Logements trait-d’union: typologies à pièces partagées
Au sein de leur atelier de projet en deuxième année à la HEIA de Fribourg, les architectes et enseignants Germain Brisson et Julien Grisel, accompagnés de Marie Bourdon, collaboratrice scientifique, interrogent une nouvelle typologie d’appartement pour ouvrir les scénarios d’habitat: les logements trait-d’union, chaînon manquant entre les appartements familiaux et les clusters.
Aujourd’hui en Suisse, plus de 50% des logements sont des quatre pièces et plus1, conçus principalement pour des ménages unifamiliaux avec enfants, qui représentent pourtant moins d’un quart de la population actuelle2. Les relations qui constituent un foyer (personnes seules, colocations, familles recomposées…) sont de plus en plus mouvantes, contrairement au marché du logement qui continue de reproduire un modèle parfois en décalage avec les besoins des habitant·es. Ce modèle pourrait-il évoluer pour s’adapter aux nouvelles configurations coparentales, intergénérationnelles ou communautaires? Les logements pourraient-ils s’agrandir quand il s’agit d’accueillir un enfant ou de trouver une surface de télétravail? Pourrait-on se réunir avec d’autres autour d’une pièce partagée lorsque, jeune ou âgé, en couple ou non, l’on souhaite cohabiter avec d’autres personnes?
Ouvrir les scénarios du logement
Depuis deux ans, au sein de notre atelier de projet en deuxième année bachelor à la HEIA de Fribourg, nous interrogeons avec nos étudiant·es les scénarios d’habiter et explorons ce que le partage d’une (ou plusieurs) pièce(s) entre deux appartements (ou plus) peut ouvrir comme possibilités. Au fil des critiques, visites et lectures, un nom et un concept se sont forgés: les appartements trait-d’union. Le nom est issu du très riche ouvrage de Milena Charbit, Architectures lesbiennes3, dans lequel l’architecte et chercheuse présente la villa Trait d’union de Natalie Clifford Barney et Romaine Brooks, deux figures lesbiennes de la vie intellectuelle parisienne du début du 20e siècle. Ces «deux maisons autonomes réunies par un espace commun, mais pouvant redevenir complètement distinctes»4 sont décrites comme un modèle précurseur d’une «architecture de la flexibilité émotionnelle et relationnelle, où les espaces s’adaptent à la nécessité d’intimité ou de distance»5.
Appliqué au logement collectif, on ne parlerait alors pas d’espaces partagés à l’échelle d’un immeuble, devenus courants dans les coopératives d’habitation, mais bien d’une ou de plusieurs pièces mutualisées, collectives à deux appartements, à usage domestique, quotidien, dont le lien et l’usage pourraient varier selon les habitant·es tout en restant dans la sphère privée. Il ne s’agirait donc pas non plus de clusters6, dans lesquels la cellule privée se réduit souvent à une ou deux pièce(s), avec ou sans salle de bains privée, organisée(s) autour d’un grand espace de vie communautaire. Enfin, les appartements trait-d’union se distinguent également de la colocation, formée d’une somme d’individus qui n’ont que leur chambre comme espace de repli, et dont la raison d’être est souvent essentiellement économique.
Partager des pièces: trois hypothèses
Pour mieux définir la typologie spécifique des appartements trait-d’union et leurs potentiels, nous avons formulé plusieurs hypothèses: premièrement, ce modèle pourrait permettre – selon certaines modalités – d’économiser surfaces et ressources, offrant une réponse aux enjeux soulevés par l’urgence climatique (réduction de surface par habitant·es et baisse de la consommation d’énergie individuelle notamment).
Ensuite, si la logique de mutualisation de certains programmes est surtout observée dans les coopératives, les pièces trait-d’union pourraient être transposées aux logements locatifs pour être offerts au plus grand nombre, moyennant quelques adaptations. Enfin, comme en témoigne notre travail avec les étudiant·es, ils ouvrent rapidement sur de nouveaux scénarios d’habitation, intégrant une plus grande diversité de formes de ménages – un reflet plus exact de la réalité contemporaine.
Vers une classification des pièces partagées
Au fil des semestres, nous avons constitué un répertoire typologique comparatif, constitué par les plans développés par les étudiant·es de notre atelier, et complété de projets (réalisés ou non) de professionnel·les. Nous avons ensuite classifié les pièces des appartements trait-d’union en plusieurs catégories selon leur usage et leur connexion aux autres pièces. En effet, leur statut plus ou moins intime, la place qu’occupe la pièce dans le plan et la manière dont elle est liée avec le reste du logement ou de l’immeuble créent autant de configurations qui peuvent répondre à différentes formes de ménages et à leur intégration dans le marché locatif.
