La rade per­due entre concer­ta­tion et pro­jet

Rade de Genève

À Genève, Ville et Canton se sont associés pour élaborer une «image directrice de la rade», rendue publique après plus d’un an de procédure. Très schématique, elle ressemble plus à une synthèse de la concertation qu’à une vision pour l’avenir de ce site exceptionnel. Ce plan qui localise les usages facilitera certes leur cohabitation, mais le projet architectural et paysager reste à faire.

Date de publication
02-10-2019

«Nous participons volontiers à ce type de démarches, mais au terme de l’exercice, on se demande comment tous les desiderata des associations pourront être pris en compte. Dans la rade, il y a tellement d’usagers que cela relativise les exigences de chacun, avec le risque de ne satisfaire personne. »

Le vice-président du WWF Genève, Philippe Meyer de Stadelhofen, résume ainsi le sentiment d’une ONG comme la sienne, consultée par la Ville et le Canton de Genève pour élaborer l’image directrice de la rade. Ce bénévole a participé à l’un des quatre ateliers, organisés par type d’usagers. « Certes nous y étions, mais nous ne nous sentons pas liés aux conclusions retenues, renchérit Jean-Pascal Gillig, secrétaire général du WWF Genève. Le chapitre environnemental est quasiment inexistant, alors que le potentiel de la rade est très important en termes de nature. N’oublions pas qu’elle est classée comme site d’importance nationale et internationale.»

Concerter pour endiguer les oppositions

Le WWF, comme d’autres associations, est un opposant potentiel à des projets à venir dans un site aussi sensible. La plage des Eaux-Vives en a fait l’expérience, accusant un retard de plusieurs années suite aux recours de l’ONG. En associant tôt au processus un maximum d’usagers et lobbies, les autorités entendent réduire le phénomène, à défaut de l’endiguer. Ainsi la Ville et le Canton ont-ils bien fait les choses : engagement d’un mandataire spécialisé dans l’animation de démarches participatives, recueil puis vote sur les propositions formulées par les quelque 80 associations invitées aux ateliers, soirée de restitution à l’ensemble des participants. Rapportés par plusieurs d’entre eux comme vivants et constructifs, les ateliers ont aussi mis en évidence la crainte qu’ils ne servent pas à grand-chose, comme en témoignent les compte rendus1. Certains de ces échanges ont servi de base à cette image directrice de la rade, rendue publique en septembre. Et que dit cette image ? Que les activités portuaires, de loisirs et de baignade auront chacune leur portion de lac. Que les mobilités, piétonnes, cyclables et motorisées, auront elles aussi chacune leur espace pour se déplacer le long des rives. Que la relation de la ville à son plan d’eau devra être améliorée par le biais des espaces publics, y compris les rues et les places des quartiers riverains. Enfin, que les accès à l’eau doivent être développés, en particulier rive droite, maintenant que la rive gauche a sa plage. Le tout sans porter atteindre à la qualité patrimoniale du site.

Vision ou cahier des charges?

Comme son nom l’indique, une image directrice devrait laisser entrevoir à quoi ressemblera un site dans dix, vingt ou trente ans et fournir des principes pour l’atteindre. Qu’en sera-t-il de la rade ? Veut-on la transformer en une vaste zone de loisirs organisée autour du plan d’eau, bordé de quais portuaires, d’installations de sports nautiques et de plages, distribués symétriquement de part et d’autre ? Ou en faire une promenade replantée (une nouvelle ligne de platanes est prévue rive droite) avec des quais rendus aux piétons ? Ou encore un espace « renaturé », où des roselières installées au pied des quais linéaires du port hérité du 19e siècle rendraient celui-ci définitivement obsolète ? À moins que l’on ne s’en tienne à la situation actuelle, finalement acceptable moyennant quelques adaptations mineures ? L’image directrice ne le dit pas. Contrairement au projet d’aménagement de la place Perdtemps à Nyon (lire en p. 37), où la concertation a nourri le projet en cours d’élaboration, la démarche genevoise s’est attachée à écouter les usagers, tous les usagers, chacun à l’échelle de ses propres intérêts. Des marchands de glace à la Compagnie générale de navigation (CGN), en passant par les associations d’habitants ou de baigneurs, ce sont une centaine de personnes qui ont été sollicitées. Les idées les plus récurrentes ont été retenues et listées, puis situées sur un fond de plan.

La nécessité du projet

Vœux et grognements ont donc dessiné ce qui ressemble plus à une carte de synthèse de la concertation, forcément schématique, qu’à une image directrice porteuse d’une vision (voir p. 26). Par défaut, ce sont les images de synthèse produites par les primés du concours d’idées pour l’aménagement de la rade, lancé par la Ville en 2016, qui restent dans les mémoires. Des images qui ont pourtant été peu utilisées lors des ateliers, de peur de brider les esprits, même si la demande d’un « socle de départ » a été exprimée par des participants1. Bien qu’elle soit à l’origine de ce concours, la Ville a rappelé au début de chaque atelier n’avoir pas d’obligation d’en poursuivre les résultats, s’agissant d’un concours d’idées qui par nature n’engage à rien d’autre, pour l’organisateur, qu’à saluer la beauté du geste. Pourquoi ne pas puiser dans cette matière projectuelle lors de la concertation ? Qu’ils plaisent ou non, les projets du concours2, et plus largement les réflexions sur l’espace et l’histoire de la rade, sont des supports précieux pour aider à imaginer son évolution et à dépasser la somme des intérêts particuliers. La proposition la plus pertinente de l’« image directrice » est d’ailleurs issue du deuxième prix du concours : réduite à de petites flèches rouges perpendiculaires aux rives, elle situe les espaces publics des quartiers riverains capables de reconnecter la ville au lac.3

Absence de professionnels

Les autorités communales et cantonales n’ont pas non plus jugé utile de convier à ce large casting les associations professionnelles ou même les candidats du concours, même s’il y a eu, certains jours, des architectes dans la salle. Les entités qui en comptent parmi leurs membres les ont logiquement dépêchés aux ateliers : il s’agissait tout de même de débattre de l’avenir de l’un des sites les plus discutés, critiqués et convoités par les professionnels de l’aménagement, architectes, paysagistes et urbanistes confondus. Le concepteur, dont le métier, rappelons-le, consiste à composer l’espace en y intégrant les usages, serait-il à ce point sourd à la voix des usagers que l’on préfère l’écarter ? « Je ne crois pas, affirme Pierre-Alain Dupraz, architecte lauréat du fameux concours et qui a pu assister aux ateliers de concertation, comme auditeur uniquement. Mais je suis convaincu que seul un projet peut amener des solutions et fédérer, autour de propositions claires, le plus grand nombre d’usagers. Il y a beaucoup d’intérêts croisés et parfois contradictoires dans la rade, il fallait bien que tout le monde puisse s’exprimer. Mais ce n’est pas avec une liste d’envies et de doléances, aussi valables soient-elles, qu’on aménage la ville. Si les préoccupations émises lors des concertations peuvent servir à alimenter un cahier des charges, c’est bien le projet qui peut concilier vision d’ensemble et prise en compte des aspirations d’une époque. »

Dans le cas de la rade, malgré un concours d’idées et une démarche participative bien menée, le projet architectural et paysager qui fera rêver Genève reste à faire.

 

Notes

  1. Le groupe Facilitations, en charge de l’organisation et de l’animation, a restitué sous forme de récits chaque atelier de participation.
  2. larade.ch/concours
  3. Projet « Convergence », Maxime Lécuyer, larade.ch/­projet/convergence
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