L'art éphémère peut-il devenir patrimoine?
"Pinta Cura" aux Grottes
Pinta Cura, installation de l'artiste Frédéric Post devenue emblématique des abords de la gare Cornavin, sera démontée définitivement au printemps 2026. Une pétition citoyenne souhaite pérenniser cette œuvre, dans un contexte urbain en profonde mutation.
Depuis 2016, l'entrée du quartier des Grottes est signalée de la présence lumineuse de Pinta Cura. Au fil des années, la tête de jaguar et l'anaconda sont devenus des figures familières des Genevois·es ainsi que des voyageur·euses qui les admirent depuis le train. Mais les jours de l’œuvre sont comptés: prévue pour être éphémère, elle sera démontée définitivement au printemps 2026, lorsque commenceront les travaux de rénovation de l'immeuble qui l'accueille. Intitulée «Sauvons les œuvres lumineuses de Genève», une pétition a été lancée en septembre dernier par des personnes préoccupées par la disparition prochaine de Pinta Cura ainsi que de plusieurs néons de Plainpalais, issus du projet d'art public Neon Parallax. Ayant réuni 2173 signatures en dix jours, la pétition a été déposée au Conseil municipal et au Grand Conseil. Elle revendique la pérennisation de ces installations lumineuses.
Une commande directe pour Geneva Lux
Pinta Cura est issue d'une commande directe du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC) à Frédéric Post. À l'été 2016, le FMAC prend contact avec l'artiste genevois et lui confie la réalisation d’une installation lumineuse pour le festival de lumière Geneva Lux, qui se tient à la fin de l'année. D’emblée il est question que l’œuvre, dont le contexte de création est étroitement lié au caractère événementiel du festival, ait une durée de vie de 5 ans. Pour l'accueillir, Frédéric Post propose la façade pignon d'un immeuble ouvrier de la fin du 19e siècle, bordant la place de Montbrillant et marquant l'entrée des Grottes. Un choix judicieux: ce lieu, bien que situé dans un quartier dont l'histoire est indissociable des marges (tant sociales qu'urbanistiques), n'en reste pas moins central, et bénéficie d'une visibilité exceptionnelle depuis la gare Cornavin.
Une fois l'emplacement et les premières esquisses validés par le FMAC, Post fait produire son œuvre par une entreprise italienne spécialisée dans les installations lumineuses. Les ampoules LED colorées, qui reproduisent le dessin de l'artiste, sont fixées sur une base en bois peint en blanc, elle-même accrochée à une structure en aluminium. Livrée en plusieurs parties depuis l'Italie, puis assemblée sur place, l'installation monumentale (17/24m) est dévoilée au public au mois de décembre 2016, lors du lancement du festival Geneva Lux.
Guérir et apaiser
Plusieurs symboles coexistent au sein de Pinta Cura, qui ont un rapport plus ou moins étroit avec le thème de la guérison et de l'apaisement: «Il s'agit d'intérêts et de préoccupations personnelles de cette période-là, tels que le chamanisme, confie Frédéric Post. Je participais à des cérémonies, dans une idée de soin.» Par ailleurs, l’artiste dit s'être inspiré de la culture de certains peuples autochtones d'Amérique du Sud, et avoir été conseillé par «des représentants culturels d'Amazonie». L'imposante tête de jaguar, et l'anaconda qui constitue son pendant, évoquent des figures totémiques de Colombie. Ce symbolisme extra-européen côtoie les motifs les plus divers: en témoigne la série de trois croix grecques surmontant la tête du félin, ou encore les éléments circulaires contenus dans le corps du serpent, évoquant des pilules.
L'œuvre, dans la tradition de l'art in situ, entretient une relation étroite avec son environnement immédiat. Frédéric Post me confirme avoir pensé, au moment de la concevoir, aux voyageur·euses qu'elle allait saisir sur le quai de la gare, au caractère populaire des Grottes, ainsi qu'au Quai 9, un espace sécurisé pour les usager·ères de drogues situé à proximité. Si sa proposition n'a pas d'emblée fait l'unanimité, Pinta Cura s'est peu à peu fait une place dans l'imaginaire des Genevois·es, des habitant·es du quartier et des gens de passage. C'est probablement ce qui explique qu'en 2021, au terme des cinq années initialement prévues, le FMAC décide de la maintenir en place, jusqu'à nouvel avis.
