Des ma­quettes, des ma­quettes, en­core des ma­quettes...et peu ou pas de dis­cours!

Considérations sur la 16e Biennale d’architecture de Venise

Date de publication
14-06-2018
Revision
16-06-2018

Après deux biennales discursives, Fundamentals (2014) et Reporting from the Front (2016), où Rem Koolhaas aura laissé un kit d’éléments «fondamentaux» sur catalogue, permettant d’imaginer l’architecture de demain, et Alejandro Aravena des protocoles pour que les démunis de ce monde puissent réussir à construire un toit sous lequel s’abriter, Freespace (2018) laisse dubitatif. Même si tout le long des allées de l’Arsenal, les maquettes et autres prototypes à l’échelle 1:1 impressionnent, il n’en demeure pas moins un sentiment de vide. A n’en pas douter, cet ensemble plaira à une grande majorité d’architectes amoureux de la maquette. Mais cet assortiment de cartons, de bois et de métaux évoque davantage un marché de produits artisanaux qu’une exposition sur l’avant-garde de l’architecture mondiale. Ou alors la discipline a perdu ses dimensions critique et prospective. Le fait-main est certes à la mode, mais avec de la pensée, c’est mieux ! 

Les deux commissaires Yvonne Farrell et Shelley McNamara – fondatrices de l’agence Grafton Architects – semblent préférer le dessin pour le dessin et la forme pour la forme, plutôt que de réfléchir aux dimensions artistique et anthropologique de l’architecture et à sa place dans le concert du capitalisme cognitif à l’œuvre sur la planète. Elles auraient au moins pu se pencher sur le graphisme de l’identité visuelle de la Biennale, proche du degré zéro. Sur la façade du pavillon central, entre les colonnes du prostyle néo-­classique teinté de rationalisme italien, l’affiche étale le terme Freespace dans de multiples langues formant un larmier géant de différentes polices de caractères. Une autre grande déception demeure les deux sas d’entrée (Arsenal et pavillon central). Ils affirment le ton donné par les commissaires. Dans les deux cas, le rien est au rendez-vous. Des films illisibles, projetés sur les murs, ne constituent aucunement un événement comme avait pu l’être le recyclage des cimaises de la Biennale d’art 2015 par Aravena dans l’entrée de la Corderie. Koolhaas avait surpris avec la construction d’un plancher-type de bâtiment corporate dont la coupe accueillait les visiteurs dans l’entrée du pavillon central. 

Après ce constat morose, restent les pavillons nationaux. Heureusement l’un d’entre eux, l’Uruguay (Le pavillon de l’Uruguay, www.prisontoprison.uy), sort du lot. Par son emplacement, légèrement en retrait, entouré de nombreux arbres à haut jet, caché derrière le pavillon des Etats-Unis et à l’ombre de celui de l’Australie, l’Uruguay passe souvent inaperçu. Cette année, il vaut le détour. 

L’Uruguay: de la prison à la non-prison


De forme cubique, l’architecture du pavillon fonctionne à merveille pour le thème choisi par les commissaires issus de l’Ecole d’architecture de Montevideo. Après avoir franchi le palier du bâtiment, on découvre une cimaise recouverte du titre, aux lettres blanches sur fond bleu foncé : Prison to Prison – An Intimate Story Between Two Architectures. Sur la droite du mur, une légère ouverture pousse chaque visiteur à se faufiler et à longer le verso de la cimaise, sur laquelle une phrase donne le ton : Freespace is political. Une fois dans le white cube, des lumières clignotent du sol au plafond, un son se propage en mode 360°, et une vidéo passe de plans 2D animés en images 3D, puis de vues enregistrées par un drone à des écrans totalement noirs pendant de brefs instants. L’immersion est totale. L’installation audiovisuelle raconte une histoire extra et ordinaire, a priori loin du thème de la Biennale. En effet, quand le mot prison est prononcé, il ne renvoie pas à celui de Freespace. Au contraire, viennent tout de suite ceux d’enfermement, d’étouffement, de surveillance, de punition, de promiscuité, de surcharge carcérale, etc. Et pourtant la vidéo projetée ici montre l’inverse. S’y dévoile une prison-village, en ordre ouvert, dont les prisonniers marchent tranquillement entre des baraquements éparpillés sur l’ensemble du terrain. A partir d’un drone, le spectateur les voit discuter. Ils parlent de leur projet de petite entreprise (boulangerie, maçonnerie, etc.) au sein du centre de détention, et surtout, de la manière dont ils sont traités en humains et non comme des simples numéros de cellule. Nouveau basculement, un autre plan-séquence montre un projet carcéral conventionnel. Une suite de bâtiments, identiques et alignés, formant un plan de masse rigide qui renvoie à la caserne ou au camp de concentration. Le plus étonnant, c’est que cette prison de type fermé est mitoyenne de la prison-village. On apprend par ailleurs qu’elle a été réalisée en partenariat public-privé. L’opposition entre un régime carcéral ouvert, reposant sur l’autogestion partielle des prisonniers et un régime carcéral fermé dont le financement répond à des impératifs de marché en vient à constituer un tableau assez symptomatique des alternatives actuelles en matière de production de l’espace public. 
Prison to prison mérite donc le prix de la clarté du propos que tant d’autres propositions, trop vagues ou trop allusives ne parvenaient pas à formuler. 
Les idées de Freespace restent donc du domaine de l’exception.

Biennale d’architecture de venise    
Jusqu’au 25.11.18
www.labiennale.org

 

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