Europan, une chance pour les villes suisses
Entretien avec Florian Kessler, Pascal Hunkeler et Sylvain Ferretti
Europan laisse des traces, même lorsque les projets ne sont pas réalisés à l’identique. Les responsables de l’urbanisme des villes de Lucerne et de Saint-Gall ainsi que du canton de Genève évoquent la plus-value d’Europan pour le développement urbain.
espazium La participation à Europan implique la mise à disposition d’un site, quelques frais, l’accompagnement du concours d’idées ainsi que la mobilisation de ressources internes. Qu’est-ce qui vous a convaincus de fournir cet effort, et que diriez-vous à d’autres villes qui hésitent ?
Florian Kessler Europan ouvre de nouvelles grilles de lectures d’un lieu et favorise la créativité bien au-delà des procédures standards. En même temps, Europan est un instrument de communication : le processus permet d’instaurer très tôt un espace de dialogue entre les différents acteurs autour d’images directrices. Je recommande de considérer cet effort comme un investissement dans la qualité, l’innovation et la constitution de réseaux, en particulier dans les phases précoces du développement urbain.
Pascal Hunkeler Contrairement à une procédure que la ville lance elle-même en tant que pilote, Europan a quelque chose de léger. On apprécie les projets comme depuis un wagon panoramique, avec du recul. Bien que les villes ne soient pas membres votants du jury, elles sont associées aux discussions. Ce rôle était idéal pour aborder les étapes ultérieures de planification. Mes attentes personnelles ont été largement dépassées : la procédure a été bien organisée, le jury excellent. Mais la participation implique un investissement en ressources : il s’agit de trouver le bon lieu, de définir la mission et d’intégrer tous les intérêts.
Sylvain Ferretti Pour l’Office de l’urbanisme, Europan est moins un facteur de coût qu’un investissement dans notre capacité à penser la ville autrement. De jeunes équipes issues de différentes disciplines viennent questionner nos pratiques, avec un regard indépendant et un haut niveau d’exigence. Elles nous obligent parfois à déplacer nos cadres de pensée. C’est là que réside la véritable valeur ajoutée : Europan élargit le champ des possibles et alimente les projets futurs avec des idées que les procédures conventionnelles produisent rarement.
Europan laisse une grande liberté thématique aux équipes. Qu’est-ce que cela signifie pour vous en tant que mandants, et comment gérez-vous des idées qui vont bien au-delà de ce qui était attendu ?
F. K. L’ouverture thématique est une plus-value centrale. Elle permet de nouvelles perspectives sur la ville, le rapport au paysage et le vivre-ensemble. Nous considérons les contributions qui dépassent l’attendu comme des impulsions importantes. L’essentiel est de reconnaître les principes transposables, même s’ils ne sont pas directement applicables. Europan agit ainsi comme un laboratoire stratégique qui renforce durablement la capacité d’innovation du développement urbain.
P. H. Les idées sont un cadeau pour toutes les personnes impliquées. C’est justement l’inattendu qui fait apparaître des espaces connus sous un jour nouveau et permet de découvrir des potentiels jamais vus. L’important est de réfléchir à cette altérité et d’explorer comment nous pouvons transposer ces idées, ou certaines de leurs parties, dans une réalité construite.
S. F. C’est précisément cette liberté que nous recherchions. En tant que maître d’ouvrage public, nous avons fixé un cadre clair – l’urgence climatique, la mobilité douce et le patrimoine arboré urbain – mais sans demander aux équipes d’apporter immédiatement une réponse opérationnelle. Nous voulions aussi accepter qu’elles déplacent la question elle-même. Les propositions ont ainsi révélé un potentiel que nous n’avions pas nécessairement identifié : elles montrent comment les espaces publics peuvent devenir de véritables supports d’adaptation climatique et de transformation urbaine. Nous considérons ces contributions comme un réservoir d’idées que nous voulons maintenant mettre à l’épreuve, avec notre office, les communes et la population genevoise.
Europan s’adresse à la jeune génération de planificateurs et planificatrices. Qu’est-ce qui vous a surpris ou impressionné dans leur approche de votre site ?
F. K. Nous avons été impressionnés par l’intégration naturelle de l’espace libre et de la durabilité sociale. L’espace n’a pas été pensé prioritairement à partir des volumes bâtis, mais développé à partir de l’espace libre. Parallèlement, une importance accrue a été accordée à la durabilité sociale. Les équipes lauréates ont renoncé à maximiser l’utilisation du sol et ont davantage intégré l’existant. Les jardins familiaux, par exemple, présentent un potentiel de jardinage communautaire et de rencontre sociale.
