La crise comme coup d’ac­cé­lé­ra­teur

Entretien avec Stefan Cadosch, président de la SIA

"Déjà avant la pandémie, rappelle Stefan Cadosch, président de la SIA, nos métiers ont connu de nombreuses mutations. Le virus a agi comme un catalyseur de ce qui allait dans tous les cas survenir."

Date de publication
02-07-2020
Julia Jeanloz
Rédactrice en charge des pages SIA de la revue Tracés

TRACÉS: Dès le début de l’état d’urgence, la SIA a mis sur pied ou renforcé plusieurs services pour ses membres. À quels enjeux ces derniers ont-ils été confrontés?
Stefan Cadosch: Il est évident qu’une crise telle que celle que nous vivons a déclenché une série de questions, qu’on peut décliner en cinq volets: la direction des travaux, le droit du travail, les indemnités liées à la réduction des horaires de travail (RHT), enfin le droit des sociétés et les concours. Sur le plan de la direction des travaux et des chantiers, les préoccupations se concentraient principalement sur la responsabilité en cas de maladie et l’organisation et l’application des mesures de sécurité. Au sujet du droit du travail, on nous a demandé quel devrait être le concept de protection d’un bureau ou d’un chantier, comment le faire adopter par les collaborateurs. Ensuite, concernant les indemnités subséquentes à la RHT, les interrogations portaient très concrètement sur leur fonctionnement, les heures à compenser, etc. À propos du droit des sociétés, nous avons enregistré les questions suivantes: que faire, par exemple, lors d’un retour tardif et involontaire d’un collaborateur, en lien avec la pandémie ? Certaines questions concernaient finalement les concours; comment, dans ces circonstances, garantir la poursuite des procédures, de manière rigoureuse et correcte ?

Y a-t-il des différences dans la façon dont les récents événements impactent les nombreuses professions que représente la SIA? Et les bureaux d’architectes et d’ingénieurs?
Il n’y a pas de différences notoires entre les conditions des architectes, des ingénieurs en mobilité ou en environnement, ou d’autres professionnels représentés par la SIA. Tous les bureaux ont dû mettre en place des mesures favorisant le télétravail et affronter de nombreux défis techniques. Mais dans l’ensemble, je dirais que les bureaux d’architectes se sont heurtés à des problèmes de liquidités plus rapidement que les bureaux d’ingénieurs. Ces derniers sont amenés à gérer davantage de projets en simultané, là où les architectes en conduisent un moins grand nombre, mais de durée plus longue. Toutefois, nous avons été assez surpris de constater qu’en quelques semaines à peine, une grande partie des bureaux travaillaient à nouveau à 100 % de leur capacité. Cette pandémie a mis en évidence une difficulté d’approvisionnement en matériaux de construction lorsque leur production est délocalisée.

Est-il souhaitable que les critères d’adjudication des marchés publics puissent davantage tenir compte de la proximité des entreprises et de la provenance des matériaux?
À mon avis, le critère de proximité, mais aussi celui du transport, doivent privilégier les circuits courts. Ce devrait être de facto un facteur décisionnel. Même au-delà de la crise du coronavirus, les critères liés à la durabilité en général resteront essentiels. Je suis très satisfait de constater que la révision de la loi sur les marchés publics (LMP) adoptée avant la crise du COVID-19 prend en compte ce critère de durabilité dans l’article 29, comme l’un des paramètres centraux d’attribution. Une fois la loi appliquée de manière stricte, la question du transport, des circuits courts ou longs, sera incluse de manière plus étroite. Bien sûr, à l’échelle de notre monde globalisé, le marché suisse ne peut pas répondre seul à toutes les demandes, ni être toujours compétitif; le marché international est également très important. Toutefois, dans la planification et la passation des commandes, le critère de durabilité reste primordial.

Que pouvez-vous nous dire des bouleversements induits par les conséquences du SARS-CoV-2 sur nos professions?
Déjà avant la pandémie, nos métiers ont connu de nombreuses mutations, tant sur le plan de la digitalisation que sur celui des incidences du changement climatique. Dans ces deux domaines, une réflexion en profondeur est indispensable: nous ne pouvons pas nous en tenir à l’élaboration de normes ; il nous faut nous engager plus activement sur la scène politique. Dans les faits, les ingénieurs et les architectes sont malheureusement sous-représentés dans la classe politique. Nous nous trouvons souvent dominés par des voix étrangères à nos professions. Pour ces raisons, nous devons renforcer notre investissement dans la sphère politique au titre d’organe planificateur, afin qu’on prenne
notre représentativité au sérieux et contribuer à intégrer les changements sociétaux dans l’environnement bâti.

La crise a mis en exergue l’inadaptation de certaines typologies de logement (voir TRACÉS no.09/2020). Les architectes sont les premiers concernés par ce constat…
Aujourd’hui, la frontière entre sphère professionnelle et domestique est ténue. Dans le futur, il est légitime de penser que chacun aura à exécuter plus de télétravail, à exercer sports et activités de loisirs à domicile. Nous devons tenir compte de cet aspect dans notre manière de concevoir le logement en créant des espaces individuels privés, dans lesquels il est possible d’être productif. Ainsi, avec toute une famille sous le même toit, des zones de retraite devront être prévues, où il deviendra possible de travailler en toute quiétude, par exemple au moyen de parois coulissantes ou de meubles amovibles. En résumé, l’impact de cette crise sur l’urbanisme et le bâtiment est gigantesque. Logements et bureaux vont ainsi connaître de nombreuses transformations. Le virus a agi comme un catalyseur de ce qui allait dans tous les cas survenir. Une chose est sûre: nos métiers changent au quotidien. Une question intéressante à ce propos est celle du climat intérieur dans les bâtiments, qui doit être géré à l’aide de mesures spécifiques.

Et donc, quelles inflexions la SIA va-t-elle connaître?
Nous viserons à raccourcir le cycle de révision de nos normes en l’adaptant plus rapidement à de nouvelles conditions. Auparavant, un cycle avait une durée de cinq à dix ans. Il s’agit désormais de le réduire de moitié, de se renforcer en établissant un processus de digitalisation de la planification et de la construction qui rende plus lisibles les normes. Plus actifs sur la scène politique, nous chercherons à mettre davantage notre expertise à disposition. Finalement, dans nos sociétés en pleine mutation, notre branche est également amenée à offrir au télétravail un environnement plus convivial, plus efficace.

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