Ac­cess for All au S AM: l’ar­chi­tec­ture pau­liste à por­tée de tous

Didactique, inspirante: l’exposition Access for all – Learning from São Paulo est un plaidoyer pour des projets ouverts, inclusifs, ­horizontaux. Elle révèle aussi le regard que les Européens portent sur cette architecture, et les fantasmes qu’ils projettent sur elle.

Date de publication
15-05-2021

Le Musée d’architecture de Bâle (S AM) montre une exposition très didactique présentant douze réalisations marquantes de São Paulo, la tentaculaire capitale brésilienne aux douze millions d’âmes : des espaces publics, des « condensateurs sociaux » et quelques projets emblématiques qui jalonnent l’Avenida Paulista. Tous les dimanches, cette immense artère est rendue aux piétons et devient elle-même l’espace public majeur de la métropole.

Créée par l’Université technique de Munich (TUM), l’exposition a été adaptée par le S AM, grâce à la contribution de l’Institut d’architecture de la Haute école spécialisée de la Suisse du Nord-Ouest (FHNW). D’impressionnantes maquettes au 1:100 suggèrent d’analyser ces architectures comme des infrastructures urbaines inclusives, ouvertes, avec leurs rampes et leurs larges espaces déployés. Sont ainsi représentés des projets iconiques tels que la grande canopée du parc Ibirapuera (Oscar Niemeyer, 1954), le Musée d’art de São Paulo (MASP, Lina Bo Bardi, 1968) ou le centre culturel SESC 24 de Maio récemment achevé (Paulo Mendes da Rocha et MMBB Arquitetos, 2017). Des perspectives éclatées permettent de lire la relation que ces projets entretiennent avec l’environnement urbain, dont ils semblent être le prolongement. Ainsi le fameux MASP de Bo Bardi, que l’on assimile d’abord à une boîte de verre suspendue, se révèle comme une série de plateaux qui connectent les grandes artères environnantes et dont le niveau 0 s’avère être une grande piazza animée.

Dans ce panel, on regrette l’absence de Vilanova Artigas, quand bien même l’influence de l’architecte et enseignant sur une génération d’architectes paulistes est aujourd’hui pleinement reconnue (voir TRACÉS 10/2020 consacré à son œuvre). S’il est un architecte qui a travaillé sur «l’accessibilité», c’est bien Artigas – l’école d’architecture de São Paulo (FAU) en est l’exemple le plus connu. Cette absence témoigne surtout du sort réservé à ce militant, exilé par la dictature militaire avant que son œuvre ne puisse être diffusée à l’étranger.

De São Paulo à Bâle

Access for all ne présente pas un portrait réaliste de São Paulo, mais un échantillon bien précis de réalisations très exceptionnelles. Sa réalité est tout autre: dans la capitale d’un pays divisé (dont 30% de la fortune est monopolisée par 1 % des habitants), l’inclusivité est restreinte à quelques endroits, des espaces conviviaux qui font presque figure de lieux de résistance dans une métropole soumise aux conditions extrêmes de la congestion. L’urbanisation essentiellement verticale de São Paulo a surtout produit des tours exclusives, inaccessibles au grand nombre. Les SESC, ces immeubles mêlant programmation culturelle, restauration, éducation, et même parfois des soins, sont de puissants condensateurs sociaux qui parviennent localement à contrebalancer cette situation. Mais ces services sont réservés aux membres du groupement professionnel qu’ils représentent. Aussi le propos des commissaires – sensibles aux questions soulevées par les transferts de connaissances – s’articule surtout autour de l’héritage de ces infrastructures, qui portent encore l’optimisme d’une modernité bien vivace, et de leur possible adaptation en d’autres contextes, aussi éloignés soient-ils.

L’exposition devient le support d’une critique de l’urbanisme de Bâle (200 000 âmes) sous l’angle de l’accessibilité. Dans une seconde partie intitulée Access for All – Learning from São Paulo, les étudiants de la FHNW se sont lancés dans à un exercice stimulant: proposer pour leur ville des infrastructures inspirées de celles qui composent l’exposition. Les projets de l’atelier sont répartis dans toute la ville, prennent la forme de grandes halles ouvertes ou de ponts arborisés jetés sur le Rhin. Le fleuve et ses abords, dans l’esprit des commissaires, jouent le rôle d’espace collectif à grande échelle, analogue à celui qu’occupe à São Paulo l’Avenida Paulista. «Pourtant, lit-on devant ces projets d’étudiants, si l’on observe les étages au niveau du sol au bord du fleuve, on remarque un fait surprenant: tant de façades fermées, tant de garages! Ces endroits qui pourraient être les plus attractifs de la ville sont largement privatisés ou réservés à l’automobile.» L’utopie des projets des étudiants repose sur celles, réalisées, d’une génération d’architectes qui continue de fasciner. L’exposition du S AM nous révèle donc surtout la manière dont les architectes européens exploitent cet héritage. Une installation suffit à révéler le potentiel émancipateur d’une infrastructure, aussi simple soit-elle : pour accéder à l’entrée du musée, une rampe d’accès a été fabriquée avec quelques bouts de bois. Si elle permet aux personnes à mobilité réduite d’accéder au bâtiment (dont le socle est surélevé), elle offre aussi un point de vue inédit sur la ville.

Access for all: São Paulo’s Architectural Infrastructures

 

S AM – Musée d’architecture suisse, Bâle

Entrée libre

Jusqu’au 15.08.2021

sam-basel.org