Réem­ploi: le pro­jet pi­lote Pointe Nord livre ses en­seig­ne­ments

La première étape de mise en œuvre de la transformation du PAV est finalisée. Le projet pilote de réemploi à large échelle de la Caisse de prévoyance de l’État de Genève (CPEG), signé Baud&Früh, a été inauguré en avril. Découvert lors d’une visite de la SIA section Genève, il consiste en la transformation-rénovation de bureaux et de laboratoires en surfaces administratives.

Date de publication
26-05-2023

Au bord de l’Arve, l’imposant chantier sur la route des Jeunes fait parler de lui. Après à peine 24 mois de travaux, la première étape du PAV s’est achevée pour les bâtiments situés à l'extrémité septentrionale de la Pointe Nord. À la croisée d’axes majeurs de mobilité, ce nouveau pôle administratif de l’État de Genève, qui accueillera à terme 650 fonctionnaires, verra affluer 600 visiteur·euses par jour dès ce printemps.

Les premières études préalables ont été conduites en 2017, à la suite du rachat par la Caisse de prévoyance de l’État de Genève (CPEG) du site industriel historique de Firmenich (superficie 18 925 m2), composé d’un ancien centre mondial de recherche et développement de la plus grande compagnie privée de création de fragrances et arômes: une tour et deux bâtiments voisins, le premier destiné en majorité à des services du Département de la cohésion sociale (DCS) et le second à l’Office cantonal des bâtiments (OCBA). Dans le cadre de ce projet, que l’État de Genève ne s’économise pas à présenter comme un « pilote d’économie circulaire », ces études avaient pour but de concrétiser les objectifs de réduction d’impact CO2 et d’énergie grise fixés par le Canton, en procurant une deuxième vie aux ressources existantes et en freinant la consommation de matières premières. C’est pourquoi la décision la plus radicale en termes d’économie circulaire a été de préserver autant que possible la tour du géant de la parfumerie et la structure qui la soutient. Un parti pris ayant certes un coût, mais qui se veut surtout pragmatique et expérimental. Espérons que cela insuffle une dynamique collective portée par les secteurs public et privé…

«Au départ, le projet consistait en une rénovation énergétique légère et la réhabilitation programmatique de trois bâtiments pour une occupation limitée à dix ou quinze ans. Ce n’est qu’en cours de route que, constatant que certaines parties étaient plus atteintes que ce qui avait été imaginé, nous avons dû adapter le projet», relate François Baud, co-­fondateur et associé de Baud&Früh – atelier d’architecture et co-président du Groupe professionnel environnement (GPE) de la section Genève de la SIA.

La visite démarre avec l’ex-tour Firmenich de 16 étages, fleuron du lot: elle est destinée à abriter pas moins de cinq services du DIP. Sa façade, parée de 1000 m2 de capteurs photo­voltaïques, offre un joli jeu de dégradé. Ceux-ci permettent l’alimentation en électricité des trois bâtiments de cette première phase de projet. Si chacun possède ses propres objectifs énergétiques, la tour, elle, répond au standard genevois de très haute performance énergétique (THPE). Elle sera raccordée au réseau GeniLac des Service industriels de Genève (SIG) d’ici 2025, ce qui permettra aux usager·ères de bénéficier d’un système de rafraîchissement naturel.

Pour ce qui est de la ventilation, une partie est mécanique, l’autre, naturelle, à l’aide de portes battantes favorisant le rafraîchissement nocturne lorsque nécessaire et exploitant la capacité thermique de la technique intérieure des bâtiments, restée apparente à dessein, pour mieux stabiliser la température intérieure et pallier les pics de température estivaux.

Le deuxième bâtiment est le plus ancien du lot. Il date des années 1930 et se destine aux collaborateur·rices de l’OCBA. Les façades n’ont subi que de légères interventions. À l’intérieur, les nouveaux locaux sont aménagés selon un concept smart office. Le langage visuel du bâtiment est harmonisé par l’emploi du bois et de la terre crue pour les cloisons intérieures. Dans le troisième bâtiment, une cafétéria remplace l’ancien restaurant. Située à l’étage, elle bénéficie largement de la lumière naturelle.

Enfin, concernant les espaces extérieurs, et conformément à la vision réemploi du concept architectural, les architectes paysagistes du bureau Vimade ont cherché à limiter l’impact du chantier et à sauvegarder l’ADN du site, à travers la réutilisation des enrobés ou la réutilisation des parements de façade.

