SARA à Lan­cy: de l'aut­re côté du por­tail

Réalisée par l'artiste Angeles Rodriguez en 2023, l'œuvre SARA prend la forme d'un portail marquant la limite entre deux quartiers de Lancy (GE). Cet objet hybride, mêlant références bourgeoises et populaires, échappe à toute analyse définitive. Au-delà de son rôle commémoratif évident, l'œuvre offre l'occasion d'une plongée dans les parties occultées de la mémoire du lieu: les saisonnier·ères qui ont bâti Lancy.

Publikationsdatum
23-06-2026

Le village historique du Grand-Lancy est juché sur le bord d'un plateau; il surplombe la plaine de la Praille, vaste étendue industrielle en mutation, où se construisent en ce moment de nouveaux quartiers. L'œuvre d'Angeles Rodriguez se trouve en bas du coteau, à la frontière entre le parc de la Mairie – dont la végétation recouvre la pente – et le parc du quartier Adret Pont-Rouge.

Elle se dresse à cet endroit sous la forme d'un portail à l'aspect hybride. À première vue, sa forme et ses ornements évoquent les ouvrages des siècles passés, en fer forgé, qui protègent les maisons de maître et en défendent l'accès. Mais son allure bourgeoise (voire aristocrate) est mise à mal, lorsqu'on remarque qu'elle est faite d'une juxtaposition de barrières vauban en métal zingué, celles que l'on érige lors des manifestations, pour protéger la foule, ou pour la canaliser.

En se rapprochant, on distingue un détail sur le côté du portail: une chaîne est accrochée avec, au bout, le prénom SARA découpé dans une pièce métallique. Si l'œuvre porte ce nom, c'est que la Ville et l'artiste ont souhaité raviver la mémoire d'Adélaïde Sara Pictet de Rochemont (1767-1830). Pour comprendre cet hommage, il faut remonter un instant au début du 19e siècle, époque où cette Lancéenne habitait ici, dans une maison de maître (l'actuelle mairie).

D'une plaine agricole…

Adélaïde Sara Pictet de Rochemont naît en 1767 au sein d'une famille patricienne genevoise. En 1786, elle se marie à Charles Pictet1, très bien né lui aussi. Ce dernier sera tour à tour agronome, homme d'État, diplomate; c'est lui (entre autres) qui obtiendra la reconnaissance de la neutralité perpétuelle de la Suisse en 18152. En 1798, le couple achète un domaine à Lancy. Leur terrain, situé à l'écart de l'agitation de la ville, s'étend du coteau jusqu'à la plaine de la Praille en contrebas.

Lorsque les Pictet de Rochemont s'installent à Lancy, la plaine de la Praille n'est pas le territoire densément construit que l'on connaît aujourd'hui. C'est une plaine fertile (anciennement marécageuse), occupée par des maraîchers et maraîchères. Féru d'agronomie, Charles Pictet cherche, avec l'aide d'Adélaïde Sara, à améliorer le rendement de sa terre. Ils y cultivent notamment le maïs et se mettent à l'élevage de moutons mérinos, dont la laine sert à fabriquer des châles. Entre 1817 et 1819, le couple fait construire une maison au sommet du coteau3. Appelé le «château» par les Lancéen·nes, cet édifice de style néo-classique abrite aujourd'hui la mairie de la ville.

Adélaïde Sara Pictet de Rochemont joue un rôle de premier plan dans la marche du domaine. Elle participe à la fabrication des châles, s'occupe de ses sept enfants, trouve encore le temps d'instruire ceux du village. À côté de cela, elle écrit des textes et des lettres qui racontent le quotidien au domaine. Elle traduit également «des ouvrages majeurs issus de la Bibliothèque britannique»4.

… à une plaine industrielle

La vie des Pictet de Rochemont à Lancy, telle qu'on en fait le plus souvent le récit, a les apparences d'une idylle. Elle évoque un temps révolu, suscite la nostalgie d'une campagne riante et harmonieuse, encore largement épargnée par l'urbanisation et l'industrialisation. Mais, au 20e siècle, la plaine de la Praille va changer radicalement de visage. Dès le début du siècle, on projette d'y construire une grande gare de marchandises et d'en faire un quartier industriel. À partir de 1935, des travaux d'assainissement sont entrepris: l'Aire et la Drize sont en partie canalisées, les zones humides de la plaine sont asséchées. Dans les années 1950-1960, une mare d'asphalte vient recouvrir les champs jusqu'au bord de l'actuel parc de la Mairie, définissant une limite claire entre le monde industriel et ferroviaire de la Praille, et l'univers villageois, encore préservé, du coteau de Lancy5.

