Pas de foi sans toit

La chronique critique de Pierre Frey

Date de publication
11-08-2016
Revision
18-08-2016

Les croyances sont labiles, fugaces, éphémères. Les croyants en sont intimement convaincus, même s’ils n’en ont conscience que de manière confuse. Le doute les habite et c’est normal, s’agissant de choses qui nous dépassent. C’est forts de ce savoir implicite que les croyants s’agrègent par affinités, se regroupent pour former des églises, pour écrire les fondements dogmatiques qui les rassembleront, avant souvent de se déchirer à propos précisément de ce corpus. Invariablement, la parole transcrite réclame la pierre, si bien qu’à peine l’encre séchée, les communautés bâtissent des temples ou s’approprient ceux qui ont été délaissés par les tenants de croyances en perte de vitesse. Depuis 2500 ans, sur tout le pourtour de la Méditerranée, la cartographie historique des temples, des synagogues, des églises et des mosquées, leur succession dans des mêmes murs, sous un même toit ou simplement sur un même site, donne le tournis. Un des plus beaux exemples n’a pas fini de faire parler de lui. Qui jurerait aujourd’hui que la Mezquita de Cordoue, ancien temple romain devenu mosquée, ne retourne un jour au culte musulman et efface de son sein cette espèce de cathédrale qu’on y a implantée à la manière d’une tumeur au 16e siècle, faisant dire à Charles Quint: «Vous avez détruit ce qu’on ne voyait nulle part pour construire ce qu’on voit partout?»

Peu d’églises se sont fondées sur une vision aussi fantastique que celle de l’apôtre Paul qui parvint à faire d’un prophète marginal et au destin tragique une figure planétaire incontestée pendant plus de deux millénaires. L’Eglise dont il a posé les fondements n’a pas été épargnée par les schismes, petits ou grands, et n’a pas su endiguer durablement les fois concurrentes. A Lausanne, au début du 16e siècle, cette Eglise catholique, apostolique, universelle et romaine a été sèchement sommée de déguerpir au terme d’une dispute dont il n’est pas sûr qu’elle se soit déroulée selon les règles de la délibération démocratique. Elle n’avait pas démérité pourtant, cette Eglise catholique, qui avait donné même à Rome un pape qui régna sous le nom de Jules II. Dans la foulée de cette réforme, la cathédrale perdit son cloître, les couvents fermèrent, les terres consacrées des cimetières furent laïcisées. Sur le moment, gageons que les contemporains avaient cru venue la fin de toute leur civilisation.

Cinq siècles plus tard, le mouvement se poursuit, s’étend et se diversifie. L’obsolescence s’abat sur les lieux de cultes chrétiens. Faute d’avoir osé transformer le temple lausannois de Saint-Luc en restaurant gastronomique à l’enseigne du bœuf ailé, il s’est mué en une maison de quartier, plutôt une réussite. Sa valeur d’usage s’est trouvée en quelque sorte confirmée par cette appropriation laïque, confirmant ses caractères symboliques. L’église de la Croix d’Ouchy ne séduit pas au premier coup d’œil, mais suscite les convoitises de toutes sortes, d’autres cherchent à se diversifier.

Entre 1959 et 1964, l’architecte Jean-Pierre Cahen, répondant à une demande urgente de lieux de culte, a construit à Lausanne les chapelles de Sévelin, de Béthusy et de Montriond. Son client était l’Eglise réformée du canton de Vaud. Toutes ces réalisations s’inscrivent dans des angles morts du territoire, restés disponibles au gré du tracé des avenues et de l’extension urbaine. Tous ces projets de Cahen sont remarquables et méritent leur place au registre des bâtiments dignes de conservation au titre de leurs qualités d’art et d’architecture. Mais c’est pour une croyance assez particulière, constituée en Eglise un peu marginale, que Cahen réalisa au sein de l’agence de Frédéric Gilliard, son chef d’œuvre d’art religieux. La «Science chrétienne» regroupe en une communauté des disciples d’une doctrine élaborée au 19e siècle par une Américaine et qu’on pourrait assimiler à une sorte de positivisme inspiré des guérisons opérées par Jésus de Nazareth. Pour cette Eglise, Cahen édifie en 1952 un bâtiment d’une grande qualité qu’on peut rattacher à ce rationalisme scandinave sensuel proche d’Alvar Aalto ou de Sigurd Lewerentz.

Une grande salle de prière ouvre sur un patio très nettement inscrit dans le maillage orthogonal du quartier, cependant que la reprise de la pente permet d’établir, sous la salle de prière, une bibliothèque, espace caractéristique essentiel de la Science chrétienne, ainsi que les services usuels. Dans un Etat qui respecterait sa législation sur les monuments et les sites, et qui disposerait d’un recensement architectural fiable et fondé méthodologiquement, nul ne songerait à livrer un objet d’une telle qualité à la démolition. Seulement voilà, vous êtes dans le canton de Vaud où, en 2016, ces considérations sont perçues comme un outrage à la fuite en avant du «développement».

C’est à ce point de notre petite démonstration que son préambule prend tout son sens. En effet, si vous interrogez les personnes en charge du patrimoine, elles vous expliqueront, non sans d’excellentes raisons, que la charte de Venise commande de trouver aux objets un usage conforme ou au moins compatible à leur destination originale et que trouver un tel usage à cet objet est difficile. En réalité, c’est surtout une manière de ne pas évoquer le prix du terrain et l’aubaine qui s’offre à une autre science, celle qui s’y entend à optimiser la réalisation de la rente foncière. Or, contrairement à ce qu’on laisse entendre, une demande réelle existe, en plein centre-ville pour une salle de ce type. Le 9 de l’avenue Sainte-Luce pourrait devenir la nouvelle adresse de la Mosquée de Lausanne, elle permettrait aux membres de cette communauté de se rencontrer et de se faire voir dans un lieu qui, par sa situation et par ses qualités architecturales très au-dessus de la moyenne, ferait honneur à leur foi et reconnaîtrait à celles et ceux qui la pratiquent une place dans la cité. Leur intégration se construit en effet aussi de manière réflexive, dans les yeux de leurs concitoyennes et de leurs concitoyens.

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