Deux ou trois choses que je sais d’elle

Dernière Image

Le Silo, un collectif de chercheuses dédié aux images en mouvement, présente un excursus au croisement du cinéma et de l’architecture. Dans cette contribution, Silo porte son regard sur Jean-Luc Godard, Juliette Jeanson et le Schéma Directeur d'Aménagement de Paul Delouvrier.

Date de publication
09-01-2012
Revision
01-09-2015

Eté 1966 : Jean-Luc Godard réalise Deux ou trois choses que je sais d’elle. Elle : la région parisienne en pleine mutation, la banlieue du Schéma Directeur d’Aménagement Urbain de Paul Delouvrier. Elle : Juliette Jeanson, logeant dans une tour de la cité des Quatre Mille, mère de famille s’adonnant occasionnellement à la prostitution pour joindre les deux bouts ou pour s’offrir une robe chez VOG. Elle s’exprime difficilement à la première personne : comme Emma Bovary, elle a la tête ailleurs (« sarcellite » chronique et mœurs de classe moyenne relayant ici le mal du siècle romantique et les mœurs de province). Le film est un portrait croisé (visage/paysage ; sujet décentré/décor périurbain) fondé, selon le réalisateur, sur la « description objective » des objets (les bâtiments, les échangeurs routiers, les enseignes lumineuses, les marchandises) et des sujets (les habitants, les employés, les clients, les enfants), et sur la « description subjective » des sujets (les rêves, les sentiments) et des objets (les bâtiments vus de l’intérieur). 
L’examen est systématique : chaque chose est considérée du dedans et du dehors, de face et de profil, en surface et en profondeur (idéologie, inconscient, structures). Ici comme ailleurs, Godard évite toute forme d’appréciation morale qui consisterait à stigmatiser le plus vieux métier du monde ou à blâmer une politique d’aménagement du territoire déjà largement décriée. Il observe, de préférence, et agence des discours. Au credo progressiste justifiant la rationalisation du mode de production de l’habitat par les problèmes de pénurie et de salubrité des logements (dans un contexte de croissance économique et démographique), il ne s’agit pas exactement d’opposer un discours d’une plus grande vérité. Godard en cherche plutôt le juste contrechamp : en silence, on apprend que Juliette fait commerce de son corps par hyper-adaptation à l’exigence de satisfaction de ses « désirs solvables ». Godard, en off, chuchote : « Le pouvoir gaulliste prend le masque d’un réformateur et d’un modernisateur alors qu’il ne veut qu’enregistrer et régulariser les tendances naturelles du grand capitalisme. » Elles, la région parisienne et Juliette, ont semblablement consenti aux tendances naturelles du capitalisme.
Pourtant, à l’équivalence sujet/objet ainsi construite s’oppose un démenti formel : le format de l’image y est réfractaire. Godard tourne Deux ou trois choses… en TechniScope (spectaculaire comme le CinémaScope et réduisant les coûts de pellicule par « compression » de la taille des photogrammes). Dans Le Mépris (1963), il faisait dire à Fritz Lang que le CinémaScope (2,35 :1) n’était « bon qu’à filmer les enterrements et les serpents ». Or si le format panoramique s’impose évidemment devant les blocs d’habitation de La Courneuve, il est singulièrement dysfonctionnel eu égard à l’art du portrait individuel. A l’écran, le visage isolé de Juliette, littéralement décapitée par ce format « préfabriqué », étrangle le plan. C’est une anomalie, un signe : cette « tête », malgré tout, désire peut-être encore autre chose, ailleurs.

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