Il y a quelques années, la plaine a entamé une nouvelle phase de son urbanisation. Avec le projet Praille-Acacias-Vernets (PAV), de nouveaux quartiers y voient le jour. Les immeubles de logements et de bureaux remplacent peu à peu les bâtiments industriels. Ainsi, au début des années 2020, le quartier d'habitations Adret Pont-Rouge est construit à la limite entre le parc de la Mairie et la gare de marchandises, occupant une frange urbaine jusqu'alors peu exploitée.

Des femmes longtemps invisibilisées

Revenons maintenant au portail d'Angeles Rodriguez. Celui-ci est issu d'un concours, initié en 2022 par le Fonds d'art visuel de la Ville de Lancy, pour une intervention artistique dans le parc entourant la nouvelle école de Pont-Rouge6. Un parc que la Commune a choisi de nommer Adélaïde Sara Pictet de Rochemont, en hommage à une «femme remarquable»7, longtemps négligée dans les politiques mémorielles au profit de son époux (ce dernier ayant eu droit à une statue au centre-ville, sur la promenade de la Treille). Ce choix d'un nom féminin s'inscrit également dans un contexte plus large de prise de conscience de l'invisibilisation des femmes dans l'espace public. Plusieurs villes, dont Genève8, ont mené ces dernières années une politique pour une représentation plus équilibrée entre hommes et femmes dans la dénomination des lieux.

La décision, prise par le Fonds d'art visuel, d'inviter uniquement des participantes au concours de 20229, s'explique aussi par le besoin d'une meilleure représentativité. Il s'agit en effet d'inverser une tendance historique, qui fait de l'art dans l'espace public le domaine presque exclusif des hommes. À Lancy, comme ailleurs, peu de femmes ont eu l'opportunité de créer dans l'espace urbain. Certains clichés genrés ont nui (et nuisent encore) aux femmes: par sa monumentalité, et les travaux qu'elle requiert parfois, l'œuvre d'art dans l'espace public exigerait des compétences encore largement associées aux hommes (force physique, capacité à mener une équipe, etc.)10.

Ainsi, en 2022, quatre femmes sont invitées à participer au concours11. Bien que les documents annexés informent sur la figure d'Adélaïde Sara Pictet de Rochemont12, le sujet et l'emplacement de l'intervention artistique dans le parc sont laissés libres. Finalement, c'est Angeles Rodriguez qui l'emporte. Si son œuvre SARA est un hommage assumé à Adélaïde Sara Pictet de Rochemont, d'autres qualités ont sans doute influé sur le choix du jury, à commencer par son ambiguïté. Car SARA est de ces œuvres qui font de la place au non-dit, qui se lisent tout autant dans ce qu'elles choisissent de montrer que dans ce qu'elles occultent…

Une double nature

Angeles Rodriguez, originaire d'Argentine et arrivée il y a quelques années en Suisse, me confie les difficultés qu'elle ressent parfois à intervenir dans ce nouveau contexte. Habituée à travailler avec le paysage et le territoire, elle a dû s'adapter à «un système émotionnel, culturel et énergétique différent»13. Dès lors, elle passe beaucoup de temps à parcourir la ville, à l'observer, pour trouver des points d'accroche, de la substance pour ses œuvres. À Lancy, la double nature de SARA pourrait bien s'expliquer, en partie, par cette attention à l'environnement: «Je voulais faire un portail, comme ceux que l'on peut trouver devant une mairie ou une maison bourgeoise. Mais je voulais le construire avec des éléments qui se trouvent déjà dans la ville, comme les vaubans.»

Il est vrai que SARA se rapproche, à plusieurs égards, du portail traditionnel et de son univers bourgeois. En premier lieu, l'œuvre en reproduit le vocabulaire, au travers des barreaux (éléments verticaux), fers de lance et autres volutes que l'on trouve à son sommet. Ce mimétisme se poursuit dans les détails ornementaux, insérés à intervalles réguliers entre les barreaux. Inspirés de formes rencontrées dans l'architecture ancienne de Lancy, ces éléments de ferronnerie ont été réalisés par la forgeronne d'art Bertille Laguet14. Cette dernière a aussi produit la chaîne et le pendentif portant le prénom SARA, et qui vient amplifier un sentiment d'appartenance exclusive à la maîtresse des lieux15.

