Contrats d’entretien: prendre soin du parc public
Comment l’entretien du parc public de bâtiments est-il organisé et quelle est la valeur ajoutée par l’architecture? Regard sur le canton de Vaud avec Claudio Iglesias, directeur de la Direction de l’architecture et des bâtiments, Olivier Rochat et Florian Rochat, architectes à Lausanne.
La conservation du bâti existant revêt pour l'État de Vaud une grande importance sur les plans environnemental, patrimonial et économique. Comment l'État organise-t-il l'entretien de son parc immobilier et implique-t-il les architectes?
CI (Claudio Iglesias): La Direction de l'architecture et des bâtiments (DAB)1 a pour mission la construction, la transformation, l'assainissement et la maintenance du parc immobilier de l'État de Vaud, composé de plus de 1400 bâtiments, représentant une valeur d'assurance de CHF 4 milliards. Leur entretien est organisé sous la forme d'un appel d'offres des prestations d'architectes et ingénieurs, par le biais de contrats-cadres d'entretien d'une durée de quatre ans2. Les bâtiments sont répartis en 39 lots comprenant différents immeubles regroupés par domaine d'activité3. Le budget d'entretien est fixé en fonction de la valeur ECA de chaque bâtiment. Des crédits d'investissement spécifiques sont prévus pour les interventions plus importantes, liées à des problèmes détectés lors de l'entretien ou à la mise en conformité avec les nouvelles normes, notamment énergétiques.
Comment ont évolué ces contrats ces dernières années, avec l'augmentation des enjeux environnementaux?
CI: Face aux enjeux de durabilité, la gestion du parc immobilier cantonal évolue progressivement d'une logique centrée sur la conservation et la pérennité du patrimoine bâti vers une approche de planification stratégique des rénovations lourdes. Cette évolution vise notamment à atteindre les objectifs de neutralité carbone fixés à l'horizon 2040, impliquant une priorisation accrue des rénovations énergétiques tout en visant à garantir des bâtiments durables, adaptés aux usages et exemplaires.
Comment garantir le lien entre l'entretien à long terme et la temporalité des cycles de quatre ans?
CI: Le recours à des mandataires externes permet à l'État de maîtriser ses charges fixes tout en bénéficiant de compétences spécialisées dans l'optique de développer une expertise d'entretien avec les bureaux d'architecture. Cette organisation s'inscrit dans une logique de gestion patrimoniale à long terme pilotée par la Direction générale des immeubles et du patrimoine (DGIP), indépendamment des cycles contractuels. La continuité est assurée par des outils de suivi et de capitalisation des données qui permettent de conserver une mémoire technique complète des bâtiments.
Différents livrables ont été mis en place pour documenter les activités d'entretien et assurer la transmission entre différents mandataires: le rapport de diagnostic, le rapport annuel qui consigne les travaux réalisés avec un suivi financier, ainsi que le rapport de fin de mandat qui établit une feuille de route pour la suite des activités d'entretien4. Ces rapports offrent une vue d'ensemble de l'état du bâtiment et permettent de signaler les futures interventions nécessaires à effectuer.
En quoi l'intervention d'un architecte apporte-t-elle une plus-value dans les contrats d'entretien?
CI: La valeur ajoutée des équipes d'architectes et d'ingénieurs réside dans leur capacité à avoir une vision d'ensemble, permettant à la DGIP de développer une stratégie d'intervention. Compte tenu de leurs compétences et de leur connaissance du parc, leur contribution est extrêmement importante lors du diagnostic et lors de l'évaluation des besoins des travaux à réaliser, ce qui permet de prioriser les interventions et de préserver la cohérence architecturale au fil du temps. Elle est également essentielle lors des petites interventions comprises dans l'entretien, qui peuvent parfois passer inaperçues, mais qui doivent se faire en accord avec la nature du bâtiment.
L'entretien des bâtiments par le biais de contrats-cadres fait partie de l'activité de plusieurs bureaux, dont O Rochat et Rochat & Prisse. En complément de cette pratique axée sur les interventions dans l'existant, vous avez obtenu ensemble le mandat d'entretien de l'école d'agriculture de Grange-Verney à Moudon. Le bureau O Rochat est déjà responsable de l'entretien des musées du canton (hors Plateforme 10) et de l'HEP Vaud. Quel est votre rôle en tant qu'architectes dans l'entretien de ces bâtiments?
OR (Olivier Rochat): Notre rôle est d'anticiper les travaux à réaliser l'année suivante, en fonction du budget et en dialogue avec les acteurs concernés (l'État de Vaud, les utilisateurs et les concierges qui nous remontent les informations). Sur les opérations de maintien, nous sommes confrontés à des interventions de natures très diverses. Nous effectuons une quantité de petites interventions qui passent inaperçues, et, un jour, nous nous retrouvons face à une problématique que nous n'avions jamais rencontrée dans notre carrière: dans un des bâtiments de l'HEP à Lausanne (avenue des Bains 21), par exemple, nous avons dû intervenir sur une marche qui branlait. Un très bel escalier des années 1960, avec des marches en béton blanc très affilées. Ce branlement, d'abord inconfortable, est devenu inquiétant. S'agit-il d'un point faible particulier? Une problématique qui concerne tout l'escalier? Comment faut-il intervenir? Nous commençons par trouver une solution provisoire, puis nous lançons un processus de diagnostic afin de comprendre le problème et proposer une solution adaptée que nous mettrons ensuite en œuvre. Notre rôle était également de sensibiliser à la valeur de l'objet afin de trouver une solution qui tienne compte de ses qualités et sa substance historique, en concertation avec la Direction des monuments et des sites.
