S’éveil­ler à la cul­tu­re du bâ­ti à l’éco­le

Les écoles ne sont pas que des lieux d’apprentissage, ce sont aussi des lieux de vie. C’est pourquoi ces bâtiments recèlent un potentiel intéressant encore trop souvent inexploité pour initier les jeunes à la culture du bâti.

Data di pubblicazione
31-03-2026
Eveline Althaus
Dr sc. ETH, anthropologue sociale et directrice d’Archijeunes, sociologue à l’ETH Wohnforum - ETH CASE.

Enfants et adolescents passent énormément de temps dans les établissements scolaires – entre salles de classe, cours de récréation et terrains de sport – et sur le chemin pour s’y rendre. C’est pourquoi peu de lieux se prêtent si bien à l’amorce d’une réflexion sur la culture du bâti. Comment les différents agencements et matériaux agissent-ils sur les usagers? Qu’est-ce qui caractérise un ouvrage, une infrastructure hydraulique ou énergétique, les aménités extérieures? Qui décide de l’aménagement d’un espace, par exemple une école ou une cour de récréation? Alors que ces questions touchent à leur environnement quotidien, les élèves ne sont que trop rarement invités à s’y consacrer. C’est là justement qu’intervient l’éducation à la culture du bâti.

L’espace comme vecteur d’apprentissage

L’environnement comme «troisième éducateur» est l’un des concepts clés de la pédagogie Reggio développée par Loris Malaguzzi dans les années 1960. Suivant cette approche, les espaces (pré)scolaires doivent être conçus de manière à constituer un environnement enrichissant, qui stimule la curiosité des élèves et favorise les interactions. Le but est non seulement que les enfants prennent conscience de leur environnement, mais aussi qu’ils développent des valeurs de démocratie, de justice sociale et de solidarité. 

Loin d’être une dimension neutre, l’espace peut être exploité pédagogiquement – en témoignent certaines approches alternatives. À rebours de l’enseignement frontal, le «Modèle de Coire» pour l’école primaire propose de repenser la salle de classe autour de zones d’apprentissage spécifiques. Il en va sensiblement de même pour les «paysages d’apprentissage» au secondaire, qui permettent aux élèves de travailler de manière indépendante sur des postes de travail personnalisés. Quant au concept de «classe flexible», il place les besoins individuels des élèves au premier plan grâce à une organisation spatiale et temporelle adaptable et des processus d’apprentissage autonomes. Toutes ces approches posent des exigences élevées à l’aménagement des espaces scolaires: versatilité, volumes, qualités acoustiques, usage de zones intermédiaires et de niches. 

Comme l’a souligné le chercheur en sciences de l’éducation de l’Université de Fribourg Martin Viehauser à l’occasion de la rencontre du réseau d’Archijeunes en novembre dernier, ces approches exploitent naturellement la salle de classe comme levier pédagogique – que ce soit par le placement des élèves, la définition de zones d’apprentissage et de travail ou encore l’emploi ciblé de certains matériaux. À ces éléments s’ajoutent des signes graphiques, des règles, des rappels, des interdictions ou des préceptes qui composent, selon les mots du chercheur, un «paysage linguistique». Ces démarches ne répondent toutefois pas à la question de savoir comment produire une conscientisation structurée de l’espace dans le cadre scolaire, a rappelé Martin Viehhauser. C’est précisément cette lacune que l’éducation à la culture du bâti se propose de combler grâce au développement de processus d’apprentissage incluant aussi bien des enfants, des jeunes que des adultes. 