Mais l'œuvre ne se limite pas à des références bourgeoises. Les vaubans de SARA, qui reproduisent un modèle précis (utilisé notamment à Lancy), possèdent une symbolique forte: ils évoquent la répression, l'ordre qu'ils font régner lors des manifestations, où on les utilise principalement pour diriger et séparer les flux humains. Angeles Rodriguez, elle, les «associe aux manifestations en Argentine», faisant remonter des souvenirs empreints «de violence». Sauf qu'ici, à Lancy, un renversement de leur fonction originelle s'opère. «Au lieu de séparer, explique l'artiste, le portail s'ouvre pour laisser passer les gens.» Une volonté d'ouverture que vient confirmer l'absence de battants au centre du portail. Toutefois, il nous reste encore à éclaircir un point: quel lien existe-t-il entre les vaubans, leur détournement à des fins d’ouverture, et la figure aristocratique et policée d’Adélaïde Sara?

Pour tenter de le comprendre, il faut en revenir à la vie de Madame Pictet de Rochemont, sur laquelle peu de choses ont été écrites. Pour mieux se figurer cette existence à priori si différente de la sienne, l'artiste s'est donc inspirée d'un livre en grande partie romancé, le «journal inventé» de Mélanie Chappuis16. Ce texte brosse le portrait, quelque peu idéalisé, d'une femme tournée vers les autres, et dotée d'une fibre sociale. De sa lecture du livre de Chappuis, Angeles Rodriguez a choisi de retenir cette «ouverture aux autres», en imaginant un portail qui ne soit pas un obstacle, mais crée un lien entre deux parcs, entre deux mondes que tout semble opposer: celui du quartier d'habitation contemporain d'un côté, et celui du village séculaire de l'autre.

Au-delà même du discours de l'artiste, l'œuvre se prête à de multiples interprétations. Ainsi, certain·es pourraient être tenté·es de voir, dans les vaubans, le signe de l'enfermement bourgeois, voire celui du statut d'épouse-mère au 19e siècle; et, dans la chaîne, le symbole d'une captivité. Pour ma part, les vaubans, et l'imaginaire de la lutte auquel ils renvoient, me font penser à quelque chose qui n'est pas nommé ici, et qui l'est rarement dans les discours officiels.

Les saisonnier·ères oublié·es de Lancy

Après la Seconde Guerre mondiale, dans l'effervescence économique des Trente Glorieuses, de nombreux·ses saisonniers et saisonnières viennent travailler en Suisse17, répondant ainsi au manque de main d'œuvre. Au bénéfice d'un statut de saisonnier18, ces travailleur·euses ont des droits limités: autorisé·es à rester au maximum neuf mois par an dans le pays, ils et elles ne peuvent par exemple pas contracter de baux à leur nom, et dépendent le plus souvent des employeurs pour s'installer. Dès lors, leurs conditions de logement sont catastrophiques: immeubles vétustes ou baraquements en bois de fortune19.

Lancy n'a pas été épargnée par la construction des baraques, bien qu'elles soient rarement (voire jamais) mentionnées dans les livres d'histoire sur la commune. Tout près du site de SARA, au bord des rails de la bruyante gare de marchandises, là où la rampe de Pont-Rouge rejoint la route du Grand-Lancy, des centaines de saisonnier·ères ont pourtant habité dans des baraquements, des années 1960 jusqu'au milieu des années 198020. Certain·es, sans doute, ont dû travailler sur les chantiers lancéens d'après-guerre: les Palettes, En-Sauvy, la gare de marchandises de la Praille.

À partir des années 1960, des saisonnier·ères luttent, manifestent, font grève pour de meilleures conditions de travail et de logement. Certains de leurs combats devancent et inspirent par ailleurs ceux des Suisses·ses en matière de revendications sociales21. Quand je vois les vaubans de SARA, j'aime à imaginer l'œuvre comme un hommage, silencieux, à celles et ceux qui ont vécu de l'autre côté du portail; car tous et toutes n'ont pas eu la chance d'habiter dans un château.

Notes

1 Sur la vie de Charles et Adélaïde Sara Pictet de Rochemont, voir notamment: Bernard Lescaze (sous la dir.), Histoire de Lancy, Lancy, 2001. (en particulier le chapitre de Dominique Zumkeller: "L'agronome Charles Pictet de Rochemont et l'agriculture à Lancy")

 

2 D'abord actée en mars 1815 lors du congrès de Vienne (auquel participe Charles Pictet), la neutralité perpétuelle est ensuite reconnue par le traité de Paris du 20 novembre 1815.

 

3 Édifié par les architectes Jean-Pierre et Jean-Samuel Noblet, le bâtiment sera occupé par un pensionnat privé à partir de 1853, puis deviendra la mairie de Lancy en 1957.

