La lumière et le temps

The Daylight Award 2018

Célébré au Japon notamment pour ses réalisations à Hiroshima et sur l’île-musée de Naoshima, Hiroshi Sambuichi est lauréat du Daylight Award 2018. Rencontré à cette occasion, il nous a révélé l’élément essentiel qui garantit une architecture durable, sensible et ancrée dans son environnement : le temps.

TRACÉS : M. Sambuichi, à peine arrivé en Suisse, vous vous êtes précipité dans les bains thermaux de Vals. Qu’y avez-vous trouvé ?
Hiroshi Sambuichi :
Je n’ai pas pu me rendre à Vals comme prévu ! Mais comme je voulais à tout prix expérimenter quelque chose de similaire au onsen (le bain thermal traditionnel japonais), je me suis rendu dans les bains de Val-d’Illiez en Valais. C’était magnifique de se baigner dans cette superbe vallée. Je me suis aussi rendu à Ronchamp, après avoir traversé le Jura. Voyager à travers la Suisse en voiture est une expérience exceptionnelle : cela m’a permis d’observer les paysages, ses lacs et ses rivières, et surtout le mouvement de l’eau à travers le territoire.

Il se dit que vous prenez deux à trois années de réflexion avant même de commencer un projet. Comment persuadez-vous vos clients de vous laisser ce temps dans les conditions que nous impose l’économie contemporaine ? Lancez-vous un plaidoyer en faveur du ralentissement ?
En effet, c’est la première chose que je dis à un client potentiel qui vient me trouver : j’aurais besoin de deux années de recherche avant de commencer le projet, c’est une condition de base. Afin de tirer le meilleur d’un site, il faut le connaître à fond. C’est également dans l’intérêt du client et s’il comprend cette nécessité, il en retirera un bénéfice.

La nécessité de ralentir fait effectivement partie du message que j’aimerais délivrer. J’aimerais que les gens comprennent qu’il est impossible de faire une architecture profondément ancrée dans un site sans avoir une connaissance préalable détaillée de toutes les forces en présence. Il faut également du temps pour absorber ces connaissances et méditer. Nous ne devons pas nous fourvoyer en agissant trop rapidement. Le temps de la concentration est nécessaire pour donner une réponse adéquate à chaque situation.

Telle que vous la décrivez, l’architecture n’est donc pas seulement une pratique constructive, mais une forme de connaissance.
Ma façon de pratiquer l’architecture s’assimile à la culture de plantes endémiques, ces espèces qui ne peuvent se développer que dans les conditions données par un environnement spécifique. Je dirais que l’architecture est une plante endémique. Ce type de plante évolue à partir des mouvements du soleil, du vent, de l’eau. De la même manière, les gens sont profondément dépendants de ces facteurs, à partir desquels l’architecture doit être développée.

Qu’entendez-vous par « architecture de matériaux mobiles » ?
L’architecture est avant tout concernée par des matériaux mobiles : l’air, l’eau, la lumière du soleil. Ce dont les gens ont besoin, ce n’est pas du bâtiment, mais bien de ces matériaux mobiles. Ils n’ont pas besoin d’une fenêtre, mais d’un dispositif spécifique, un filtre qui laisse pénétrer la lumière du soleil tout en gardant l’air à l’extérieur. Et il en va de même pour tous les détails d’un bâtiment : un toit est avant tout un dispositif pour évacuer l’eau de pluie. Ce sont donc les matériaux mobiles qui donnent forme à l’architecture et créent certaines conditions pour les habitants.

Pourtant vos réalisations s’inscrivent dans la continuité d’une tradition constructive locale. Comment intégrez-vous l’artisanat dans votre travail ?
La plupart de mes réalisations sont concentrées dans la région de Hiroshima. Il y a bien sûr l’exception de l’installation que j’ai montée à Copenhague l’année dernière (« The Water », pavillon du Cisterns Museum), mais à l’exception de celle-ci, je ne travaille qu’avec les conditions données par la région que je connais. Il est important que les artisans qui vont exécuter la construction aient une compréhension intime des ressources naturelles de la région de Hiroshima. Aussi les charpentiers doivent-ils être profondément ancrés dans le territoire.

Vous décrivez vos projets par la relation intime qu’ils tissent avec la nature et le paysage environnant. Mais comment construisez-vous dans un paysage urbain ?
A partir de quelle taille une agglomération doit-elle être appelée ville ? J’ai réalisé un projet au cœur de Hiroshima, une plate-forme d’observation au sommet d’une tour située directement à côté du dôme de la bombe atomique (Hiroshima Orizuru Tower). Le projet met en valeur certaines beautés de Hiroshima qui ont peut-être été oubliées en raison de l’image qu’elle véhicule. Pourtant, dans la période Edo, c’était une très belle ville, profondément marquée par des « matériaux mobiles », en particulier le vent et l’eau. En effet, les marées et la direction du vent suivent un rythme constant et immuable. Evidemment, quelque chose de terrible est arrivé il y a quelque septante ans, et les gens pensent que quelque chose a été brisé pour toujours. Mais une année après la catastrophe, les plantes y poussaient à nouveau. J’ai tenté de montrer les beautés de Hiroshima en me concentrant sur ces matériaux, qui représentent à mon sens la nature locale spécifique de cette ville.

The Daylight Award

« Le Daylight Award soutient le traitement de la lumière naturelle dans la recherche et l’architecture, au bénéfice de la santé, du bien-être et de l’environnement. Le prix met un accent particulier sur l’interrelation entre théorie et pratique. » thedaylightaward.com

Date de création : 1980
Délivré : tous les deux ans
Catégories : Daylight Research ; Daylight in Architecture
Financement : Villum Fonden, Velux Fonden, Velux Stiftung
Dotation : 100 000 euros par catégorie

Jury
Marilyne Andersen, physicienne, professeure en technologies durables de la construction, EPFL (présidente du jury, lauréate du prix) ; Aki Kawasaki, ophtalmologue, professeure de biologie et de médecine à l’Université de Lausanne ; Florence Lam, ingénieur, partenaire et Global Light Design Leader, Arup, London ; Hubert Klumpner, professeur d’architecture à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, partenaire de Urban Think Tank, Suisse/Venezuela ; James Carpenter, fondateur de James Carpenter Design Associates, USA ; Koen Steemers, architecte, professeur en technologies durables de la construction, Université de Cambridge ; Per Olaf Fjeld, architecte, professeur emeritus et ancien président de l’Institut d’architecture studio B3, Oslo ; Stephen Selkowitz, conseiller en technologies de la construction, Lawrence Berkeley National Laboratory, Californie, USA.

Lauréats du Daylight Award 2018
Daylight in Architecture : Hiroshi Sambuichi, Sambuichi Architects
Daylight Research : Greg Ward, Anyhere Software, Dolby Laboratories, Inc.

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