La main et le gant: la Creative Factory de Renens
Logements et activités mixtes à Renens
À Renens, un groupe d’anciens immeubles industriels des années 1950 attendait sa reconversion. Patrimonium et Bauart lui ont offert 51 logements et des activités mixtes – sans ostentation. Pas de manifeste architectural, mais un geste précis et économique, en phase avec les besoins de l’Ouest lausannois.
Vous avez peut-être entendu parler de Thorajev 29, ce centre culturel installé dans une ancienne fabrique de Copenhague. Le projet, lauréat de nombreux prix, relayé à grands cris par la presse internationale1, incarnait en 2025 le manifeste de la transformation: radicale, inventive, sans compromis. Et maintenant, connaissez-vous la Creative Factory de Renens (VD)? L’opération, qui s’est déroulée entre 2022 et 2025, est peut-être moins bruyante, mais tout aussi impressionnante. Et elle crée du logement, accessible.
Voilà qui est bienvenu dans l’Ouest lausannois, qui achève actuellement sa mue, avec l’arrivée du nouveau tram. Depuis 20 ans, le Schéma directeur de l’Ouest lausannois puis sa Stratégie (SDOL) accompagnent la requalification d’anciennes friches industrielles. Dans tous les cas ou presque, les investisseurs (privés) ont cherché à maximiser le nombre de logements qui seront mis sur le marché. Creative Factory fait figure d’exception: le terrain entre le chemin du Chêne et les voies ferroviaires, n’était pas voué à changer d’affectation. C’est Patrimonium, propriétaire du site, qui prend l’initiative – avec Bauart architectes et urbanistes, avec qui il a notamment réalisé le quartier Oassis à Crissier (VD) – de proposer à la Commune une transformation de ce groupe d’immeubles industriels. Réalisé par étapes à partir des années 1950, l’ensemble a connu toute une palette d’usages: boulangerie, entrepôts pour la distribution de produits alimentaires et de mobilier, surfaces de bureaux et de formation. Plutôt que de laisser ces volumes vides, l’investisseur propose de les réaffecter.
Comme souvent, ces transformations que l’on juge exemplaires s’expliquent d’abord par une exigence réglementaire qui réduirait considérablement les surfaces à bâtir si l’existant était démoli. La Commune se déclare enchantée, car le projet proposé crée une mixité d’affectations – logement, artisanat, commerces de proximité, atelier socio-éducatif – qui contraste avec la majorité des développements résidentiels de l’Ouest lausannois. L’ORIF, une structure d’éducation dédiée aux jeunes personnes en besoin d’intégration ou souffrant d’une atteinte à la santé, peut rester dans le bâtiment le plus à l’est et bénéficier d’un atelier supplémentaire. 51 logements – lofts-ateliers, appartements, colocations – ainsi que des surfaces artisanales et commerciales complètent le dispositif.
Quand le programme sculpte le béton
Le bâtiment principal a une profondeur de plus de 20 m. Il consiste en un empilement de plateaux libres soutenus par des piliers en béton, avec, en façade nord, les rails et, en façade sud, les quais de chargement où venaient s’amarrer les camions. Pour réanimer d’anciennes structures, il s’agit, disait André Corboz de «trouver la main qui correspond à ce gant» – le gant étant ici d’abord une cible économique. Les 50 millions de travaux – dont une subvention accordée de 1.2 million – doivent trouver un équilibre. L’opération sera qualifiée par Agnès Haulbert (Patrimonium), d’«importante mais pas rentable». Pour y parvenir, la conception des usages et des espaces doit donc procéder d’un même élan.
La stratégie consiste à organiser le bâtiment autour d’un axe lumineux: concentrer les activités dans la travée nord, côté voie ferrée, et ménager une rue intérieure dans la profondeur de la halle. Les dalles de la travée centrale sont découpées pour créer un atrium longitudinal, parcouru par deux puits de lumière percés en toiture. La coupe révèle alors toutes les qualités cachées de la structure: «Si le bâtiment ne mérite pas une inscription au patrimoine, estime Emmanuel Rey (Bauart), nous étions convaincus qu’il fallait conserver les colonnes et les mettre en valeur.» Elles en valaient la peine: avec leurs cônes élégants comme des chanterelles, elles présentent un caractère sculptural, autonome, qui mérite une mise en valeur.
Lofts en porte-à-faux
Côté nord, quatre espaces en double hauteur s’orientent vers les rails et accueillent dans une lumière diffuse des lieux de pause et de rencontre pour les habitants et les travailleurs. L’architecte compare ce parti à celui dégagé jadis pour le projet Ecoparc à Neuchâtel, où de grandes baies vitrées s’orientent elles aussi vers la voie ferrée: une manière de retourner en ressource ce que l’on considère ordinairement comme une nuisance.
