His­toire ma­té­ri­el­le du bâ­ti et pro­jet de sau­ve­gar­de

Publikationsdatum
21-08-2014
Revision
10-11-2015

Il y a de ces expressions qui, malgré un emploi régulier qui confine à la banalité, détiennent une contradiction intrinsèque étonnante. Par exemple, la dualité du terme «histoire de la construction». Franz Graf, directeur du Laboratoire des techniques et de la sauvegarde de l’architecture moderne à l’EPFL, définit dans l’introduction de son ouvrage Histoire matérielle du bâti et projet de sauvegarde le rapport ambigu entre ces deux termes : en effet le mot «histoire» sous-entend un passé qui nous est donné à voir et à comprendre, alors que le terme de «construction» évoque au contraire ce qui est à venir. Cette position en équilibre au sein d’une dialectique de mémoire et de projet, entre passé et avenir, amène Graf à questionner le savoir en action et à proposer un rapport autoréflexif entre l’histoire de la construction de l’objet, sa matérialité et son devenir.
Le bâti moderne, et particulièrement celui d’après 1945, apparaît selon Graf comme « le lieu même de l’exercice du métier d’architecte ». Dans une problématique de conservation et de restauration, ce livre s’attache donc à mettre en lumière, via des études monographiques d’objets choisis ad hoc, des thèmes essentiels de l’architecture moderne. L’ouvrage se veut non exhaustif mais représentatif des différents systèmes constructifs industrialisés et expérimentés au cours du 20e siècle. Il a la prétention d’instaurer une méthodologie dans cette pratique de sauvegarde: il faut savoir projeter «à l’envers». C’est-à-dire que, contrairement à l’enchaînement logique suivi par la construction du bâti neuf, dans laquelle les besoins d’un maître d’ouvrage sont traduits dans un projet, puis dans un objet réalisé, le projet de sauvegarde veut que l’on s’attache d’abord à l’objet existant, puis au projet, en accord avec les besoins du maître d’ouvrage. Cette méthodologie met l’accent sur l’importance de l’étude monographique qui, selon Graf, permet de distinguer les parties «dures», inviolables, qui forment l’essence même du bâtiment à rénover, des parties «molles», éventuellement modifiables. Gare à celui qui viole la substance d’origine d’une œuvre.
L’ouvrage se partage en deux parties richement illustrées par des plans, des détails constructifs et de remarquables photos qui détaillent les bâtiments étudiés. Tantôt en noir et blanc, tantôt en couleur, les illustrations jouent sur la comparaison formelle et constituent un récit parallèle au texte.
La première partie du livre, qui concerne l’histoire matérielle, est articulée autour de trois grands axes: l’histoire des matériaux, l’histoire du chantier et les systèmes constructifs. Au travers de l’étude de thèmes non exhaustifs, tels que la dissociation entre structure et enveloppe dans l’architecture des frères Perret, ou encore les recherches sur l’architecture climatique de Jean Prouvé en Afrique, Franz Graf dessine une histoire de l’architecture moderne et contemporaine qui se veut un savoir actif et vivant.
La seconde partie du livre traite du projet de sauvegarde, et s’intéresse à ses spécificités et aux problématiques convoquées au travers d’exemples pratiques. Elle met en évidence l’imbrication profonde de la matérialité as found, tacitement gorgée d’histoire et de théorie, et du projet qui transforme cette matérialité. Ainsi, on (re)découvre par exemple l’histoire du pavillon de Max Bill, dessiné pour Expo 64 à Lausanne, et dont une infime partie accueille aujourd’hui le théâtre de Vidy. Le reste des 18 600 m2 originels ont été démontés et dispersés au travers de la Suisse comme un puzzle, prouvant la flexibilité du système. Franz Graf critique la rénovation réalisée sur le théâtre qui, selon lui, consolide les modifications malheureuses du bâtiment, et qui serait une occasion manquée de conserver et de réparer l’essence originelle au travers d’un projet de sauvegarde réussi. «Le pavillon, en tant que structure qui a accueilli une multiplicité d’objets possibles, contenait lui-même son ‹mode de réemploi›».
Ne vous attendez pas à trouver une conclusion à la fin de l’ouvrage, il n’y en a pas. Comme si, au fond, comme le veut la démarche de Franz Graf, la réponse finale se trouvait dans l’introduction. Comme si la réponse à l’avenir de l’architecture de la modernité se trouvait dans son histoire.

 

Référence

Franz Graf – Histoire matérielle du bâti et projet de sauvegarde.
Devenir de l’architecture moderne et contemporaine
PPUR, Lausanne, 2014 / CHF 85.-

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