Le rural et l’ur­bain: con­flit des ima­gi­n­ai­res

Entretien avec Bernard Debarbieux

La ruralité existe-elle encore en Suisse? Sous quelles formes et à travers quels imaginaires? La vieille opposition urbain/rural, ville/campagne a-t-elle encore une validité? Le regard du géographe Bernard Debarbieux nous aide à y voir plus clair.

Publikationsdatum
16-11-2021

Stéphanie Sonnette: Qu’est-ce que la ruralité en Suisse aujourd’hui?
Bernard Debarbieux
: Il y a deux façons d’appréhender la ruralité: par les statistiques officielles, ou comme concept. Dans les statistiques, les définitions varient d’un pays à l’autre, d’un institut à l’autre. En Suisse, dans les typologies des communes adoptées par l’Office fédéral de la statistique (OFS) en 2012 (voir les cartes pages suivantes), les communes sont classées selon des critères hétérogènes, notamment de taille et densité, mais aussi relatifs aux activités économiques dominantes – tertiaire, industrielle, agricole, touristique – et à la pendularité. Ce faisant, ces typologies rendent compte de la diversité des situations, mais rendent moins lisible une catégorie «commune rurale» que d’autres modes de classification en Europe tendent à mettre en avant.

Concernant le concept de ruralité lui-même, il y a en gros deux écoles dans les travaux académiques : celle qui qualifie l’urbanité et la ruralité principalement du point de vue de la morphologie – les aspects tangibles des territoires –, et celle qui se situe plutôt du côté des sciences sociales – sociologie, anthropologie, une partie de la géographie – qui s’intéresse surtout aux modes de vie, aux représentations sociales. Ce qui nous ramène à la question des imaginaires géographiques.

André Corboz a qualifié la Suisse d’«hyperville»1, l’ETH Studio Basel a en tiré un «portrait urbain»2, quand d’autres considèrent que c’est au contraire un territoire globalement rural3… Quelle est votre lecture du territoire?

On peut dire une chose et son contraire. Depuis longtemps en effet – à vrai dire depuis Rousseau –, on dit que la Suisse est une seule et même ville. Cette réflexion trouve encore une forme de justesse aujourd’hui dans le fait que les villes sont très interconnectées et vivantes, ce qui n’est pas forcément le cas d’autres pays européens où les plus modestes en taille ont été partiellement dévitalisées. La Suisse garde une très forte qualité d’activité, d’animation urbaine. Bien sûr, en termes de superficie, l’espace rural, quand bien même on adopterait une définition restrictive, est beaucoup plus important que l’espace urbain, métropolitain, y compris périurbain.

En termes de politiques publiques, il est clair aussi que la Suisse a été assez constante dans son souci de soutenir la ruralité, parfois au nom d’une certaine défiance à l’égard des villes et des sociétés urbaines. Au début des années 2000, les politiques régionales, d’abord tournées vers la montagne, ont fini par toucher un «grand espace rural», qui recouvre les espaces à cheval entre les périphéries des principales villes du Plateau et les massifs de montagne. Un vrai savoir-faire cultivé au niveau fédéral et cantonal participe de cet attachement et de cet intérêt pour l’espace rural, la préservation de la qualité des paysages, ou encore l’autonomie alimentaire.

Mais dans le même temps, la Confédération a adopté une série de politiques à destination des villes comme la politique des agglomérations4. Depuis lors, on voit se jouer et se rejouer régulièrement une sorte de conflit des imaginaires politiques et territoriaux qui est intéressant. Le clivage ressort d’ailleurs de plus en plus fortement lors des consultations, entre les comportements électoraux des ruraux et des urbains. La dernière en date sur la qualité de l’eau5 renvoie à une manière de penser l’espace rural très contrastée entre les citadins et ceux qui y habitent. Il ne vous aura pas échappé non plus que certains partis politiques font leur miel de ce conflit des imaginaires.

On aurait pu penser que ces espaces – ruraux et urbains – sont de plus en plus poreux, et que les modes de vie, et les mentalités, tendent à s’uniformiser, mais effectivement les votations montrent le contraire, et trahissent une forme d’incompréhension mutuelle. Comment ce rapport villes/campagnes, et urbains/ruraux a-t-il évolué récemment?
Ces dernières années, on a en effet pris conscience de plus en plus fortement de la dépendance mutuelle entre ces deux types d’espaces. La campagne avait longtemps été perçue sous le prisme dominant de la ressource alimentaire; la campagne nourrissait la ville. Cette perception s’est enrichie et complexifiée tout au long de la seconde moitié du 20e siècle: au-delà de sa fonction productive, elle est aussi devenue un lieu de pratiques récréatives recherché, et pas seulement en temps de Covid-19; ses fonctions écologiques, utiles pour la ville elle-même, ont été prises au sérieux; enfin, les urbains ont été de plus en plus nombreux à venir chercher une résidence à la campagne tout en continuant de travailler en ville, phénomène qui pourrait s’amplifier durablement avec l’explosion du télétravail. Bref, de nouvelles dépendances sont apparues, ce qui a conduit à penser davantage et à planifier ces complémentarités multiformes.