La fin de Pinta Cura
La décision de démonter l'installation lumineuse pour de bon a été prise par le FMAC, propriétaire de l'œuvre, après consultation de sa commission d'art public. Au départ, il s'agissait de déposer l’œuvre pour le temps des travaux de rénovation qui, dès 2026, affecteront deux immeubles de l'entrée des Grottes, dont celui qui accueille Pinta Cura. En effet, le projet du bureau d’architecture genevois Lacroix Chessex, conçu il y a quelques années, prévoit une rénovation complète de cet ensemble protégé d’immeubles ouvriers, à l’état de vétusté avancé. Il est notamment prévu de revoir l’isolation du bâtiment, de refaire l’ensemble des toitures, ou encore de reconfigurer les typologies des appartements. Toutefois, les bâtiments devraient rester dans leur gabarit, et la façade borgne qui donne sur la place de Montbrillant, être maintenue telle quelle. Rien ne s’oppose donc, à priori, à ce que l’on réinstalle l’œuvre de Frédéric Post à la fin des travaux.
Alors pourquoi faire le choix de démonter définitivement l’œuvre? Le FMAC justifie sa décision par l’état actuel de Pinta Cura: selon l’institution, «l’œuvre ne pourrait simplement pas être restaurée en raison de son état de délabrement avancé, notamment en ce qui concerne les éléments en bois et le système électrique désormais vétuste et plus aux normes.» Seule la structure métallique, qui sert de base à la structure en bois, pourrait être conservée. Le coût de cette remise à neuf serait, toujours selon le FMAC, comparable au prix d’origine de l’œuvre (soit 170 000 CHF, honoraires de l’artiste compris). Ainsi, aux yeux du fonds d’art, «cette demande de pérennisation s’apparente plutôt à répliquer une œuvre qu’à la restaurer, une démarche qui n’est plus d’actualité dans le champ de la conservation de l’art.»
Mais Frédéric Post ne voit pas les choses du même œil. Selon l’artiste, son œuvre serait dans un état relativement bon, et pourrait être restaurée à un coût bien moindre. Il en veut pour preuve un devis qu’il a demandé il y a un mois à une entreprise, et qui aurait été chiffré à 33 000 CHF. Il insiste en outre sur la qualité des matériaux employés pour son installation, produite «par des artisans», et faite «pour durer sur le long terme».
La dépose de Pinta Cura ne marquera pas pour autant la fin de l’art public sur ce site. En effet, le FMAC souhaite donner la parole à d’autres artistes, tout «en reconnaissant la qualité et l’importance iconique de Pinta Cura dans le quartier des Grottes ces dernières années.» Le fonds d’art prévoit d’organiser, à terme, un concours artistique pour accompagner la mutation du quartier.
Quelle identité pour la future place de Montbrillant ?
Les pétitionnaires, qui souhaiteraient voir Pinta Cura ainsi que les néons de Plainpalais être pérennisés, s'appuient principalement sur l'engouement du public. Selon Simon Lamunière, artiste et curateur à l'origine de la pétition, les 2173 signatures, «récoltées en seulement 10 jours», sont la plus belle preuve d'un soutien populaire et de l'attachement des Genevois·es à ces œuvres lumineuses. Toujours selon les pétitionnaires, il s'agirait de conserver des œuvres emblématiques, contribuant à «l'identité des quartiers», et faisant «désormais partie du patrimoine des Genevois·es».
Il est vrai que, dans le cas spécifique de Pinta Cura, l'identité du lieu revêt une importance toute particulière. En effet, la place de Montbrillant s'apprête à changer de visage dans les prochaines années, voire décennies. En cause, le projet d'extension souterraine de la gare Cornavin, dont les travaux devraient commencer en 2029 pour se terminer en 2038, et qui prévoit la création de deux nouvelles voies en sous-sol, du côté de la place de Montbrillant. Cette nouvelle extension aura, à n'en pas douter, un impact majeur sur les espaces publics à l'arrière de la gare.
La transformation de la gare Cornavin et la rénovation des immeubles bordant la place de Monbrillant, font craindre un mouvement de standardisation de l’entrée des Grottes, et avec lui, une possible perte d’identité. Ceci n’est pas anodin, quand on connaît l’histoire de ce quartier, qui doit sa survie à une lutte âpre et emblématique contre un projet de démolition et de modernisation radicale, voulu par les autorités genevoises dans les années 1970. À l’époque, devant la contestation des habitant·es, réuni·es au sein d’Action populaire aux Grottes (APAG), le projet de démolition avait finalement été abandonné, lui privilégiant une politique de rénovation douce.
Aujourd’hui, face à l’uniformisation qui menace, Pinta Cura peut-elle jouer un rôle de marqueur identitaire et assurer une certaine continuité? Peut-elle – au même titre que le bâtiment ouvrier qui l’accueille et qui bénéficie, lui, d’une grande attention patrimoniale – être considérée comme une œuvre digne d’être conservée, comme un patrimoine artistique? Ces questions occuperont probablement le Conseil municipal dans les prochains mois. Désormais, l’avenir de l’installation lumineuse est entre ses mains.