Place à l'igno­rance

La chronique critique de Pierre Frey

Date de publication
14-09-2016
Revision
14-09-2016

Imaginez un instant, la place Saint-Marc, toute en dévers et en contre-pentes : impensable, nous direz-vous, où l’eau s’écoulera-t-elle quand l’aqua alta voudra se retirer ?

Pensez au « Campo » de Sienne : figurez-vous qu’au lieu d’offrir au Palio cette scénographie si caractéristique et efficace, au lieu de se dérouler en amphithéâtre, il se gondolerait en tous sens et se perdrait en dévers, inimaginable !

Evoquez la place Navona, l’une des plus belles du monde. Le stade de Domitien lui a donné ses proportions et son assise, son nivellement qualifie son caractère central, indiscutable. La fontaine des quatre fleuves. Imaginez que par négligence, la place ne vienne à s’écouler suivant trois ou quatre pentes contradictoires, absurde !

On pourrait multiplier les exemples : la place Rouge est en dos d’âne, évoquant peut-être pour les Tsars le centre d’un monde sphérique ; celle d’Ispahan est plane, ceinte d’un emmarchement. Le chapelet des places nommées par Camillo Sitte pour leurs qualités dans « L’art de bâtir des villes » et toutes celles, innombrables, fruits du génie vernaculaire et qui font notre enchantement de voyageurs. Toutes témoignent d’un art d’établir une place.

Il semble donc bien exister en architecture, qu’elle soit médiévale, baroque, moderne ou vernaculaire des règles élémentaires et impératives qui commanderaient à cet art. Il y a bien sûr la proportion et l’échelle, la fonction urbaine et la forme, mais il y a avant tout que pour établir une place, on doit procéder en tout premier lieu au réglage minutieux de ses pentes. Il n’existe pas une solution qui résulterait de la mise en œuvre d’une recette. Ce réglage procède de l’intention des planificateurs, de leur pensée de projeteurs. C’est  l’intelligence, la sensibilité et la cohérence de cette pensée qui déterminera la qualité de l’espace. L’habileté et le talent des entrepreneurs et des ouvriers feront le reste. Réussie, une place publique, imposante ou au contraire intime et modeste, procure au visiteur une émotion de tous les sens. La beauté s’écoute dans l’horizon sonore, se lit dans la lumière, se ressent sous la plante des pieds, elle s’impose comme une évidence là où elle se réalise. Elle est indiscutable et commande l’unanimité.

A La Sallaz, la toute nouvelle Riponne inaugurée à Lausanne, au contraire, tout est faux, rien ne fonctionne. Et tout le monde le ressent, tout le monde le sait. A commencer par le maître de l’ouvrage qui fait à son mandataire architecte, le jour même de l’inauguration, une offense grossière en encombrant l’espace de structures gonflables multicolores. Comme pour lui dire que l’effort formel qu’il a eu l’imprudence de consentir pour tenter de juguler l’incohérence du tout, eh bien, cet effort, il s’assoit dessus, car il préfère ce qu’on trouve au rayon des farces et attrapes. Car le problème, à La Sallaz, ce ne sont pas les pavillons qu’on y a mis. On peut parier sans risque de se tromper que la tyrannie implacable de la mode leur feront un sort avant peu, car ils sont bâtis sur un espace tourmenté, tout en pentes, en contre-pentes et en dévers. Un chaos qui donne la nausée, souligné avec sadisme par l’alternance des surfaces noires et des surfaces blanches. Cette chose, de place n’aura jamais que le nom. A la réflexion, c’est exactement au moment de nommer la chose qu’on ressent le plus radicalement son inadéquation. Cet espace n’a aucune vocation de centralité. Pour désespérément laide qu’elle est, la Riponne n’en mérite pas moins d’être nommée une Place, parce qu’elle est où elle est, que trois versants y convergent et qu’elle commande par la rue de la Madeleine, l’accès au quartier de la Palud, alors qu’en même temps elle est longée par la ceinture Pichard. La Sallaz était un passage, on l’a contourné par une bretelle qu’on est fondé de soupçonner constituer l’amorce d’une pénétrante en direction du Tunnel, mais de la friche sur la ligne de crête, ainsi délaissée, rien jamais ne fera une place. 

Le baron Haussmann et ses bureaux d’études ont introduit des hiérarchies dans la définition des espaces publics. Ils n’ont jamais confondu la vocation des espaces, établissant Boulevards, Avenues, Places, Parcs et Jardins, mais aussi les Squares. Certains de ces aménagements paysagers, clos de grilles et fermés la nuit, étaient autrefois gardiennés. Les lecteurs de romans le savent encore, nous nous sommes toujours étonnés de ces dispositifs qui évoquaient sans les nommer les aléas de l’insécurité de l’espace urbain nocturne. 

Il apparaît à la réflexion que si tant est que La Sallaz nécessitait un aménagement, c’est d’un square que le quartier profiterait le mieux. Il aurait pu s’établir tout en longueur, un peu comme au Boulevard Richard Lenoir, sur la voûte du canal Saint Martin, à Paris, et procurer simplement aux bordiers répit, repos, ravissement. Au lieu de quoi, l’Ignorance s’est faite Place.

 

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