Dans la travée sud, les logements sont organisés entre des cloisons et des boîtes sanitaires en bois. Certaines sont disposées légèrement en porte-à-faux sur l’atrium, captant la lumière zénithale et animant la façade intérieure d’une pittoresque irrégularité. La fenêtre, toutefois, ne donne pas sur l’extérieur. C’est une astuce qui permet d’augmenter la surface des logements, très contraints. Au rez-de-chaussée, dans la travée sud, les lofts-ateliers offrent une grande souplesse – habitation, activité, ou les deux à la fois – avec balcon sur les anciens quais de déchargement transformés. Les étages accueillent des appartements mono-orientés. Et jusqu’en toiture, quelques logements bénéficient de loggias creusées dans le volume.
La façade apprivoisée
Côté sud, une structure métallique légère double toute la longueur de la façade industrielle. Elle joue plusieurs rôles à la fois: support des balcons, fixation des stores à rouleau pour la protection solaire, et trame pour les plantes grimpantes – enracinées au sol et dans des bacs maintenus par la marquise – qui viendront peu à peu coloniser la façade d’un voile végétal. Le temps est ici convoqué comme matériau.
Les aménagements extérieurs prolongent la démarche. Les morceaux de dalles découpées pour créer l’atrium trouvent un second usage dans le parc: dalles de chemin, pavage cyclopéen, assises. D’autres éléments ont été réemployés pour constituer certaines aménités. Le réemploi in situ est une idée séduisante, mais son exécution se révèle plus exigeante qu’il n’y paraît, comme le concède Emmanuel Rey: il faut carotter, scier, transporter, reponcer les armatures affleurantes, séparer les résines d’époque pour retrouver la surface de béton brut. Une partie des dalles, fissurées ou endommagées, ne pourront pas être réutilisées. Ce travail minutieux – invisible une fois en place – est pourtant l’une des lignes de force du projet.
Le petit bâtiment de la conciergerie, dans les années 1950, est transformé en pavillon isolé dans le parc. Il portait quelques modénatures soignées de l’architecture industrielle de l’époque – des rythmes qui lui conféraient une certaine expression. Dommage qu’une isolation par l’extérieur et un bardage en bois l’aient entièrement recouvert: le bâtiment n’est certes pas protégé au patrimoine, mais on y perd l’identité d’une pièce caractéristique du site.
Manifeste sans ostentation
Le sacrifice expressif de l’ancienne conciergerie sur l’autel de la durabilité entre dans un débat plus large, qui concerne la faisabilité même du projet. Sur le plan énergétique, l’opération représente un saut significatif, passant du certificat CECB G au B. L’étape la plus cruciale est le remplacement de la citerne à mazout de 100’000 litres par le raccordement au réseau de CAD de l’Ouest lausannois et la création d’une vaste ombrière photovoltaïque sur le toit du parking existant. Atteindre le CECB A était impossible, selon Agnès Haulbert. Pour Patrimonium, qui projette d’investir 113 millions de francs pour assainir l’ensemble de son parc immobilier entre 2025 et 2050, une telle opération s’inscrit dans une stratégie de long terme. Selon un sondage effectué par Patrimonium auprès de ses locataires – des ménages aux revenus plutôt modestes – ceux-ci acceptent que les loyers augmentent à condition que les charges diminuent. D’autres résultats de cette enquête sont par ailleurs instructifs; moins de 5% d’entre eux se soucieraient de l’esthétique de leur immeuble ou même de sa performance énergétique. L’Architecture avec un grand A n’est pas un critère. C’est d’abord le prix du loyer qui est cité, la situation et, parfois, la végétalisation des abords.
Creative Factory donne toutes ces réponses. Ce n’est pas le manifeste architectural danois, mais il plaira peut-être d’autant plus à ses occupants, car la mise en œuvre, simple et honnête, révèle par endroit une patine qui n’a pas de prix. On regrette seulement qu’elle n’ait pas été laissée plus brute ça et là plutôt que de subir la loi du ripolin2. Pourtant l’opération, taillée sur mesure, offre une mixité d’usages, des logements accessibles, et même un parc à la ville de Renens. C’est peut-être ça, la transformation radicale.
Notes
1 Même chez nous: voir TRACÉS 12/2025.
2 La «loi du ripolin» de Le Corbusier, évoquée dans L’Art décoratif d’aujourd’hui (1925), prône l’égalisation des murs par une peinture blanche lumineuse, symbolisant la démocratisation et l’unification esthétique dans l’architecture moderne.
Creative Factory, Renens (VD)
Maître d’ouvrage: Patrimonium
Architecture: Bauart Architectes et Urbanistes
Entreprise générale: Implenia Suisse
Coûts de construction: 50 CHF mio
Programme: 51 logements (1.5 à 7.5 pièces, 40 à 240 m²), surfaces artisanales et commerciales (32 à 157 m²), ORIF
Certificat énergétique: CECB G → CECB B
Livraison: Octobre 2025