FR (Florian Rochat): Quand on se retrouve face à un tel cas, tout le monde a généralement sa solution. Notre rôle, une fois la situation sécurisée, est de ne pas nous laisser emporter par l'urgence, mais de prendre le temps de chercher une solution qualitative et pérenne.
OR: Dans ces situations, on développe également une certaine agilité et une capacité d'anticipation. Pour nous laisser le temps du diagnostic et en attendant de trouver une solution, nous avons dessiné un escalier provisoire en bois posé sur celui en béton. Comme la réparation concernait finalement l'ensemble de l'escalier, à tous les étages, nous avons pu réutiliser cet escalier provisoire et faciliter la suite de l'opération grâce à un élément dessiné avec soin.
Dans Le soin des choses, les sociologues Denis et Pontille soulignent l'importance de «la production de connaissances associées aux pratiques de maintenance»5. Quels sont les principaux apprentissages issus de votre pratique de la maintenance?
FR: Les contrats d'entretien nous ont permis de changer d'échelle d'intervention, d'élargir l'ampleur des problématiques et de traiter avec une multiplicité d'acteurs. Chaque situation nous amène à acquérir de nouvelles compétences et à affiner notre regard sur la diversité des structures et des techniques d'époques différentes. Sur le site de Moudon, par exemple, se trouvent un château fondé au 16e siècle, des bâtiments des années 1950 et des bâtiments protégés des années 1990 qui doivent fonctionner ensemble. Cette diversité est source d'apprentissage. Un autre aspect qui m'a rapidement surpris, c'est que l'affectation initiale des espaces ne dure généralement pas longtemps. Il faut donc conserver une certaine générosité dans la planification; voilà une leçon à tirer pour la conception de nouveaux projets.
OR: Une fois un bâtiment livré ou une opération de transformation terminée, la vie de l'ouvrage nous échappe généralement. L'entretien nous fait prendre conscience de l'après et nous permet de tirer des enseignements sur l'impact de nos choix constructifs et de projet. Observer comment un espace a évolué, parfois de manière heureuse, parfois de manière moins convaincante, nous confronte à une certaine réalité, des aspects que l'on perd de vue lorsque l'on suit un schéma plus classique de projet. Dans certaines situations où plusieurs personnes sont intervenues, on est parfois amené à épurer et à retrouver une cohérence par rapport à l'architecture d'origine, à «dessiner avec la gomme». Ce sont des interventions très discrètes, mais qui permettent de redonner de l'intégrité à un espace ou à un bâtiment.
FR: Le regard de l'entretien permet également de hiérarchiser les interventions et de trouver la bonne échelle en fonction du budget et du temps à disposition.
OR: Cela permet de placer l'architecture dans une sorte de continuum. Quelles sont les interventions qui seraient vraiment judicieuses dans un temps court et, si ce n'est pas possible, qu'est-ce qui serait le moins dommageable si l'on attendait le budget suivant?
D'après votre expérience, la maintenance devrait-elle prendre une place plus importante dans le travail des architectes?
FR: La maintenance est une pratique qui sensibilise au besoin d'entretien des bâtiments et à l'impact du choix d'un système constructif ou d'une technique. Mais ce ne sont pas les seules choses à considérer. Pour revenir à l'exemple de l'HEP, si l'on n'avait pris en compte que ces aspects, peut-être que cet escalier n'aurait pas été réalisé, ce qui aurait été dommage. Les cas particuliers que l'on rencontre sont aussi le fruit d'une recherche et d'une prise de risque qui n'étaient pas gratuites, mais qui visaient la création d'un objet «noble» et l'action de pousser une thématique architecturale à sa limite. La maintenance permet de développer une forme de suivi qui tient compte de la spécificité de chaque bâtiment et qui dialogue avec l'œuvre d'un autre architecte. C'est un autre rapport à la création et à l'architecture, très enrichissant.
OR: On voit parfois des choses qui nous semblent improbables mais qui ont résisté au fil du temps. Je pense que cela devrait aussi nous aider à nous décomplexer par rapport au carcan normatif de notre époque. On peut se demander si ce n'est pas un appauvrissement de vouloir tout régler d'une façon uniforme, alors qu'il existe une diversité de possibilités d'intervention et de construction, qu'on découvre quand on prend le temps de les regarder avec attention.
Claudio Iglesias est directeur de la Direction de l'architecture et des bâtiments (DAB – DGIP) du canton de Vaud. Olivier Rochat est architecte à Lausanne (O Rochat Architectes). Florian Rochat est architecte à Lausanne (Rochat & Prisse architectes). Propos recueillis par Isabel Concheiro.
Notes
1 La DAB est l'une des sept directions de la Direction générale des immeubles et du patrimoine (DGIP) de l'État de Vaud.
2 Cahier d'appel d'offres pour des prestations d'architectes et ingénieurs.
3 Contrat-cadre de mandataires d'entretien 2024-2028. Parc immobilier de l'État de Vaud, DGIP. Domaines: gymnases, écoles professionnelles, UNIL & hautes écoles, prisons, musées & patrimoine, agriculture, environnement & ordre public, administration & sécurité. Les domaines hospitalier et universitaire sont gérés par des services spécifiques.
4 DACEV Directives administratives pour les constructions de l'État de Vaud, DGIP, Canton de Vaud. Version 01.08.2025
5 Denis, J., Pontille, D., Le soin des choses. Politiques de la maintenance (La Découverte, 2022), p. 341