Pièces ballerines et pièces foyer
Nous avons ainsi identifié et nommé deux catégories de pièces trait-d’union: d’abord les pièces foyer, qui ne peuvent pas être retranchées du logement car indispensables à son fonctionnement (halls d’entrée, cuisines, salons, salles à manger, salles de bain). Selon leur fonction, leur taille et leur degré de privacité, ces pièces amènent des scénarios de partage plus ou moins poussés, avec un potentiel d’économies de ressources variable. On distingue notamment les pièces foyer additionnées ou mutualisées: une cuisine commune peut résulter de l’addition de surfaces (offrant une cuisine plus grande, potentiellement mieux équipée) ou de leur mutualisation (plus économe en espace donc plus abordable mais également plus intense en partage). Le programme de la pièce influence évidemment l’intensité du partage: une cuisine peut être conçue comme une «cuisine-buanderie» (uniquement pour préparer les repas) ou inclure un espace pour prendre ses repas en commun. Il apparaît également que les scénarios d’appartements partageant des pièces foyer ne sont pas neutres et doivent être développés pour répondre à des volontés conjointes d’habitant·es de vivre ensemble (coparentalité, ménages intergénérationnels, etc.).
Deuxième catégorie, avec un fort potentiel, les pièces ballerines, dont le terme est emprunté aux architectes milanais qui utilisent ce nom (la ballerina) pour qualifier une pièce qui «danse» d’un appartement à l’autre. Elles peuvent être des chambres, des bureaux ou des pièces hybrides, tantôt rattachées à un appartement, à l’autre, ou aux deux. C’est le cas par exemple d’une chambre d’enfant dans un appartement coparental ou d’un bureau partagé entre deux personnes souhaitant télétravailler. Nous avons distingué les ballerines dépendantes, accessibles seulement depuis les appartements, des ballerines détachables, auxquelles on peut également accéder depuis la cage d’escalier. Ces dernières présentent un intérêt majeur puisque ce triple accès permet de dépasser la qualité intrinsèque des ballerines en y ajoutant la possibilité d’être annexées ou retranchées des appartements et ainsi permettre de répondre à la nécessaire plasticité d’un parc immobilier sur la durée.
Les défis de l’intégration des appartements trait-d’union au marché locatif
L’enjeu principal de notre première étape de recherche a été de confronter le travail académique et théorique à la réalité de la production de logements actuelle. Nous avons soumis notre catalogue typologique à l’appréciation d’acteur·ices de la promotion et de l’investissement immobilier en Suisse romande, avec pour objectif de comprendre les freins et opportunités que ces nouvelles typologies pourraient apporter au parc immobilier. Les entretiens réalisés révèlent un fort intérêt pour les pièces ballerines détachables notamment: la polyvalence d’usage (partage optionnel) et la flexibilité (ajout ou retrait) qu’elles offrent leur semblent autoriser une intégration relativement simple au marché locatif, moyennant une interprétation du droit du bail (baux accessoires par exemple) ou – si l’on vise une réelle transformation à long terme – son adaptation. Au-delà des questions normatives, il en ressort néanmoins également une frilosité à la prise de risque, liée essentiellement au changement de modèle de rentabilité et de gouvernance engendrés par ces logements. Ce risque doit cependant être mis en perspective avec le développement actuel d’incitations pour les projets qui répondent à des enjeux environnementaux et sociaux, ouvrant la voie à des financements supplémentaires auxquels les logements innovants comme les appartements trait-d’union pourraient prétendre. Nous sommes convaincus que notre avenir d’habitant·es sera lié à notre capacité d’adaptation, de coopération et de mise en commun des ressources. Pour reprendre les mots du sociologue Isaac Joseph: «Avant d’être citoyens, nous sommes mitoyens et c’est dans cette proximité distante avec l’étranger que nous apprenons à donner un sens commun à la notion de monde.»7
Notes
1. Statistique des bâtiments et des logements 2025, OFS 2025, environ 51.2% en combinant les 4 pièces, 5 pièces et plus de 6 pièces
2. Relevé structurel OFS 2023, couples avec enfants (familles recomposées et non recomposées, couples mariés ou en union libre): 23.8%
3. Milena Charbit, Architectures lesbiennes: subversion du lien, de l’intime et de l’espace. Shed publishing, 2025
4. ibid.
5. ibid.
6. Voir au sujet des clusters: Nicolas Bassand, Julien Grisel, «Typologie, participation et réversibilité», TRACÉS 11/2016
7. Isaac Joseph, L’athlète moral et l’enquêteur modèle, Paris, Economica, 2007