P. H. Par son ampleur et son ouverture, le mandat était attractif, mais exigeant. Les équipes lauréates ont travaillé avec des idées de base fortes et ont développé les espaces de manière à la fois ludique et méticuleuse vers des images directrices cohérentes. Il en résulte des éléments urbains susceptibles de faire naître des milieux de vie et de travail attractifs, porteurs d’une signature socio-spatiale collective et tournée vers l’avenir.
S. F. Nous avons été impressionnés par la manière dont les jeunes équipes ont appréhendé la ville comme un milieu vivant, en intégrant l’urgence climatique, la mobilité, l’eau et la biodiversité. Le couvert arboré, souvent réduit à un simple décor végétal, s’est ici révélé être une infrastructure de santé publique et un outil de mobilisation collective. La jeune génération libère le « temporaire » de l’étiquette de « provisoire » et en fait une méthode à part entière d’urbanisme tactique. Elle nous montre ainsi que répondre à l’urgence climatique ne signifie pas seulement réparer ou adapter la ville, mais peut aussi ouvrir un horizon désirable.
Comment les résultats se répercutent-ils concrètement sur les étapes de planification suivantes, et qu’advient-il des idées primées ?
F. K. Les résultats ont été discutés dans le cadre d’un forum de discussion. Ils dessinent un large éventail de constructions, d’espaces libres, de voies de desserte et de structures de quartier possibles, et constituent une base pour l’étude de faisabilité à venir. Le Service de l’urbanisme échange avec les équipes lauréates afin de les associer, sous une forme appropriée, à la suite du processus.
P. H. Les propositions constituent la base de toutes les études à venir. Le nouveau savoir est désormais ancré dans nos esprits. Nous pouvons déjà discuter de manière ciblée des demandes et projets actuels à la lumière de ces idées générales.
S. F. Europan nous aide à penser la ville ; c’est ensuite à la puissance publique de rendre ces idées possibles. Nous ne souhaitons pas réaliser les projets primés tels quels, mais nous en servir comme d’une Green Box : un ensemble d’hypothèses, d’images et d’outils pour tester d’autres manières de faire la ville. En septembre, nous nous avons réunis autorités, professionnels et population afin de confronter ces propositions à la pratique. C’est dans ce passage de l’idée à l’expérimentation que nous voulons prolonger l’esprit d’Europan. Il ne fournit pas de solutions clés en main, mais renforce notre capacité d’action.
Monsieur Kessler, votre site associe une forte déclivité à la courbe ferroviaire qui le marque. Deux facteurs que la planification classique considère plutôt comme des obstacles. Quelles perspectives les contributions au concours ont-elles ouvertes ?
F. K. Les contributions ont montré que la déclivité et la courbe ferroviaire ne doivent pas être comprises comme des contraintes, mais comme des qualités identitaires du lieu. Presque tous les participants ont intégré l’ancienne courbe ferroviaire dans des structures d’espaces libres et ont trouvé des réponses différentes à la topographie. D’autres impulsions concernent de nouvelles liaisons piétonnes, des ponts, des rues réservées au jeu ou des voies de desserte verticale comme des ascenseurs.
Monsieur Hunkeler, le Littauer Boden a besoin d’une gare de RER qui n’est pas encore assurée. Comment les équipes ont-elles pensé cette incertitude et qu’est-ce que cela vous apporte pour la suite du processus ?
P. H. Les propositions de projet révèlent un grand potentiel de développement pour cet espace. Le fait de rendre ces idées visibles favorise les négociations à venir avec les décideurs.
Monsieur Ferretti, votre site porte sur des interventions urbaines évolutives et éphémères. Quelles idées issues du concours vous ont le plus surpris ?
S. F. Ce sont surtout les idées qui ont abordé le sujet autrement qui nous ont surpris. Il ne s’agit pas seulement de planter des arbres, mais d’utiliser le vivant comme un levier de transformation des espaces publics. « La Parade du Vivant » et « The Farandole of One Thousand Saplings » ont déplacé notre regard sur ce que peut être une politique d’arborisation : non plus seulement une politique de plantation, mais une manière de transformer les usages, les espaces et les temporalités de la ville. Pour la suite, il s’agit de traduire ces intuitions dans une Green Box concrète. Le projet pilote devient ainsi un outil d’apprentissage collectif, au service de la population.