Ent­re­ti­en avec Azi­za Chaouni: ob­jec­tif terre

Comment hacker le lobby du béton?

Depuis le séisme de 2023, le gouvernement marocain s’appuie sur l’autoconstruction pour favoriser la réédification des villages. Mais sur place, des milliers de personnes dorment encore sous tente. L’architecte et ingénieure Aziza Chaouni, qui a développé le prototype d’une maison en terre, raconte les écueils auxquels la reconstruction se heurte.

Publikationsdatum
22-10-2025

TRACÉS: Vous participez à la reconstruction au Maroc après le séisme de 2023 de plusieurs manières.
Aziza Chaouni : Oui, je travaille actuellement sur plusieurs projets. Le premier est une unité de logement à bas coûts, réalisée en briques de terre compressées, sur un seul niveau. Le gouvernement marocain nous a demandé de développer un prototype capable d’être construit très rapidement, avec une main-d’œuvre peu qualifiée. C’est pourquoi nous avons décidé de travailler avec des briques dites Lego (nous avons réussi à en breveter deux types), non seulement pour les murs, mais également pour les plafonds voûtés. Entre nous, le gouvernement aurait souhaité que nous utilisions de simples briques de béton ; mais nous avons insisté pour développer ces briques compressées.

Pourquoi tenir spécifiquement à utiliser des éléments en terre?
Avant le séisme, la région était très touristique, un effet renforcé par sa proximité avec Marrakech. Malgré l’exode rural, les derniers habitants, principalement des bergers, vivent dans de belles maisons traditionnelles bien adaptées au climat de montagne (froid et rude l’hiver, très chaud l’été). L’architecture traditionnelle est composée de pierres (en socle jusqu’à 1m, pour protéger contre les infiltrations d’eau) et de terre (sous forme de pisé ou de briques). Ces villages sont également particulièrement bien intégrés dans le paysage. L’économie locale se base sur les rémitances, c’est-à-dire sur l’argent que ceux qui sont partis en ville envoient à leurs proches, ainsi que sur le tourisme. La beauté des paysages d’Al Haouz tient aussi à ces constructions en terre : reconstruire en béton, c’est risquer de voir disparaître les voyageurs et donc sacrifier une part des revenus. De plus, le béton n’a aucune propriété isolante et n’est pas adapté au climat local. Les gens sur place n’ont pas les moyens d’investir dans l’isolation, d’où l’importance d’utiliser les capacités des matériaux locaux : en l’occurrence, les briques de terres compressées.

Quelles sont les particularités de ces briques?
Nous avons travaillé sur plusieurs versions. Nous ne voulions pas utiliser de mortier et souhaitions aussi peu de renforcements que possible (en l’occurrence, une barre d’armature en acier tous les vingt mètres). Ces briques étaient ensuite crépies d’une couche d’argile à l’intérieur et d’argile et de paille à l’extérieur, ce qui nous permettait d’obtenir une assez bonne valeur au niveau de la résistance thermique (R = XX m2. K/W). Les fenêtres, dotées de volets, ont quant à elles été dimensionnées de manière à optimiser la captation solaire en hiver ainsi que la ventilation passive. Ces choix étaient également subordonnés au budget de 14'000 dollars américains définis par l’État pour la reconstruction de ces unités de logements. Néanmoins, nous avons réalisé que ce budget n’incluait pas les évacuations des eaux usées : la plupart de ces villages n’ont pas d’égouts, mais des fosses septiques. Et bien sûr nous ne pouvions pas laisser les eaux s’infiltrer tout simplement dans la nappe phréatique. Le projet était donc en fin de compte un peu plus cher, car nous y avons ajouté deux choses: une fosse septique écologique pour les eaux noires, afin de les filtrer avant leur retour à la nappe phréatique ; les eaux grises, qui ne contiennent ni matière fécale ni urine, sont quant à elles recyclées à l’aide d’un bain de gravier et plantes, puis utilisées pour irriguer les cultures. En tant qu’ingénieure, j’adore concevoir ce genre de systèmes !