Quels sont les principaux enjeux auxquels doivent faire face les espaces ruraux aujourd’hui?
Pour moi, il est extrêmement important de ménager l’espace rural pour lui permettre de continuer à délivrer ces trois fonctions – productive, écologique et récréative – avec un souci d’équilibre ou de combinaison entre elles. L’avenir de l’espace rural suisse dépendra de cela. Mais il dépendra aussi de la capacité des acteurs politiques et économiques à ménager les sols et les paysages ruraux.

En France, de nombreux territoires sont en très forte déprise, perdent leurs habitants, leurs services et leurs équipements publics; la Suisse fait-elle face à des phénomènes de ce type?
Oui, il y a aussi des régions en déprise, principalement en montagne, dans les Alpes centrales, quand on s’éloigne des vallées très touristiques et des aires de diffusion du périurbain depuis les villes principales. C’est le cas notamment autour du Saint-Gothard ou dans certains secteurs des Grisons. L’expression de «friche alpine» utilisée dans l’étude de l’ETH Studio Basel pour qualifier ces vallées a beaucoup fait parler d’elle il y a quelques années. Mais cette déprise est beaucoup moins marquée que dans certaines régions françaises, où les villes grandes et moyennes qui irriguent les régions de montagne sont moins denses, hormis dans les Alpes entre Grenoble et Genève; et on ne trouve pas en France de petites villes aussi actives qu’en Suisse; beaucoup se languissent et perdent leurs commerces. C’est ­parfois tragique.

Pourtant ce type de situations rend aussi possible l’émergence de véritables projets alternatifs. Quelques vallées des Alpes françaises du Sud comme celle de la Drôme, ou des Apennins en Italie, sont devenues des laboratoires d’innovation: on peut s’y installer avec peu de moyens; l’état d’abandon y est tel que toute source de repeuplement est considérée comme bienvenue; et des créneaux de valorisation économique existent, par exemple autour de l’agriculture biologique, de l’artisanat et du tourisme «doux». En Suisse, il me semble qu’il y a moins de lieux d’expérimentation de ce type : le peuplement y est plus dense, les politiques publiques ont permis, davantage qu’en France et en Italie, de pérenniser les activités plus classiques. Ici, le rural continue d’exister sans avoir besoin de se réinventer complètement.

Les jeunes générations d’architectes et d’urbanistes, après s’être intéressées longtemps aux phénomènes urbains, semblent découvrir les potentiels de l’espace rural, auquel elles associent un certain nombre de valeurs liées à l’écologie, à la frugalité, à l’authenticité, etc.
Effectivement, je vois très bien une jeune génération d’architectes, d’urbanistes et de géographes tentée de réinvestir la campagne comme lieu d’expérimentation sociale, notamment en valorisant la qualité environnementale et des modes de gestion collective. Mais cette tentation n’est pas isolée: elle fait écho à la vague de néo-ruraux des années 1970, et aussi à des préoccupations similaires en ville, dans les mouvements de quartiers notamment.

Quelles approches vous semblent aujourd’hui pertinentes pour penser et intervenir sur ces espaces ruraux?
Je suis très intéressé par le mouvement territorialiste en Italie, emblématisé par les travaux de l’architecte et urbaniste Alberto Magnaghi6. Ce mouvement, qui mêle principalement des architectes, des urbanistes, des paysagistes et des géographes, privilégie l’échelle de territoires qui englobent des villes grandes ou moyennes et une vaste périphérie, avec une réflexion de fond sur leurs complémentarités. Ce mouvement attache aussi une très grande importance à l’idée d’un territoire-patrimoine, ainsi qu’une conception et une conduite participative des projets. Cette montée en échelle de la réflexion, plus inhabituelle chez les architectes, urbanistes et paysagistes que chez les géographes, est intéressante autant sur le plan conceptuel que dans ses traductions pratiques. C’est une nouvelle forme de planification qui est expérimentée et qui à terme peut rebattre les cartes de ce vieux débat ville/campagne ou urbain/rural qui est loin d’être épuisé.

Bernard Debarbieux est professeur de géographie et d’aménagement du territoire à l’Université de Genève. Il a notamment publié, avec Gilles Rudaz, Les faiseurs de montagne (CNRS Éditions) et La montagne suisse en politique (PPUR), ainsi que L’espace de l’imaginaire (CNRS Editions).

Notes

1. «La Suisse comme hyperville», André Corboz, Le visiteur n° 6, 2001.

 

2. La Suisse, portrait urbain, Roger Diener, Jacques Herzog, Marcel Meili, Pierre de Meuron, Christian Schmid, ETH Studio Basel, Birkhäuser, 2005

 

3. Voir notamment l’entretien avec Pieter Versteegh p. 8.

 

4. are.admin.ch/are/fr/home/villes-et-agglomerations/strategie-et-planification/politique-des-agglomerations.html

 

5. Initiative populaire «Pour une eau potable propre et une alimentation saine – Pas de subventions pour l’utilisation de pesticides et l’utilisation d’antibiotiques à titre prophylactique», rejetée lors de la votation du 13 juin 2021

 

6. Architecte et urbaniste, Alberto Magnaghi s’intéresse à la notion de territoire et à l’échelle des territoires régionaux depuis les années 1970. Il leur a consacré de nombreux ouvrages, notamment deux ouvrages publiés en français par Eterotopia, La Biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire comme bien en commun, 2014, et La conscience du lieu, 2017.

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