Le bé­ton en ré­cits

Entretien avec Sarah Nichols, commissaire de l’exposition Béton au S AM

L’exposition Béton a ouvert, après un an de report. Elle présente le béton par neuf récits ouverts, parfois contradictoires. Entretemps, le matériau a focalisé l’attention, il est devenu l’emblème des nuisances exercées sur l’environnement. Pour Sarah Nichols, ­commissaire de l’exposition, il est temps de changer la manière dont la valeur et surtout le coût de ce matériau sont calculés.

Publikationsdatum
24-12-2021

TRACÉS: L’exposition Béton réunit quatre institutions (Acm – EPFL, gta Archiv EPFZ, Archivio del Moderno à Mendrisio et le S AM) autour d’un matériau emblématique de la construction suisse. Par tête d’habitant, la Suisse est toujours le pays européen qui consomme le plus de béton. Pourquoi s’en est-elle rendue si dépendante?
Sarah Nichols: 
À la fin du 19e siècle, la Suisse était impatiente d’utiliser le béton parce qu’elle ne disposait pas de suffisamment de matières premières pour la construction métallique. Le béton était donc considéré comme un matériau alternatif «moderne» qui pouvait, soi-disant, être fabriqué sans dépendre des voisins (le besoin de charbon a compliqué les choses). Dans l’après-guerre, la Suisse a atteint plusieurs fois le taux le plus élevé d’utilisation de ciment par habitant au monde. C’était une période de grands projets: autoroutes, logements et énergie hydraulique. Entre les pays du monde, les différences n’étaient alors pas très élevées. Mais aujourd’hui, la situation est différente: entre 2011 et 2013, la Chine aurait coulé 1,5 fois plus de béton que les États-Unis au cours du 20e siècle. La consommation globale continue d’augmenter et la Suisse reste parmi les premiers pays consommateurs (toujours par habitant). Il faut savoir que pour entretenir les infrastructures existantes du pays, il faudra maintenir la production de ciment à un niveau proche de la consommation actuelle.2

Quel rôle joue, en Suisse, le lobby du béton?
Le lobby officiel, Cemsuisse, émane d’une organisation plus ancienne, la VSZKGF (Verein Schweizerische Zement- Kalk- und Gibsfabrikanten), qui travaillait en coordination avec le cartel de ciment (légal) EG Portland, qui a existé jusque dans les années 1990, avant son démantèlement, et dont l’entreprise qui sera renommée plus tard Holcim était l’un des membres. Ce groupe a exercé un travail de lobby et de promotion sous diverses formes: consultation pour des projets, mise à disposition de matériel, etc. Il envoyait des exemplaires de son journal, Cement Bulletin, aux ingénieurs et architectes de tout le pays en trois langues: gratuite, c’était la publication sur le bâti la plus lue du pays. Elle contenait un mélange d’articles de propagande et d’informations sur les recherches et, à partir de l’après-guerre, un nombre croissant d’articles sur le béton exposé, ce qui représentait le challenge de l’époque. Ce lobby est un dispositif très important en Suisse, qui continue aujourd’hui, avec par exemple le Beton Award ou la Lafarge Holcim Foundation for Sustainable Construction et les liens qu’elle tisse avec le milieu académique. C’est une machine qui marche toujours très bien.

Cette machine a-t-elle déjà pris la voie du changement?
L’industrie comprend très bien le problème et le prend au sérieux. D’une certaine manière, il est dans leur intérêt de travailler à la «durabilité» lorsque celle-ci est assimilée à la réduction des inefficacités (brûler moins de carburant, récupérer la chaleur, etc.). Pourtant, ces gains marginaux sont plus que contrebalancés par l’augmentation de la production. De plus, l’industrie suisse du ciment possède de nombreuses filiales dans le monde entier et ses opérations internationales ne sont pas aussi «propres»; elles sont, à juste titre, fréquemment critiquées pour leur impact environnemental et leurs conditions de travail. Les fabricants font des affaires; ils doivent réaliser des bénéfices pour leurs actionnaires. Ils ne peuvent pas faire plus que ce qui est permis par les mécanismes financiers qui supportent l’industrie. Aussi, il ne sera jamais efficace de laisser à l’industrie la responsabilité de se changer elle-même. Un changement substantiel ne viendra qu’avec des règlements qui modifient la façon dont la valeur et les coûts sont calculés.

