Le monde d'Al­berto Sar­to­ris dans le mi­roir de ses ar­chives

Oscillant entre instrument de recherche et monographie d’artiste, rarement ouvrage n’a été aussi justement intitulé.

Date de publication
13-09-2018
Revision
24-09-2018

Comment les traces que nous laissons définissent-elles, en creux ou en relief, l’être que nous sommes ? Lire la volumineuse monographie d’Antoine Baudin consacrée à Alberto Sartoris (1901-1998), c’est plonger dans un flot de photos, de gravures, de lettres, de noms, de dessins, d’axonométries, marées de documents issus du fonds d’archives constitué par Sartoris lui-même et conservé aux Archives de la construction moderne à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (Acm–EPFL). Ces archives, ce miroir, racontent fait après fait l’homme qu’a été Sartoris : l’architecte, le propagandiste et le promoteur artistique, figure majeure de l’architecture suisse romande au 20e siècle.

Au cours des deux premiers chapitres, l’auteur décrit les années de jeunesse et de formation d’Alberto Sartoris entre Genève et Turin, puis son entrée sur l’avant-scène de la modernité, au cours des années 1920. Plus jeune que Gropius, Le Corbusier ou encore Mies van der Rohe, Sartoris n’y joue pas le rôle d’un pionnier, mais plutôt celui d’un relais important au sein du Mouvement moderne. Très tôt, il comprend l’indivisibilité de la pratique et de l’écriture, qui oppose ainsi l’architecte moderne à l’artiste muet. Il retravaillera ainsi ses écrits comme on peaufine un projet, reprenant la formule de Marinetti: « si tu ne publies pas dix fois le même texte, ça ne valait pas la peine de l’écrire.»1

Le chapitre suivant relate son intérêt ambigu pour l’idéologie fasciste prônée en Italie, alors qu’il partage son temps entre Genève et Turin. Si cette attirance ne le conduit pas à construire au pays de Mussolini, il réalisera pendant cette période divers mandats en Suisse romande comme l’église de Notre-Dame du Bon-Conseil à Lourtier (1932), la Maison du peuple à Vevey (1933), la Maison Morand-Pasteur à Saillon (1936), ou encore l’atelier De Grandi à Corseaux (1939), qui accueille actuellement l’exposition Habiter la modernité (voir p. 14).

Puis sa carrière recule. À la fin de la Seconde guerre mondiale, ses accointances fascistes l’excluent des projets de la reconstruction italienne et Sartoris doit se replier vers une production locale. Le texte Luci sulla scuola moderna, qu’il rédige en 1940 – soit à l’orée de cette quatrième période de sa vie – et qui analyse l’école maternelle Sant’Elia de Terragni à Côme, révèle les « contradictions entre le projet global universaliste de l’architecte, sa vision « nationale » (conjoncturelle ou profonde) et la contrainte assumée de l’instrumentalisation politique. »

Les années 1950-1960 sont alors marquées par des réalisations régionales plus pragmatiques. Ces constructions, qualifiées modestement par le maître d’«architecture alimentaire», se distinguent néanmoins par le choix de matériaux naturels et leur très grande élaboration technique. Elles sont conçues le plus souvent dans le cadre de son atelier-école de Lutry, une structure didactique qui lui permet de dessiner et produire efficacement.

Les dernières périodes de sa vie sont placées selon Baudin sous le signe de la revanche personnelle. Dès 1972, lors d’une rétrospective de son œuvre montrée à Turin, Sartoris est réhabilité au niveau international. Quatre ans plus tard, l’EPFL lui remet un doctorat honoris causa. Jusqu’à la fin de sa vie, nombre d’étudiants et de journalistes viendront le voir dans sa maison de Cossonay-Ville.

Rare élément de la personnalité de Sartoris relevé dans cette biographie : ses passions amoureuses avec les femmes, sur lesquelles il se targuera toujours d’ailleurs d’exercer un indéniable pouvoir de séduction. « Pipistrello Sartoris, comme elles vont le surnommer, paraît incarner à leurs yeux la figure de l’Européen moderne, en contraste absolu avec les modèles machistes traditionnels.»2   

L’ouvrage se lit comme le ressac. De vague en vague, d’archive en archive, Antoine Baudin esquisse le portrait de Sartoris avec rigueur et objectivité. Si le lecteur peut parfois se surprendre à regretter l’absence de description psychologique, il ne pourra qu’apprécier le travail consciencieux effectué par l’auteur pour exposer la complexité de l’œuvre de Sartoris. Une œuvre multiple dans ses formes et ses intentions, à laquelle ce livre rend hommage.

 

Notes

1    Antoine Baudin, Le monde d’Alberto Sartoris dans le miroir de ses archives, Lausanne, Archives de la construction moderne, PPUR, 2017, p. 44
2    Idem, p. 108
3    Idem, p. 168

 

Publication

Couverture du livre

Le monde d’Alberto Sartoris dans le miroir de ses archives
Antoine Baudin, Collection les Archives de la construction moderne, Presses polytechniques universitaires romandes, Lausanne, 2017 / Fr. 60.-

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