Bey­routh, pay­sa­ge de ré­si­stan­ce

Projet rihla

À Beyrouth, durant l’été 2024, un groupe d’étudiant·es emmené par l’auteur de ce texte construisait des maquettes représentant des morceaux de paysages de leur ville. Au moment où vous lisez ces lignes, beaucoup de ces quartiers ont été détruits ou sont en train d’être bombardés.

Data di pubblicazione
31-03-2026

Les étapes du projet rihla* nous a fait arpenter toute une série de paysages dans plusieurs pays du monde arabe, dont Beyrouth, à de multiples reprises. Cette ville a un statut particulier pour notre projet, d’abord parce que l’un de nous y vit et travaille. C’est aussi une escale, un point d’attache, de repos, un repère tout au long du projet. En aout 2024, nous invitons un groupe d’étudiant·es de la Lebanese American University(LAU) à une grande dérive, sur plusieurs jours, dans les quartiers de la ville, son centre, ses banlieues, ses périphéries lointaines, jusqu’à atteindre ses limites, au nord, au sud et à l’est. De retour à l’atelier, sans plans a priori, de mémoire, les étudiant·es et nous réalisons une série de maquettes des morceaux de paysages que nous avons sélectionnés. Dans le même temps, une photographe saisit méthodiquement ces paysages récoltés. 

Alors que nous travaillions à Beyrouth, un urbicide, doublé d’un génocide se déroulait à Gaza. La tension à la frontière sud du Liban était à son comble et la première attaque sur Beyrouth venait d’avoir lieu. C’était le premier acte d’une guerre qui s’est depuis accélérée en intensité jusqu’aux bombardements récents sur plusieurs quartiers de la ville. Une guerre qui, depuis ces dernières semaines, a tué des centaines de personnes et causé le déplacement de près d’un million d’autres. Bon nombre de quartiers de la banlieue sud et du centre de la ville dans lesquels nous avons travaillés sont bombardés en ce moment. Beaucoup des étudiant·es y habitaient. Ils et elles sont aujourd’hui des déplacés. 

Jusqu’à présent, lors de chaque étape, au travers de maquettes, de photos et de textes, nous recherchions inlassablement les dispositifs communs de fabrication du paysage arabe contemporain. Mais force est de constater que l’architecture, le paysage, l’urbanisme, en somme, tous les champs disciplinaires auxquels nous sommes habitués, peinent à expliquer la fabrication de ces paysages. 

C’est très souvent la guerre qui fait le paysage de bon nombre de villes arabes contemporaines.

C’est très souvent la guerre qui fait le paysage de bon nombre de villes arabes contemporaines. On repense bien sûr aux quartiers rasés de la banlieue de Damas ou aux villes entièrement détruites en Palestine. Selon les Nations Unis, il faudrait près de 14 ans, seulement pour déblayer les gravats de Gaza. Mais il serait une erreur de s’arrêter à ces paysages de destruction qui inondent nos écrans. Ces villes sont avant tout des paysages de résistance. Ce sont à la fois des lieux habités et des constructions matérielles de multiples formes de résistances économiques, sociales, politiques ou armées. Ainsi se sont formés les quartiers-camps palestiniens ou syriens de la capitale libanaise, ou encore l’impénétrable Sadr City à Bagdad mais aussi la ville d’Amman tout entière, où plus de trois-quarts de la population vit dans des camps solidifiés habités par d’anciens déplacés palestiniens (nakba), et plus récemment irakiens et syriens.

Terminons par Beyrouth, où peut-être plus que nulle part ailleurs, cette idée de résistance est intimement liée à la fabrication et la structure de la ville et donc de la manière de la décrire. En choisissant de montrer cette ville au travers de ces maquettes de quartiers réalisées par des étudiant·es qui y habitent ou y habitaient il y a peu, nous faisons l’hypothèse que la résistance est un concept majeur dans la fabrication du paysage de la ville arabe contemporaine.  

Mounir Ayoub est architecte à Genève et Tunis.
Hicham Bou Akl est architecte à Beyrouth.

*rihla, synonyme de voyage est un genre artistique arabe qui remonte au 12e siècle. Le récit alternant art narratif et savoirs scientifiques se construit à partir des observations faites lors du voyage. C’est aussi le titre que nous donnons à ce projet. Son objectif est de décrire, de donner à voir et de comprendre au travers de textes, de maquettes et de photographies les paysages de la ville arabe contemporaine. Le projet nous a mené à Tunis, le Caire, Amman, Beyrouth, Bagdad et Damas. Les deux prochaines étapes se tiendront en Algérie et au Maroc. 

Les étudiant·e·s de la Lebanese American University ayant participé au workshop sont Abou Hatab, Jana H., Al Ajouz, Jana Y., Al Chuwaiki, Nuha M., Amer, Majd M., Amer, Yara A., Armouch, Zeinab M., Bachacha, Ahmad Y., Barakat, Xena I., Cheaib, Mariam A., El Amine, Layane S., El Dinawi, Alaa W., El Eid, Reina R., El Madani, Sarah C., Hennaoui, Mona A., Hojeij, Yara A., Ibrahim, Reem A., Kamari, Amina G., Khalifeh, Mya H., Shmait, Rasha Z., Yassin, Fatima A. et Zebian, Jana S.