Faut-il introduire une taxe sur le béton?
Oui. Mais c’est un enjeu qui traverse tous les matériaux que nous employons, qui devraient tous être soumis au même régime. L’impact serait sans doute bien différent. Il faut questionner la dominance du matériau béton, mais aussi les conditions économiques qui le rendent aussi attractif. Le béton ne coûte que 125 dollars par yard cubique aux États-Unis, et environ 150 francs par mètre cube en Suisse. Or son coût réel est bien plus élevé et on continue à nous faire croire que c’est un matériau facile à employer. Les manifestations et les débats actuels sont un moyen de changer cette situation. Mais si nous voulons un basculement, il faut revoir la manière dont nous évaluons les matériaux, ainsi que les bâtiments et les infrastructures. Analyser la chaîne d’approvisionnement est une approche qui a ses limites. Je ne crois pas qu’on puisse cristalliser toutes nos craintes autour d’un seul matériau, et faire comme si, en le fustigeant, on pouvait construire sans nuisances. Nous devons accepter que tout ce que nous entreprenons nécessite un compromis; ce qui rend notre tâche encore plus importante.

Le béton n’est pas tant un matériau qu’une recette qui a évolué à travers les âges. N’est-ce pas cette recette qui doit changer?
Les voies vers le changement sont nombreuses; il faut toutes les emprunter. Karen Scrivener (Laboratory of Construction Materials, EPFL) recherche des ciments alternatifs, Guillaume Habert (Chair of Sustainable Construction, EPFZ) des alternatives au ciment3. Beaucoup de recherches sont en cours, qui vont de la composition du matériau lui-même à l’acheminement sur le chantier (car en plus du CO2 libéré par la calcination qui a lieu lors de la fabrication du ciment, il faut ajouter les nombreux allers-retours de camions lourdement chargés). En même temps, il faut réfléchir à la quantité de matériau utilisée dans les bâtiments, prendre en compte leur durée de vie et, enfin, leur réemploi. Il ne faut pas mettre ces pistes en compétition mais toutes les emprunter à la fois, jusqu’à voir laquelle fonctionne. Modifier un système en place est plus difficile que d’en créer un nouveau: il faut changer à la fois la chaîne d’approvisionnement, le design, les règlementations et, enfin, la valeur économique qui permettra ces changements à grande échelle.

Le béton a l’avantage d’être un matériau local, non?
La plupart du ciment est utilisé dans la région où il est produit – seule une très faible proportion est exporté. Le béton prêt à l’emploi est transporté sur des distances encore plus courtes. En comparaison, la production d’acier est de plus en plus concentrée, et le minerai est désormais extrait principalement au Brésil ou en Australie: de là, il est envoyé en Chine ou ailleurs pour y être transformés en acier brut tandis que l’acier fini est parfois réalisé encore ailleurs, avant d’être expédié dans un dépôt puis, enfin, sur un chantier. Voilà pourquoi la production de l’acier représente plus de 50 % du volume du transport maritime mondial. Bien que le béton soit global, il est produit localement mais, même dans ce cas, c’est sous l’influence d’un grand groupe international qui produit le ciment: il ne s’agit pas de milliers de petites manufactures de ciment locales, mais bien d’un mélange de très grandes compagnies internationales et de leurs filiales qui produisent le ciment, parfois en travaillant avec d’autres industries locales.