Premiers enseignements

Le concept réemploi a débuté par un inventaire de tous les éléments et composants pouvant être réemployés sur place, sur des autres chantiers ou susceptibles d’être revendus. Si le chantier est apparu particulièrement avantageux pour les espaces de stockage intermédiaires qu’il permettait, il a également mis en évidence quelques écueils. Baud&Früh a fait appel à l’association materiuum pour accompagner cette rénovation et concrétiser, à travers l’inventaire, la commercialisation et du conseil, la démarche de valorisation des «réemployables» engagée par les architectes. Ce chantier s’est révélé être une véritable mine d’or en termes de matériel récupéré et plusieurs tests de mise en œuvre ont été probants: «Une bonne partie du mobilier a pu être conservé pour une réutilisation sur site, explique l’architecte, le reste a été vendu à l’Hospice Général. Ainsi, le travertin qui recouvrait à l’origine la tour a pu être concassé, puis les graves ont été recyclées sur site sous la forme de gravier ou de terrazzo pour du revêtement de sol à l’intérieur et l’extérieur, en souvenir de leur première vie. Outre les portes, menuiseries et les faux-planchers, des plaques de faux-plafond déposées d’un laboratoire ont pu être reposées dans les couloirs de la tour.»

Mais très vite ont surgi les premières résistances. Principal obstacle: les garanties. «La complexité a surtout découlé de la mise en œuvre, lorsqu’il s’est agi de trouver les entreprises à même de réaliser le travail avec un minimum de garanties. Tous les acteurs de la chaîne de valeur ne garantissent pas un produit qui a déjà servi.

«On réemploie quelque chose sur place qui réagit comme il réagit»

Dans le cas d’un élément de réemploi, personne ne peut se retourner contre X au cas où sa fonction est défaillante.» Il exemplifie: «Les portes ont soulevé des difficultés. A priori, elles semblaient en bon état, donc il paraissait logique d’en prendre une à un endroit et de la remettre à un autre, voire de la laisser en place. Mais on se rend compte qu’on se heurte à d’autres aspects: le contrôle d’accès, les cylindres, les serrures, et notamment les normes incendie. La moindre modification sur des portes coupe-feu les rend caduques aux yeux de l’administration, même si on change uniquement de type de serrure.»

Un autre imbroglio technico-administratif s’est révélé avec le statut de «déchets». «Le chantier de la caserne des Vernets se situait juste à côté et un gros concasseur pour les graves de ce chantier était exploité par la même entreprise que celle que nous employions sur celui de Firmenich. On souhaitait faire concasser les façades de la tour à cet endroit, mais le Service cantonal de géologie, sol et déchets (GESDEC) nous a opposé une fin de non-recevoir, estimant qu’il était impossible de faire passer des ‹déchets› d’un chantier à l’autre. Au lieu d’une démarche vertueuse – le recyclage sur site –, un certain nombre de camions ont dû être envoyés à Satigny pour les faire concasser, puis revenir sur le chantier.» On constate que malgré le caractère ­volontariste de l’État de Genève et le souhait de créer une forme de transversalité pour aborder cette question, pour l’instant, certains aspects sont encore traités en silo.

Mais n’est-ce pas aussi le rôle de ce type de projet que de faire ressortir les achoppements afin de se donner l’opportunité de s’améliorer pour la prochaine expérience? «Il faut que les lois et règlements s’adaptent. Alors les différents services concernés pourront agir différemment», conclut François Baud.

Rénovation de bâtiments à la Pointe Nord du PAV – Nouveau pôle administratif cantonal, Genève

 

Maître d’ouvrage
CPEG – Caisse de Pension de l’État de Genève

 

Architecte projet et réalisation
F. Baud & T. Früh SA – atelier d’architecture

 

Architecte appui réalisation
Laurent Mozer

 

Architecte paysagiste
Vimade Sàrl

 

Ingénieur civil
Thomas Jundt ingénieurs civils SA

 

Ingénieur façades
Biff SA

 

Ingénieurs CVSE et physique du bâtiment
Amstein + Walthert Genève SA

 

AMO solutions énergétiques
Estia SA

 

Acousticien
Batj SA

 

Géomètre
MBC ingéo SA

 

Ingénieur environnement + sécurité chantier
Ecoservice SA

 

Ingénieur sécurité incendie
Adexia SA

 

Ingénieur ascenseurs
Ascka

 

Spécialiste réemploi
materiuum

 

Coûts
80 mio CFC

 

Début des travaux
Février 2021

 

Ouverture
Avril 2023