Marcher dans le rêve d'un autre

​Biennale d’Architecture d’Orléans au Frac Centre-Val de Loire

Luca Galofaro Commissaire de la Biennale d’Architecture d’Orléans, architecte et professeur.

Abdelkader Damani Commissaire de la Biennale d’Architecture d’Orléans et directeur du Frac Centre-Val de Loire

Depuis 1991, le Frac Centre-Val de Loire s’affirme, au travers de sa collection, comme un lieu dédié aux rapports entre l’art et l’architecture dans leur dimension expérimentale. Le travail d’enrichissement de la collection, tant rétrospectif que prospectif, a permis de réunir un patrimoine unique, un corpus d’œuvres et de projets qui rendent compte de 60 années d’innovation. Forte de cet héritage, la première édition de la Biennale d’Architecture d’Orléans présente les regards croisés de plus de 50 architectes et artistes contemporains sur nos manières de construire un monde commun, un monde des proximités. Il s’agit de les questionner sur leur manière d’aller marcher dans nos rêves et nos peurs pour revenir et conter notre histoire.

La fin du projet moderne de « construction du monde » a laissé place à une époque qui invalide tous les modèles normatifs et les visions unificatrices. Dans un régime de proximités où ne persiste aucun site, mais où toute localité – parfaitement connectée et visible – s’inscrit instantanément et sans filtre dans une globalité, est-il possible d’élaborer des récits communs, de construire un nouveau régime des proximités ? Comment faire que l’architecture, sans obéir à l’instantané, ne soit plus pour nous mettre « à l’abri du monde », mais nous transporter à l’abri dans le monde, dans son incertitude et sa fragilité ?

La question de l’architecture n’est pas seulement celle des formalismes ou encore celle des performances techniques. Elle est plus largement celle du « faire monde ».

L’architecture a en effet toutes les raisons de tenir compte de l’état du monde, puisqu’elle participe à sa configuration : le monde humain est bâti pour l’habiter. Mais croire que la forme et son design puissent résoudre nos problématiques d’habiter le monde serait rêver des solutions miracles. Ne faut-il pas se rendre enfin à l’évidence qu’il n’y a point d’architecture sans son monde ? La rupture épistémologique engagée par les architectes depuis les années 1960 n’implique pas uniquement la manière de regarder l’avenir et de penser l’habitat de demain. Elle astreint également à relire notre passé et notre présent en interrogeant le rôle tenu par le modèle architectural classique dans la définition occidentale de ce qui fait monde et de ce qui en dessine les marges. Et c’est précisément le défi de l’architecture qui, plus que jamais, devient la discipline des cohabitations : du réel / fiction, des migrations / sédentarités, des effacements de frontières / soulèvements des murs.

Pour sa première édition, le parcours de la Biennale d’Architecture d’Orléans distingue trois chemins pour atteindre l’architecture : les migrations comme seul destin, l’architecture définie comme ritournelle permanente entre fiction et réalité, et le rêve comme mode opératoire pour aller, au-delà de la catastrophe, à la rencontre de l’autre. C’est à travers ce triptyque que nous nous sommes adressés aux architectes invités. Nous les avons sollicités – pour des productions nouvelles ou pour présenter leurs travaux de recherche les plus récents – afin de discuter de « l’autre de leur architecture » et de considérer le rêve comme le point de convergence pour l’utopie, l’expérimentation, la prospective et la mémoire. Nous avons perçu combien les échanges continus entre l’ensemble de ces paradigmes donnent naissance chez eux à un art de la synthèse que les différentes expositions de cette Biennale cherchent à mettre au jour. Ainsi, nous explorons une nouvelle prospective, un champ des expérimentations et de l’innovation pour faire exister une architecture des situations non statique et non dominante et échapper, nous l’espérons, à la « chiourme architecturale1 ».

Les biennales et triennales se multiplient à travers le monde, chacune tente d’être la nouvelle synthèse des scènes dites internationales ou répond à une thématique. La Biennale d’Architecture d’Orléans conduite par le Frac Centre-Val de Loire est une « biennale de collection », construite comme une rencontre des mémoires : les mémoires constituées, celles des œuvres de la collection, et les mémoires à venir, celles des architectes invités.