Vous avez donc conçu ces unités d’habitation à l’échelle du détail. Avez-vous pu les relier à l’échelle urbaine?
C’est là tout l’enjeu. Il s’agit de l’un des plus gros points de controverse que nous avons avec le gouvernement, pour qui la reconstruction est encore trop pensée à l’échelle du foyer.
Lorsque nous avons commencé le projet, trois semaines après le tremblement de terre, nous avons proposé à l’État un village modèle, complètement reconstruit, pour tous les habitants. Nous avions déjà conceptualisé le réseau de recyclage et de nettoyage des eaux, ainsi que le réseau d’énergie basé sur l’utilisation de panneaux solaires. La plupart de ces villages étaient très autonomes, malgré parfois l’absence de système électrique (20% de ces villages n’avaient pas l’électricité) ou de réseau des eaux usées. Nous avons recommandé, également pour des raisons de coûts, de tout centraliser. Mais cela n’a jamais pu être réalisé.

Lors du séisme qui a frappé Agadir en 1960, le gouvernement avait participé à la reconstruction totale de la ville. En 2023, il s’est au contraire appuyé plus largement sur l’autoconstruction. Les personnes touchées par le tremblement de terre ont ainsi pu percevoir un dédommagement mensuel pendant un an et demi.
Oui, en effet, mais il a été compliqué d’attribuer ces dédommagements à celles et ceux qui en avaient vraiment besoin. Certains habitants, qui avaient parfois quitté les villages depuis une dizaine d’années, sont revenus et ont exigé cette indemnité. Le gouvernement s’est donc retrouvé face à une gigantesque mission d’investigation, afin de déterminer qui méritait vraiment de voir sa maison rebâtie. Pour éviter de laisser les sinistrés dormir sous tente indéfiniment, le gouvernement a finalement décidé de donner de l’argent aux habitants pour qu’ils puissent reconstruire leur propre demeure. Au début, les 14'000 dollars ont été séparés en quatre versements, chacun d’entre eux libéré à chaque phase de projet. Mais comme il s’agit d’une région montagneuse, dont l’accès a été rendu encore plus difficile en raison des routes coupées par la chute de gros rochers pendant le séisme, les travaux allaient très lentement. Le gouvernement a donc finalement décidé de transférer l’intégralité de l’argent aux populations sinistrées. Certaines personnes ont décidé de dépenser cette somme pour ouvrir un commerce en continuant de vivre sous tente – ce que je trouve très dommage; d’autres l’ont quand même utilisé pour reconstruire leur maison, mais souvent en béton, car cela coûte moins cher ! Le problème est qu’ils le font généralement sans introduire les armatures nécessaires, ce qui est très dangereux et rend les édifices vulnérables aux tremblements de terre. 

Quelle influence a eu votre prototype sur la reconstruction?
La maison que nous avons réalisée a eu beaucoup de succès, les gens l’adoraient. Nous espérions vraiment que cela inspirerait. De plus en plus de personnes ont reconstruit leur propre maison en utilisant les briques que nous avions développées, composées à 95% de terre et à 5% d’un mélange de ciment Durabrick (une recette de Lafarge Holcim). Nous avons mis à disposition le plan du prototype : n’importe qui peut le télécharger en ligne. Nous l’avons également imprimé et transmis aux responsables de cette région. Mais sur place, il y a encore tant de personnes qui vivent dans des tentes! Le problème réside aussi dans la composition des foyers : avant le tremblement de terre, plusieurs familles résidaient parfois dans la même demeure. Mais la bourse délivrée par le gouvernement ne permet de construire qu’une petite maison, dotée d’une chambre et d’un salon. Qui vivra là ? Et pourquoi ? Ce n’est qu’après avoir passé des mois et des mois sur place que j’ai compris que les difficultés de la reconstruction s’inscrivaient dans un réseau sociologique complexe: une compétition entre population restée dans les montagnes et individus ayant émigré en ville, des niveaux socio-éducatifs différents… J’ai été très déçue par cette situation.

