalisée par CBRE Switzerland disponible en ligne sur cbre.ch
SDEA
Fondée en 2020 à l’initiative de Hewlett Packard Enterprise (HPE), la Swiss Datacenter Efficiency Association (SDEA) est un consortium d’entreprises et d’institutions académiques : EcoCloud (EPFL), l’Université des sciences et arts appliqués de Lucerne (HSLU), la Swiss Data Center Association (SDCA) et l’Association Suisse des Télécommunications (asut). Son objectif est de mesurer et prouver l’efficacité des data centers, notamment en délivrant un label.