Trans­for­mer plu­tôt que dé­mo­lir: oui, mais com­ment?

Forum CCDC 2026

Réunis à Tolochenaz le 29 septembre 2026, les participants au 4ème Forum du Centre de compétences pour la durabilité dans la construction (CCDC) ont exploré les conditions d’une transformation du bâti existant plutôt que de sa démolition. Compte rendu d’une journée où les exemples concrets ont côtoyé les débats sur les leviers réglementaires, économiques et politiques du changement.

Publikationsdatum
02-11-2026
Cedric van der Poel
Codirecteur d'espazium.ch, espace numérique des éditions pour la culture du bâti

«Pourquoi démolir quand on peut transformer?» La question paraît simple. Elle est pourtant «suffisamment complexe, et peut-être suffisamment dérangeante, pour nous occuper toute une journée», tels sont les mots lancés le 29 septembre dernier à Tolochenaz (VD) lors de l’ouverture du Forum du Centre de compétences pour la durabilité dans la construction (CCDC)1 par son président Alberto Verde. Quelque 160 professionnel.les de la construction étaient réuni.es pour explorer les conditions d’une transformation du bâti existant, de l’aménagement du territoire jusqu’au chantier.

Un constat qui interpelle

En Suisse, le nombre de bâtiments démolis a quasiment quintuplé entre 2000 et 2023, a rappelé Alberto Verde. La construction et le génie civil génèrent près de 80% des déchets du pays. Pourtant, la démolition n’est pas une fatalité: en Allemagne, celle des bâtiments résidentiels a reculé de 36% entre 2007 et 2021. L’enjeu dépasse largement le patrimoine protégé, qui ne représente qu’une faible part du parc immobilier. Il concerne surtout l’architecture ordinaire, cet immense capital de matériaux, d’énergie grise et de savoir-faire déjà mobilisés. Démolir pour reconstruire, c’est contracter une nouvelle dette carbone avant même la mise en service du bâtiment. Dans un message vidéo, la présidente du Conseil d’État vaudois, Christelle Luisier Brodard, a souligné la nécessité d’adapter le cadre légal pour faciliter la transformation.

Penser à l’échelle du territoire

Ancienne urbaniste cantonale genevoise, Ariane Widmer a présenté la Vision territoriale transfrontalière du Grand Genève à l’horizon 2050. Son objectif est double: atteindre la neutralité carbone et absorber la croissance démographique. Pour y parvenir, cette vision propose d’inverser la logique habituelle de l’aménagement: plutôt que de déterminer où construire, commencer par identifier ce qui doit être préservé. Cette «primauté du socle du vivant» place les sols, les cours d’eau et les continuités écologiques au fondement du projet territorial. L’urbanisation doit désormais composer avec eux. La transformation se concentre ainsi sur les territoires déjà bâtis, notamment périurbains, dont le potentiel de mutation reste considérable. Malgré l’ambition de cette approche, Ariane Widmer reconnaît que les objectifs climatiques sont encore loin d’être atteints.

La règle communale comme levier

À Renens (VD), où les terrains libres se raréfient, le nouveau plan d’affectation communal (PACom) part d’une question: «Et si la première ressource de la ville était la ville elle-même?» Rébecca Parisod, directrice du bureau Fischer Montavon + Associés, a présenté plusieurs instruments destinés à favoriser la transformation: prise en compte des ensembles bâtis, diagnostic préalable aux démolitions, encouragement à la mitoyenneté et aux accès mutualisés, continuités paysagères. Après avoir appris à « construire la ville sur la ville », il s’agit désormais de « construire la ville avec la ville». Pour Mathieu Guillaume-Gentil, chef ad interim du Service de l’urbanisme de la Ville de Renens, ces outils supposent surtout un dialogue en amont avec les propriétaires, afin d’associer densification, rénovation énergétique et amélioration des espaces extérieurs. (Sur ce sujet, lire l’entretien de Rébecca Parisod et Mathieu Guillaume-Gentil.)

La preuve par l’exemple

Toujours à Renens, la Creative Factory illustre les avantages économiques de la transformation. Après le départ de Coop de cet ancien bâtiment logistique, Patrimonium, société suisse de gestion d’actifs notamment active dans l’immobilier, a comparé transformation et démolition-reconstruction. Conserver l’existant permettait de maintenir 33% de surfaces supplémentaires, grâce à une densité acquise supérieure à celle qu’autoriserait une construction neuve, pour des coûts de travaux au mètre carré comparables. L’architecte Emmanuel Rey (Bauart) a conservé la structure en béton, créé une rue intérieure et percé deux atriums pour apporter de la lumière. Les dalles découpées ont été réemployées dans le jardin aménagé à la place d’une cour bitumée. Le bâtiment, qui accueille désormais ateliers, lofts et locaux de l’ORIF, est passé de la classe énergétique G à B. Une réussite rendue possible par la convergence des intérêts du propriétaire, des architectes et de la commune. (À ce propos, lire l’article La main et le gant: la Crea­tive Fac­tory de Re­nens)

Inciter ou contraindre?

Comment généraliser de telles opérations lorsque les conditions sont moins favorables?  La table ronde animée par Raphaël Bach, architecte SIA, membre du comité de la SIA Vaud et président du comité du Groupe des architectes, a révélé les tensions entre impératifs climatiques, rentabilité immobilière et contraintes réglementaires. Les investisseurs dénoncent notamment la lenteur des procédures, parfois même pour de simples rénovations énergétiques. Mais l’assouplissement des règles suffira-t-il à inverser la tendance? Pour Ariane Widmer, les incitations ne permettront pas, à elles seules, de provoquer le changement d’échelle nécessaire. Sans un «frein à main» politique, «nous aurons beau faire de la dentelle, elle sera magnifique, mais ne suffira pas». Derrière le consensus sur la transformation se pose ainsi une question de fond: jusqu’où les pouvoirs publics sont-ils prêts à orienter les choix des propriétaires et des investisseurs?

Un après-midi pour aller plus loin

L’après-midi, deux parcours ont prolongé les réflexions, du réemploi dans le parking du Simplon à Lausanne (VD) à la surélévation en bois, en passant par la transformation du grand magasin Manor à Yverdon-les-Bains (VD). Le chercheur Sascha Nick (EPFL) a proposé de repenser les modes de vie avec son concept de «quartier à 8 minutes», fondé notamment sur la proximité des services et la mutualisation des espaces. Une approche développée pour la Société Coopérative d'Habitation Lausanne (SCHL) a également montré une voie pour intégrer la durabilité aux décisions d’investissement immobilier. Enfin, la table ronde consacrée à l’adaptation climatique a rappelé que des interventions simples, comme désimperméabiliser les sols ou offrir davantage d’espace aux arbres, peuvent être engagées immédiatement.

Au terme de cette journée, une question demeure: comment faire de la transformation la règle plutôt que l’exception, sans dépendre uniquement de la bonne volonté des acteurs?

Notes

 

1 Le Centre de compétences pour la durabilité dans la construction (CCDC) est issu d’une initiative portée par les faitières de la construction via ConstructionVaud et soutenu par le SPEI. Depuis son lancement officiel en juin 2025, il réunit à ce jour 48 membres issus de toute la chaîne de la construction.

 

2 Fondée en 1948, l’Orif est une organisation privée à but non lucratif, active dans la formation et l’intégration professionnelle de jeunes et d’adultes en parcours de formation ou d’insertion.