Éducation à la culture du bâti

L’éducation à la culture du bâti invite petits et grands à engager une réflexion fondée sur l’environnement bâti dans lequel ils évoluent afin qu’ils puissent contribuer à le façonner. En Allemagne, la Résolution de Postdam sur l’éducation à la culture du bâti élaborée en 2022 lors de l’assemblée de la fondation fédérale pour la culture du bâti («Bundesstiftung Baukultur») a établi les assises de cette démarche outre-Rhin. Cette résolution affirme que la culture du bâti repose sur la capacité de tous à percevoir consciemment leur environnement construit, à le réfléchir et à en être acteurs. Ces trois dimensions – perception, réflexion, co-constitution – sont également les piliers de l’éducation à la culture du bâti. Pour les appliquer dans les écoles, nul besoin pour les enseignants d’aller bien loin: les salles de classe, espaces vécus du quotidien, sont en effet des lieux idéaux pour aborder la culture du bâti à l’échelle des enfants et adolescents. 

Potentiels pour la formation

Les établissements scolaires sont construits et rénovés selon des visions qui touchent à la fois à l’enseignement et à l’architecture. Ils relèvent de planifications communales et sont de ce fait aussi le fruit de processus décisionnels politiques et démocratiques. Ces espaces peuvent être investis de différentes manières et, jusqu’à un certain degré, transformés. Que ce soit en remodelant l’intérieur ou lors de rénovations, les écoles ont en partie la possibilité de s’impliquer dans l’aménagement des espaces scolaires. Par exemple lorsque des élèves sont invités à participer à la transformation de leur cour de récréation ou de certaines salles de classe ou infrastructures. La phase zéro des avant-projets recèle par ailleurs un potentiel très intéressant pour mettre en place des processus d’apprentissage avec les élèves. Depuis de nombreuses années, la «Montagsstiftung» (fondation Montag) encourage les projets visant à concevoir des écoles qui correspondent aux besoins d’aujourd’hui. C’est pourquoi elle a récemment élaboré le «playbook Phase Zehn» (phase dix) qui invite les communautés scolaires à s’approprier les nouveaux espaces mis à leur disposition.

La conception participative d’espaces scolaires suppose que les décideurs y soient favorables et que les différentes parties impliquées cultivent une compréhension commune du projet. Mais ce n’est pas tout : la réussite d’un projet passe aussi par des outils adaptés, une communication claire et la maîtrise de la complexité inhérente aux processus de conception et de réalisation. En étant impliqués, enfants et adolescents découvrent que la transformation et la construction sont toujours le fruit de négociations et de compromis des uns et des autres, ce qui les initie concrètement aux principes démocratiques. Cette volonté de former les regards à l’environnement bâti s’inscrit de plus dans un rapport étroit avec la sensibilisation au développement durable. Beaucoup d’établissements sont actuellement en cours de construction ou de rénovation en Suisse : cette dynamique fait émerger autour de l’école comme objet architectural un champ de réflexion et de possibilités qu’il reste à définir plus précisément et à concrétiser.

Rencontre du réseau d’Archijeunes

 

Fin novembre 2025, la rencontre du réseau d’Archijeunes a éclairé le sujet «Cosmos de l’école: espaces d’apprentissage sur la culture du bâti». Un compte-rendu exhaustif peut être consulté ici. Les présentations de la rencontre – dont celle de Martin Viehauser – sont également disponibles sur la chaîne YouTube d’Archijeunes. Le sujet sera exploré plus en profondeur dans le cadre d’une série d’entretiens en podcast et d’une publication.

Archijeunes – Médiation de la culture du bâti pour les jeunes 

 

Archijeunes s’engage pour l’éducation à la culture du bâti sur les lieux d’apprentissage scolaires et extrascolaires dans toute la Suisse. La plateforme archijeunes.ch propose pour ce faire un large choix d’unités et de médias d’apprentissage. Au travers de ses projets, Archijeunes rapproche des acteurs de l’enseignement, de la médiation culturelle et de la culture du bâti et encourage l’élaboration de bases scientifiques, pédagogiques et politiques autour de cette thématique. Fondée en 2008 sous le nom de Spacespot, cette association à but non lucratif a été reformée en 2018 et renommée Archijeunes. Elle est depuis soutenue par la Fédération des architectes suisses (FAS), l’Office fédéral de la culture et la Société suisse des ingénieurs et des architectes (SIA). Des projets tels que le «Cosmos de l’école» sont rendus possibles par des subventions et des dons.