Quel rôle a joué la Suisse dans la diffusion du béton dans le monde?
La Suisse a joué un rôle très important à l’international. Les architectes et les ingénieurs suisses se sont considérés comme des «produits d’exportation». Robert Maillart encourageait les ingénieurs suisses à s’exporter, la qualité de leurs réalisations en béton pouvant servir de publicité pour obtenir des missions d’expertise à l’étranger. En même temps, l’industrie suisse du ciment, en particulier au travers d’Holderbank (renommée Holcim en 2001) s’est internationalisée très tôt: en Europe, au Moyen-Orient et dans quelques pays d’Afrique dès les années 1920, et dans le monde entier à la fin du siècle. Ce n’est pas un accident car la neutralité du pays, sa position diplomatique, appuyaient les buts de ces grandes entreprises. Quand les industries ont été nationalisées en Égypte sous Nasser, les archives diplomatiques suggèrent que la filiale d’Holderbank était l’une des seules à recevoir une compensation – des négociations qui ont été soutenues par le réseau diplomatique.

Une autre explication repose tout de même sur la très bonne connaissance du béton dont disposaient les ingénieurs suisses, que l’on exportait.
Lorsque le gouvernement fédéral choisit de créer une école polytechnique et non une université fédérale, c’est avec l’idée de créer une institution capable de construire un État moderne, en s’inspirant des pays voisins. La notion d’ingénieur «exportable» existe également en France, en Allemagne et en Italie; dans tous les cas, ces ingénieurs travaillent sur des projets qui renforcent le colonialisme. Même si la Suisse ne possède pas de colonies, elle participe ainsi aux mêmes processus.

Les logements, musées et écoles que l’on construit aujourd’hui en béton ont-ils un impact significatif?
Si nous ne regardons que la quantité de bâtiments construits par des architectes – avec un grand A –, elle est en effet peu significative par rapport, disons, à la quantité de béton coulé pour nos réseaux de transport. Mais je pense que l’architecture a toujours une fonction représentative, il n’y a qu’à voir le rôle qu’a joué l’architecture moderne auprès de l’industrie. Elle a durablement influencé la manière dont nous considérons et comprenons le matériau. De tels choix sont signifiants : diminuer l’emploi du béton dans ce secteur représenterait certainement un changement très important.

Les Cantons de Zurich et de Vaud viennent d’inaugurer des musées (Kunsthaus Zurich, Plateforme10) – des emblèmes en béton qui, sur ce plan, semblent en décalage avec leur temps. Les autorités devraient-elles montrer la voie en matière d’architecture?
Ce n’est pas un choix si facile. Si l’empreinte carbone du ciment est si élevée, c’est en partie parce que nous en utilisons énormément. En fonction du matériau qui le remplacerait, encore plus de CO2 pourrait être produit. Mais peut-on faire des fondations sans béton? Ou des abris de protection civile – toujours obligatoires en Suisse? Du moment que vous avez planifié les fondations en béton, vous avez le camion, les coffrages, tout le processus en place. Si nous voulons repenser l’emploi des matériaux, il faut commencer par le sous-sol et remonter vers le haut.

Sarah Nichols est architecte et professeure adjointe d’architecture à l’Université Rice de Houston. Elle a rédigé une thèse de doctorat à l’EPFZ sur le béton en Suisse. En 2022, elle occupera un poste de professeure assistante en architecture (théorie des matériaux et technologies en architecture) à l’EPFL.

Notes

 

1. Sarah Nichols, «Les archives du béton au Musée suisse d’architecture (S AM)», Tracés 13/2020

 

2. C’est ce qui était déjà estimé dans les années 2000. Voir: Thomas Lichtensteiger et Peter Baccini, «Ressourcenwirtschaftliche Bedeutung der Zementindustrie in der Schweiz – eine langzeitliche Betrachtung», Dübendorf, EAWAG/ETH, 2002/2006

 

3. Voir Stéphanie Sonnette: «Guillaume Habert: ‹Diviser par deux l’impact du béton›», Tracés 12/2020