Vous avez donc commencé à travailler sur d’autres projets en parallèle?
Oui, j’ai travaillé avec des ONG, notamment avec Amal Biladi, qui avait entendu parler de notre prototype. Nous développons aujourd’hui avec eux une maison pour six veuves, ainsi que la maison des étoiles, un centre communautaire pour jeunes, à Tajgalt – un village qui a perdu un nombre important d’enfants dans séisme (25 enfants décédés pour une population de 300 habitants). 
Le centre communautaire, dont le chantier a commencé cet été, sera construit avec les briques que nous avons développées. Les 5% de ciment Durabrick les rendent résistantes à la compression et à l’eau, ce qui permet de se passer de crépi de finition. Après nos premières expériences avec le prototype, nous avons simplifié les briques pour rendre l’autoconstruction plus aisée (si on manquait une ligne de briques, des décalages apparaissaient) ; nous avons également amélioré les briques en voussoirs pour permettre l’utilisation de la toiture. Ce niveau ne sera néanmoins pas habitable: en raison de la vulnérabilité sismique de la zone et du manque de renforcements structurels généralement utilisés dans la construction par la population, il est préférable ne pas prendre le risque d’édifier des bâtiments sur plusieurs niveaux.

Sur quoi travaillerez-vous lorsque vous aurez votre chaire à l’EPFL (janvier 2026)?
J’aimerais justement travailler sur des logements sociaux abordables de plus haute densité – plus haut! – qui utilisent ces briques, mais aussi des Lego briques qui incorporent du LC31. Ce séisme nous a fait réaliser que oui, c’est une belle chose de construire ces jolies maisons à petite échelle, ces projets phares et durables. Mais dans le sud du globe, la situation est très différente de celle que l’on trouve en Europe. L’utilisation des briques ciment est tellement ancrée dans la culture marocaine, que pour dix logements sociaux édifiés par un architecte, il y en a des milliers qui sont faits en autoconstruction – sans architecte, sans ingénieur, en utilisant des parpaings standards.

Expliquez-nous pourquoi vous avez collaboré avec les industries existantes pour fabriquer vos briques de terre? 
Dans le sud du globe, je suis convaincue qu’il est nécessaire d’emprunter des itinéraires parallèles: s’intéresser uniquement à la question des matériaux biosourcés est une approche très élitiste. 
Pour les briques de terres compressées, nous avons ainsi collaboré avec les entreprises existantes, afin d’utiliser les mêmes processus et les mêmes presses que celle requises pour produire des parpaings standards. Nous avons juste changé le mélange et le moule.
Selon moi, pour insuffler un changement plus significatif et une mise à l’échelle de notre impact sur la durabilité des structures, en tout cas dans les pays du Sud, il faut hacker les industries existantes. Le lobby du béton est si puissant. C’est pourquoi nous acceptons d’utiliser 5% de ciment Durabrick. Nos manœuvres doivent être graduelles et réalisables. La vitesse de la construction en Afrique est si rapide, nous avons besoin de différentes solutions, qui agissent en parallèle.

Comment «hacker» ces industries?
Il nous faut agir de manière dissimulée. Par exemple, pour les briques de terre compressées, nous aurions pu les produire sur le chantier, avec une presse manuelle. Nous avons par ailleurs effectué des tests manuellement. Mais pour les Lego briques, la moindre imperfection peut compliquer leur assemblage et la construction pourrait ne pas passer les tests sismiques. Nous avons donc travaillé avec une usine de préfabrication de parpaings, en amenant uniquement le mélange et les moules. En une semaine, nous avions réalisé 30'000 briques.
En tant qu’architecte, nous avons l’habitude de travailler avec les matériaux à notre disposition. S’ils n’existent pas encore, cela signifie qu’ils auront besoin d’être testés pour pouvoir intégrer le marché. Pour ces briques, nous avons travaillé avec Holcim : l’entreprise avait déjà développé le mélange Durabrick, mais n’avait ni expérimenté ces Lego briques, ni testé une recette avec des matériaux marocains (impensable d’importer de la matière d’Europe).
Je travaillais déjà avec Holcim, puisque nous venions de réaliser un projet ensemble, lorsque le séisme a eu lieu. L’urgence de la situation a permis d’accélérer toutes les procédures de mise aux normes de ces briques, au sein des laboratoires d’Holcim. Les gens voulaient aider. Mais à l’EPFL j’aurai mon propre laboratoire et pourrai donc faire les tests moi-même. Mon objectif, c’est d’être dans le concret (rires, car « concrete » en anglais signifie béton).


Notes

 

1. Sur le sujet, lire : Alia Bengana, « Ciments et béton bas-carbone, où en sommes-nous ? », Tracés 04/2023