La mémoire de la collection du Frac Centre-Val de Loire est sollicitée pour être rediscutée, en voir l’actualité, redéfinir les typologies et certainement réécrire le récit.

Les œuvres produites par les architectes invités sont, parfois, le résultat d’un dialogue engagé avec des œuvres de la collection. D’autres fois, des espaces de tensions narratives – entre œuvres contemporaines et œuvres anciennes – rythment le parcours. Ce rhizome, constitué de dialogues et de tensions, forme le parcours de l’exposition qui se déploie dans les différents lieux de la Biennale : Médiathèque d’Orléans, les Turbulences, la Collégiale Saint-Pierre le Puellier, les Vinaigreries Dessaux, le Théâtre d’Orléans et la rue Jeanne-d’Arc. Et à l’échelle de la région : les Tanneries (Centre d’art contemporain) à Amilly, Galerie la Box-ENSA à Bourges, Transpalette (Centre d’art contemporain) à Bourges. Le « réel » – l’urbanisme, les rues, les murs, les bruits, les odeurs – devient ainsi partie prenante de la narration globale.

La discussion ainsi mise en place entre « anciens et modernes » est articulée par deux monographies dédiées l’une à un artiste historique de la collection, Guy Rottier, l’autre à un architecte contemporain, Patrick Bouchain. Celle consacrée à Guy Rottier permet de découvrir l’œuvre de cet architecte et d’activer à nouveau l’absurde, la radicalité, la transgression, mais aussi une tendresse subversive comme moteur de l’innovation en architecture et en urbanisme. L’autre sera consacrée à l’architecte Patrick Bouchain, invité d’honneur de cette première édition.

La Biennale est aussi l’endroit où discuter de la mémoire des territoires absents de la collection. D’une part, c’est le cas d’un dialogue que nous engageons avec l’œuvre de Demas Nwoko, et de la conférence qui lui est consacrée. D’autre part, la scène architecturale expérimentale espagnole, des années 1960 et de la jeune génération d’architectes, est à l’honneur rue Jeanne-d’Arc à Orléans. Par cet acte, la Biennale inaugure un mode d’exposition qui prend place non pas dans un espace public mais dans sa tradition. 22 drapeaux conçus par les architectes prennent place à l’endroit où cette ville célèbre par une tradition du pavoisement ses fêtes populaires – les fêtes de la Loire et les fêtes de Jeanne d’Arc.

Par ailleurs, l’implication des écoles d’architecture permet de créer les conditions d’une Biennale pensée comme une plate-forme de recherche. Avec l’ENSA de Nantes, un workshop intitulé S’inviter dans les impasses mène une réflexion autour des Vinaigreries Dessaux et de leur possible réactivation, réhabilitation, habilitation. Le symposium News from research : cartographie de la recherche en architecture réunit les écoles d’architecture à travers le monde pour poser les fondements d’un programme de recherche en architecture expérimentale que le Frac Centre-Val de Loire inaugurera à l’occasion de cette première édition sous l’intitulé Monde vulnérable.

On l’aura compris, la Biennale traverse les territoires, de la région et de la ville, tout en traversant les rêves et les altérités des architectes et artistes. Comme une architecture, elle est un dispositif de ritournelle entre fiction et réalité. Elle se veut un lieu pour voir et rencontrer les œuvres, mais également un espace de dialogue et d’échanges. Finalement, cette première édition de la Biennale d’Architecture d’Orléans est sous-tendue par l’espoir que le visiteur soit traduit lui-même en œuvres lorsqu’il passera dans les différents espaces et lieux investis par cet événements.

Notes

   « (…) pour étrange que cela puisse sembler quand il s’agit d’une créature aussi élégante que l’être humain, une voie s’ouvre – indiquée par les peintres – vers la monstruosité bestiale ; comme s’il n’était pas d’autre chance d’échapper à la chiourme architecturale. » Georges Bataille, Dictionnaire critique : architecture, 1929.

2    « Il faudrait que nous soyons traduits nous-mêmes en pierres et en plantes, pour nous promener en nous-mêmes, quand nous passerions dans ces galeries et ces jardins ». Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir : Architecture pour ceux qui cherchent la connaissance, Le Livre de Poche, 1993.

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