L’onde et la trame

L’opération réalisée rue de la Coulouvrenière à Genève par l’Atelier Archiplein répond à de fortes contraintes économiques, programmatiques et de site, auxquelles s’ajoutent celles de la construction en pierre massive. Valéry Didelon, critique et historien, salue une réussite, celle d’avoir laissé, dans la résolution de cette équation complexe, une place à l’architecture.

Date de publication
12-10-2023
Valéry Didelon
historien | critique d’architecture | ­professeur ENSA Normandie

Charriant depuis les années 1970 son lot de difficultés, mais aussi d’opportunités socio-économiques, le processus de désindustrialisation continue aujourd’hui encore de façonner les villes européennes. Prisées pour les facilités en termes d’énergie et de transport qu’elles offraient aux manufactures, les berges des fleuves sont désormais des espaces privilégiés pour la récréation ou l’habitation des plus nantis. Celles du Rhône à Genève n’échappent évidemment pas à la règle, et la moindre parcelle qui les jouxte aiguise ainsi l’appétit des spéculateurs et promoteurs. Soucieux de préserver un minimum de mixité sociale dans le centre-ville, le Canton a décidé de céder un petit terrain dont il était propriétaire entre le barrage de Seujet et le pont de Sous-Terre à la Fondation Nicolas Bogueret pour qu’elle y réalise une opération qui rassemble un centre d’accueil pour personnes en difficulté et quelques logements sociaux. En 2018, à l’issue d’un concours sur invitation, l’Atelier Archiplein est retenu pour concevoir et mettre en œuvre l’édifice qui se dresse aujourd’hui fièrement sur les bords du Rhône, à l’entrée de la rue de la Coulouvrenière.

L’impossible équation

Les architectes Marlène Leroux et Francis Jacquier ont travaillé à l’intérieur d’un gabarit extrêmement contraint, dicté par l’immeuble mitoyen haut de trois étages et identifié, à tort ou à raison, comme caractéristique du patrimoine industriel genevois. Dans le cadre d’une déclaration préalable (DP) et des attentes précises du maître d’ouvrage, ils avaient donc à loger un équipement en rez-de-chaussée et dix appartements sur trois niveaux dans une emprise au sol faussement rectangulaire de 28 par 10 m, et sur une hauteur à l’égout un peu inférieure à 12 m. Résoudre cette équation relevait clairement d’une gageure. Si les architectes ont su habilement régler la distribution en plan via un noyau central de circulation et des coursives d’accès semi-privatives, ils n’ont pas pu dépasser les 2,40 m de minimum réglementaire de hauteur sous plafond dans les logements, ce qui pèse indéniablement sur leur spatialité. Cependant, les séjours-cuisines se déploient généreusement et de manière traversante depuis le côté rue au sud, et vers le côté nord où s’ouvrent des vues spectaculaires sur le Rhône. Si les salles de bains sont dépourvues de fenêtres au cœur du bâtiment, les chambres sont au contraire très ouvertes sur le fleuve. Outre qu’ils sont libres de tout élément porteur, donc reconfigurables et par là-même durables, les dix logements sociaux proposent in fine une expérience sensible qui tient à leur luminosité autant qu’à leur riche matérialité, laquelle se manifeste notamment à travers le bois des planchers apparent en sous-face et la pierre de taille présente à l’intérieur ici et là.

La pierre toujours

Avec cet immeuble, l’Atelier Archiplein poursuit en effet son travail pionnier en Suisse sur la construction en pierre calcaire structurelle. Les planchers mixtes bois-béton (ép. 36 cm) reposent sur une couronne périphérique porteuse réalisée avec des blocs de pierre de Sireuil (ép. 30 cm) qui résistent bien à la pluie et au froid, et sur un noyau de circulation central bâti avec des blocs de pierre de Brétigny (ép. 25 cm) plus performants à la compression, lequel est justement soumis à une post-­tension par câbles afin de respecter la réglementation antisismique. Assemblés sans chaînage ou inclusion de béton armé, les blocs proviennent de carrières françaises qui se sont révélées les plus compétitives sur les prix tandis que les planchers en CLT ont été produits à partir de forêts suisses.
Après leur projet de tour d’habitation non réalisée pour le quartier de la gare de Chêne-Bourg et l’opération de logements remarquée de Plan-les-Ouates – deux projets conçus avec Gilles Perraudin –, Marlène Leroux et Francis Jacquier font ici à nouveau la démonstration de la faisabilité de la construction de logements collectifs en matériaux naturels et surtout peu émetteurs de CO2, dans un pays où le béton reste malheureusement roi. Le projet de la rue de la Coulouvrenière procède ainsi d’une éthique environnementaliste qui trouve à s’exprimer dans une esthétique singulière.

Composition

Les enjeux urbanistiques, fonctionnels, techniques et environnementaux sont en effet loin de déterminer entièrement cet édifice, qui obéit aussi à une logique proprement architecturale. Précisément calepinées, les élévations du bâtiment sont composées avec une grande régularité. Elles montrent une continuité entre linteaux et trumeaux, et ménagent des feuillures de part et d’autre des baies d’étage qui atteignent jusqu’à trois mètres de large. Le jointoiement peu marqué tend à abstraire les trois façades nord, ouest et sud qui procèdent d’un carroyage dans lequel le ratio vide/plein est de 4 pour 1. Tranchant avec la blondeur de la pierre calcaire et le gris souris des menuiseries extérieures, les couvertines des appuis de fenêtres, les garde-corps grillagés de facture industrielle et les lambrequins de store en tôle pliée sont laqués de noir. Expression d’un rationalisme structurel revendiqué par l’Atelier Archiplein, l’écriture architecturale de l’édifice rompt avec plus qu’elle ne réinterprète celle des bâtiments du voisinage immédiat. Vu d’en face depuis le quai du Seujet, comme depuis les appartements, c’est avec l’onde bouillonnante et cristalline d’un bleu vert que la façade tramée semble en fait entrer en résonance.

Immeuble en pierre et bois à la Coulouvrenière, Genève

 

Maître d’ouvrage
Fondation Nicolas Bogueret

 

Architecture
Atelier Archiplein

 

Surface
1100 m2

 

Coût des travaux
5.5 mio CHF HT

 

Concours sur invitation
2018

 

Livraison
2023