Mais qu’ont donc les Suisses al­le­mands avec Mar­seille?

Il semble que la cité phocéenne, parangon français de la métropole méditerranéenne en crise, exerce une vraie fascination sur les architectes et urbanistes germanophones… Pourquoi? Peut-être parce qu’elle leur tend l’image inversée, diffractée et sublime d’un idéal urbain, le leur, qui finit par les lasser. C’est l’impression qui se dégage à la lecture de Migrant Marseille, ouvrage édité par Marc Angélil, Charlotte Malterre-Barthes et le bureau berlinois Something Fantastic à partir des travaux d’étudiants du master Urban Design de l’EPF Zurich.

Date de publication
08-03-2021

Le propos est simple: faire une nouvelle fois la démonstration du lien entre espace et politique à partir du cas marseillais, et ­montrer «les relations dynamiques qu’entretiennent le phénomène migratoire et l’environnement bâti». Les étudiants zurichois sont partis d’études de cas pris dans différents quartiers, principalement le centre-ville paupérisé et les grands ensembles des quartiers nord, pour en tirer des propositions pour une «ville plus inclusive». L’ouvrage mobilise des sources diverses qui complètent les travaux des étudiants : photographies, articles, essais, glossaire… confirmant au passage la générosité éditoriale dont l’EPFZ entoure ses séminaires.

Même s’il n’apprendra pas grand-chose aux familiers de la planète Marseille, le livre appuie là où ça fait mal: incurie municipale, clientélisme, pourrissement du patrimoine bâti, démantèlement du parc social… Les mécanismes de la «fabrique du monstre»1 sont bien documentés et l’histoire urbaine récente remarquablement synthétisée. On retiendra notamment l’entretien avec Nicolas Memain, urbaniste local qui revient avec précision et acuité sur l’enchaînement des faits autour desquels se sont nouées la bataille de la Plaine (contre le réaménagement d’un espace public accusé d’accélérer la gentrification du quartier), la tragédie de la rue d’Aubagne (huit morts dans l’effondrement d’un immeuble du quartier de Noailles) et l’émergence des gilets jaunes à l’automne 2018.

Les contributions architecturales sont plus discutables, à commencer par les analyses typologiques des quartiers: les pires cités sont patiemment modélisées et réduites à un jeu de volumes présentés en axonométrie. L’absence de tout élément de contexte fait de ce bestiaire architectural un objet essentiellement graphique, sans réelle prise pour le lecteur. Ce qui pourrait être sympathique, si ça ne renvoyait pas à une réalité autant tragique…

En fin d’ouvrage, une série de propositions brossent par petites touches les contours d’une ville inclusive. On regrette alors de retomber sur une posture architecturale un peu crispée, faisant du système poteaux-poutres ou de la trame constructive de 5,5 × 7,5 m (sic) l’alpha et l’oméga de l’urbanisme vertueux, au risque de perdre de vue la question des migrations et de leur empreinte sur la forme de la ville. Il n’est pas interdit non plus de s’interroger sur la ressemblance entre certains traits de cette architecture et celle des cités d’après-guerre, alimentant l’ambiguïté entre dénonciation et fascination…

Les propositions les plus intéressantes sont celles qui relèvent de l’urbanisme tactique et cherchent des leviers juridiques ou fonciers pour débloquer la crise urbaine2, ou encore celles qui mobilisent l’espace public3.

1. La Fabrique du monstre, 10 ans d’immersion dans les quartiers nord de Marseille, la zone la plus pauvre d’Europe, Philippe Pujol, Les Arènes, 2016

2. «Noailles Calling, Channeling an Existing Legal Model to Empower the Neighborhood», p. 173

3. «Le Cours, Toward en Inclusive Urban Form» à La Castellane, p. 197

Jean-Baptiste Lestra est paysagiste-concepteur et enseignant à l’École nationale supérieure du paysage Versailles-Marseille.

Migrant Marseille, Architectures of social segregation and urban inclusivity

ETH Zurich, MAS Urban Design, Marc Angélil, Charlotte Malterre-Barthes, Something Fantastic (éd.), Ruby Press, Berlin, 2020

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