Re­stau­rer pour con­ser­ver le ges­te

Après un vivifiant rappel de l’étymologie du terme de serrurier, le Groupe d’Artisans du Métal (GAM) montre comment l’expérience acquise dans l’étude et la restauration d’ouvrages anciens peut nourrir les créations contemporaines. Dans ce cas-là également, il plaide pour des chantiers qui permettent d’exercer le savoir-faire.

Publikationsdatum
12-02-2026
Fany Humbert
Diplômée en histoire de l’art, membre du Groupe d’Artisans du Métal (GAM)

Les métaux sont présents en quantité infime dans le patrimoine bâti ancien ou très ancien. Ils s’introduisent dans l’architecture via le clou, l’agrafe, le rivet, le crampon. Si l’on a retrouvé des grilles de fenêtre romaines et que l’on peut encore admirer des ferrures ou grilles de chapelle médiévales, ce corpus reste extrêmement restreint. Il faut attendre, en Europe, la découverte de la réduction du minerai de fer en haut fourneau autour du 15e siècle, et surtout son perfectionnement au 18e siècle, pour que l’acier devienne suffisamment abondant et abordable et que se développe l’art du serrurier. Ce dernier terme n’est d’ailleurs pas toujours compris. Dans les premiers paragraphes de son traité de serrurerie édité en 1891, Henry Havard tente une explication étymologique: le substantif «serrurerie» dériverait du verbe «serrer», au sens de «fermer», expliquant pourquoi «à toutes les époques, les serruriers ont été occupés bien plus à fabriquer toutes sortes de grands ouvrages en fer, tels que grilles, grillages, portes, rampes d’escalier, balcons de croisée, balustrades, garde-fous, etc., qui servent à serrer, c’est-à-dire à enclore, à fermer un espace, à mettre un bâtiment ou une pièce à l’abri des profanes ou des gens malintentionnés, qu’à confectionner ce que l’on appelle proprement des serrures1».

Fragiles serrureries

C’est par la serrurerie, spécialisation tardive du forgeron, que le métal s’intègre dans les silhouettes architecturales. Elle accompagne le développement de l’industrie et de la bourgeoisie, protégeant la propriété, prenant son véritable essor avec la Belle Époque et l’ère des fabriques. La particularité de ce domaine de restauration est donc d’être encore jeune. La littérature scientifique est peu abondante et le recul sur les pratiques limité. Si les interventions du 20e siècle ont été parfois malheureuses, le plus souvent, les ouvrages métalliques ont échappé aux grandes campagnes de restauration. Ils n’ont été couverts que d’une couche de peinture cachant, pour un temps, la corrosion. Mais celle-ci est une gangrène, murissant sous ce traitement censée la prévenir, avant d’éclater en chancres magnifiques. Elle se manifeste alors en coulures ocres ou safranées sur les façades fraîchement refaites. 

Malgré une symbolique de robustesse liée à leur fonction de fermeture, de distanciation et de protection d’un lieu, les éléments de serrureries sont en réalité vulnérables. La corrosion accompagne toujours le phénomène de réduction. Le fer, que l’on a amené à son état métallique en le chargeant d’électrons, est nostalgique de son état de minerai. Produits d’une époque faste, symboles de prospérité, les ouvrages métalliques sont un héritage lourd à porter. Le coût de leur sauvegarde surprend et excède souvent des budgets déjà difficilement bouclés. La philosophie de restauration du GAM tient dès lors en deux principes: il s’agit de respecter et de comprendre le travail de ceux qui l’ont précédé, et de léguer à ceux qui le suivront des ouvrages aussi faciles d’entretien que possible, meilleur moyen de les sauver à l’avenir du cubilot2. 

Malgré les innovations techniques, le métier est marqué par une grande continuité dans la pratique. Les gestes et les outils, les secrets et les techniques se transmettent par l’apprentissage. Aujourd’hui comme hier, c’est le son du marteau, la couleur de la chaude3 ou de l’étincelle que l’on doit apprendre à connaître pour travailler dans les règles de l’art. Ces savoir-faire, essentiels pour restaurer les ouvrages passés, sont de plus en plus difficiles à maintenir et à transmettre, le coût de la main-d’œuvre ayant largement supplanté celui de la matière. Aussi, le chantier que le GAM a eu envie de présenter ici est un chantier de conservation des gestes.