 

4 Peu d’informations sont disponibles en ligne sur les traductions faites par Adélaïde Sara Pictet de Rochemont. La Bibliothèque britannique est un périodique mensuel fondé en 1796 par Charles Pictet de Rochemont et son frère. On y trouve des articles sur la littérature et les sciences, issus d’ouvrages anglais. Il est donc probable que les traductions aient été faites de l’anglais vers le français, ou l’inverse. noms-geographiques.app.ge.ch/voie/geneve/parc-adelaide-sara-pictet-de-rochemont (consulté le 25 mai 2025).

 

5 Sur l'industrialisation de la plaine de la Praille, voir: Bénédict Frommel, Enis Arikok, Secteur Praille-Acacias-Vernets. Étude historique et patrimoniale, Genève, 2006.

 

6 L'école de Pont-Rouge (2021-2023) a elle aussi fait l'objet d'un concours pour une intervention artistique en 2021. C'est l'artiste Pauline Cordier qui a remporté le concours avec l'œuvre Variations, intégrée au mur extérieur de la salle de gymnastique.

 

7 Voir le communiqué de presse daté du 10 juin 2024, diffusé à l'occasion de l'inauguration du parc.

 

8 Diverses mesures ont été prises par la Ville de Genève depuis 2019 pour nommer ou renommer des rues et des places publiques. En 2020, seuls 7% des personnes ayant donné leur nom à une rue sont des femmes.

 

9 Ce choix de n'inviter que des femmes a également été fait lors de trois autres concours d'art public à Lancy: pour l'œuvre intégrée à l'école de Pont-Rouge (Pauline Cordier, 2023), et les deux œuvres prenant place le long de la promenade Nicolas Bouvier (Patricia Bucher, 2024 / Pascale Favre, 2025).

 

10 Ces clichés ne datent pas d'hier. À ce propos, voir: Cassandra Levasseur, «Sculptrices, statuaire publique et nationalisme», aware, 29 avril 2022. Cet article revient plus spécifiquement sur la place des sculptrices dans la statuaire publique au 19e siècle, à l'époque de la "statuomanie".

 

11 Vanessa Billy, Chloé Delarue, Julie Monod et Angeles Rodriguez.

 

12 Sans que cela ait été exigé, la majorité des propositions font référence à cette personnalité historique. Les intentions des commanditaires étaient-elles trop visibles?

 

13 Les citations de l'artiste proviennent d'une interview, conduite par l'auteur du texte le 26 février 2026.

 

14 Quant au travail sur les vaubans, il a été réalisé par l'Atelier de serrurerie et de construction métallique (A.S.C.M.) à Genève. Les vaubans, ainsi que les ornements qui y sont incrustés, ont été plongés dans un bain de zinc, pour en faire de l’acier galvanisé.

 

15 Toutefois, comme pour mieux déjouer cette première impression, l'artiste a choisi d'employer une police gratuite, facilement accessible sur internet.

 

16 Mélanie Chappuis, Journal inventé 1815-1816 Adélaïde Sara Pictet de Rochemont, Lancy, 2022. Ce «journal inventé» se base sur de vraies lettres écrites par Adélaïde Sara Pictet de Rochemont, et conservées à la Bibliothèque de Genève.

 

17 Ces travailleur·euses viennent d'Italie, d'Espagne, de Yougoslavie, du Portugal et d'autres pays encore.

 

18 Ce statut est défini par le permis A, instauré en 1931 avec la «loi fédérale sur le séjour et l’établissement des étrangers». Il faudra attendre 2002 pour voir ce permis abandonné.

 

19 En ce qui concerne l'histoire des saisonniers et saisonnières, se référer à l'ouvrage (publié dans le cadre d'une exposition): Archives contestataires, Collège du travail, Nous, saisonniers, saisonnières… Genève 1931-2019, Genève, 2019.

 

20 Plusieurs articles ont paru dans la presse en 1985-1986 pour évoquer leur destruction et la question du relogement des saisonnier·ères. On peut lire, dans le Courrier de Genève du 27 novembre 1985: «La rampe de Pont-Rouge est plutôt grisâtre et les baraquements qui s’y trouvent le sont tout autant. À l’intérieur, de petites chambres délabrées. Deux lits dans chacune d’elles, un fauteuil, une table et quelques cartes postales qui sentent bon le soleil du Portugal.»

 

21 On peut évoquer notamment la grève dans l’entreprise Murer (qui a commencé en 1970 par un débrayage sur le chantier des Palettes avant de se poursuivre par un blocage du chantier de Balexert), et qui préfigure certaines luttes et grèves des années 1970 voir Deshusses, Grèves et contestations ouvrières en Suisse 1969-1979, Lausanne, 2014 (en particulier le chapitre 2)