Le droit à dé­jeu­ner en paix

Éditorial TRACÉS 12/2025

Data di pubblicazione
17-12-2025

En septembre dernier, le conseiller fédéral Albert Rösti a fait passer par voie d’ordonnance une motion qui vise de facto à interdire aux communes et aux cantons d’introduire le 30 km/h sur les axes principaux qui les traversent. À l’avenir, Il faudra consulter la Confédération. Cette mise sous tutelle est contraire au respect des tâches fédérales et l’emploi d’une ordonnance – un moyen particulièrement sournois, car elle ne peut pas faire l’objet d’un référendum. Voilà pourquoi, le mois dernier, quelque 600 communes de Suisse ont envoyé une missive au chef du DETEC pour s’y opposer. La consultation vient d’aboutir.

Mais début décembre, les votant·es du canton de Zurich ont forcé les villes de Zurich et de Winterthour à plier sur le sujet. Le résultat ouvre une sombre perspective pour les villes d'un pays déjà bien en retard sur le sujet (il suffit de se rendre dans la région de Copenhague, comme ce numéro de TRACÉS le suggère) pour s'en rendre compte. Surtout, cette bataille politicienne fait des victimes et nous coûte très cher.

En Suisse, l’impact des nuisances sonores sur la santé est connu: on parle de 69'300 années de vie en bonne santé perdues et 500 décès cardiovasculaires chaque année. Oui, le bruit tue. Mais si cet argument populiste n’intéresse pas les habitant·es des petites communes qui ont le privilège d’être épargnées par ce phénomène sonore, il faudrait évoquer les coûts externes imputables au trafic automobile, qui s’élèvent à plus de 2 milliards de CHF. Une grande partie (45%) est due à la perte de valeur des immeubles. En effet, un bien immobilier affecté par des nuisances sonores perd 20 à 30% de sa valeur. Alors, on écoute maintenant?

Pour y remédier, la Constitution exige de s’attaquer à la source du problème plutôt que multiplier les mesures palliatives (dispositifs en façades, revêtements phonoabsorbants – coûteux et inefficaces après quelques années, etc.). Voilà pourquoi les Communes, lentement mais sûrement, procèdent à une patiente et progressive réduction de vitesse sur les axes sensibles. Dans une rue qui passe de 50 à 30 km/h, le niveau sonore moyen peut diminuer de 2 à 4.5 dB – ce qui est énorme quand on se souvient que le décibel est une échelle logarithmique. Et contrairement à ce qui est parfois avancé, une telle mesure n’a que peu d’impact sur les temps de trajets: en ville, aucune différence n’est constatée aux heures de pointe; en zone rurale, un trajet de 25 km ne durerait qu’une à deux minutes de plus dans les heures creuses si l’on appliquait une limitation sur les routes qui traversent les centres des villages.

Domicilié à la croisée de la Dorfstrasse et de la Postgässli d’Uetendorf (BE), Albert Rösti ne connait probablement pas les difficultés des 1'100'000 Suisses exposés quotidiennement à des bruits nuisibles ou incommodants. Certes, 90% d’entre elles et eux vivent dans des villes ou des agglomérations. Mais il faut le rappeler, encore et toujours: ce n’est pas «la ville» qui est bruyante. Ce sont les véhicules les moteurs, les routes. Et il n’y a pas que les villes qui sont affectées par ce problème: combien de places, de villages, de cols et de vallées ont été sinistrés par les vrombissements? 

L’opposition (politique) entre «ruraux» et «urbains» avec laquelle on nous rabâche continuellement les oreilles cache en réalité des inégalités flagrantes qui ont trait aux paysages sonores

L’opposition (politique) entre «ruraux» et «urbains» avec laquelle on nous rabâche continuellement les oreilles cache en réalité des inégalités flagrantes qui ont trait aux paysages sonores. Il n’y aura bientôt plus que des urbains sur le plateau, qui vivent plus au moins au calme. Des urbains qui se font passer pour des ruraux. Des bobos des villes, des bobos des champs. En réalité, s'il fallait vraiment établir deux pôles, je dirais qu'il y a celles et ceux qui  tirent surtout un bénéfice de la voiture; et celles et ceux qui en subissent surtout les conséquences néfastes. 

Au lieu de cette carte imaginaire opposant villes et campagnes, peut-on dresser une carte des sons et des bruits? Elle inciterait à cultiver nos paysages sonores, et à réaffirmer un droit fondamental: le droit à déjeuner en paix, les fenêtres ouvertes, partout