Les escaliers du Musée Arlaud à Lausanne

Le Musée Arlaud ouvre ses portes en 1841. Vingt ans après son inauguration, la construction de l’immeuble du n° 1 de la rue Haldimand crée une cohabitation malheureuse avec le palier supérieur du grand escalier qui le flanque à l’ouest. La société immobilière suggère même, en 1865, de modifier ce dernier. La proposition est rejetée par la Municipalité, car «les dernières marches de l’escalier modifié empièteraient de quelques pieds sur la place même de la Riponne, et la commission trouve cela inadmissible4». Malgré les variantes proposées, aucun accord n’est trouvé et le palier demeure. Cent soixante ans plus tard, la Municipalité se trouve confrontée à de nouvelles difficultés concernant ce même escalier. Il s’agit d’un mésusage nocturne engendrant des nuisances pour la population et la voirie. Les autorités décident donc d’appeler le serrurier et d’enclore, pour la nuit seulement, ce passage public. Le projet, devant s’intégrer dans un des secteurs les plus anciens de la place, est confié au GAM.

Ces savoir-faire, essentiels pour restaurer les ouvrages passés, sont de plus en plus difficiles à maintenir et à transmettre, le coût de la main-d’œuvre ayant largement supplanté celui de la matière.

L’étude commence par un repérage sur place. Il y a, sur la couvertine en pierre, des traces de scellements, suggérant qu’une grille aurait peut-être existé à cet endroit. La compulsion de plus de 700 images d’archives sur la base de données des musées de la Ville de Lausanne prouve hélas que ce ne fut pas le cas. La recherche permet néanmoins d’acquérir une connaissance pointue de l’histoire des ferronneries autour de la place et de constituer un dossier à l’intention des autorités. Sept pistes de projet se dégagent: réemploi de garde-corps supprimés lors de l’aménagement de l’esplanade du château St-Maire ou propositions d’ouvrages neufs, inspirés de ferronneries existantes ou disparues. C’est finalement le portail intérieur de l’Espace Arlaud qui est choisi comme référence. Ce bel ouvrage en fer forgé se compose d’un barreaudage en fers ronds traversant une frise supérieure faite de deux lisses à trous renflés. Celle-ci, animée par des losanges, est surmontée de piques en fonte de fer. Le trou renflé est une technique ancestrale de façonnage à chaud sans enlèvement de matière, d’une solidité et d’une résistance au temps remarquable, parole de restaurateur!

Le choix a été déterminé par sa correspondance au programme – dissuasion, solidité, intégration (ni trop obstruant ni trop agressif) – et par la volonté de faire vivre le patrimoine immatériel des savoir-faire de la forge. Le projet final, résultat d’une concertation entre ingénieur, autorités et artisan, produit un écho entre intérieur et extérieur du musée, entre tradition et actualité du métier. Toutes les compétences du GAM ont été mises en œuvre, de l’étude historique à la précision du coup de marteau, en passant par la conception, le dessin technique et la fonte de la plaquette de signature: le feu a brillé dans l’atelier comme dans l’œil des travailleurs passionnés. 196 trous renflés et 71 pointes forgées parent désormais deux portails et une grille conçus pour durer plus longtemps que les maux qui les ont vus naître. De la pensée au geste, de la fonction à la forme, de la contingence des circonstances à la permanence de l’objet, l’artisan fait plus que façonner la matière. Il fabrique un peu d’histoire en pensant le monde avec ses mains.

Fany Humbert est diplômée en histoire de l’art et Léonard DuPasquier est serrurier d’art. Tous deux font partie du Groupe d’Artisans du Métal (GAM), qui réunit des forgerons, une forgeronne, des soudeurs, une mécanicienne de précision, une dessinatrice, un fondeur et un apprenti en construction métallique option forge.

Notes

 

1  Henry Havard, Les Arts de l’ameublement: La Serrurerie, Librairie Charles Delagrave, 1891, pp. 3-4

 

2  Four permettant le recyclage des ferrailles

 

3  Action de porter à l’incandescence un fer

 

4  Conseil communal de Lausanne, séance du 18.12.1865.


 

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