«Dé-gen­tri­fier le mon­de rural pour lui re­don­ner du sens»

ENTRETIEN avec Alexandre BLANC

De plus en plus d’étudiant-es en architecture s’intéressent à la question de l’espace rural. Alexandre Blanc, architecte et professeur à l’EPFL, décrypte leurs motivations.  

Publikationsdatum
25-11-2021
Alexandre Blanc
Associé du bureau Bakker et Blanc et professeur associé à l’EPFL.

Depuis vingt ans, les villages sont devenus extrêmement dépendants des métropoles, ou en tout cas, des zones d’achalandage des périphéries. On ne fait plus ses courses au village, on n’y travaille plus. L’espace rural, tel qu’on le connaissait, lié à des microstructures quasiment autarciques, a explosé territorialement et dépend d’une sphère géographique beaucoup plus large. Ce qui intéresse les étudiant-es maintenant, c’est le centrage : retrouver au sein même des villages une sorte de complétude de services, un paysage de vie qui permettrait de vivre dans l’espace rural sans avoir à se déplacer. C’est-à-dire d’y travailler, d’y séjourner, d’avoir des liens intercommunautaires au sein de structures spatiales, limitées à des villages, qui entrent en interaction, à distance, disons, de vélo électrique. Autrement dit, la résorption du territoire de vie dans des limites telles qu’on est moins dépendant de l’usage de l’énergie. J’ai donc de plus en plus d’étudiant-es qui s’intéressent au monde rural, avec l’idée de retrouver un certain équilibrage écologique.

Il y a un autre phénomène: l’intérêt pour la ruralité en tant que paysage architectural avec toute une codification liée à l’artisanat, à des modes de construction moins industrialisés et à l’usage de matériaux plus pauvres en carbone : on ne trouve pas du béton armé, mais de la terre crue, du bois, des matériaux qu’on peut extraire du site, de la pierre. Il y a une fascination pour le résultat esthétique de processus largement artisanaux, où la main de l’homme se voit dans le travail, c’est-à-dire que c’est moins mécanique, moins «machinel». La patine qui apparaît alors sur la matière est propre au monde rural. L’architecture rurale a quelque chose de plus rugueux, de moins lisse, qui intéresse les étudiant-es à la recherche d’une plus grande authenticité.

On pourrait aussi s’intéresser à la question typo-morphologique, avec l’idée de redécouvrir l’espace polyvalent qui est probablement issu en partie du monde rural : l’économie de moyens est telle, qu’on utilise le même espace pour différentes choses. On voit revenir la grande pièce de vie par exemple, avec la cuisine au centre et des chambres alcôves autour.

Tout le monde cherche aujourd’hui comment proposer des modèles qui permettent un certain développement, ne serait-ce qu’en réinvestissant des structures bâties existantes pour retrouver du sens, parce que ce sens a probablement été perdu. Dans le Gros de Vaud par exemple, les fermes qui abritaient autrefois le travail et l’habitat ont été transformées et abritent des appartements bricolés n’importe comment. Le monde rural s’est complètement gentrifié parce que des personnes qui avaient un peu d’argent ont voulu habiter à la campagne et ont transformé des fermes qui étaient des lieux de travail et d’habitat en lieux d’habitat uniquement.

Il y a toute une réflexion sur la dé-gentrification du monde rural pour lui redonner du sens.

À travers cet intérêt pour le monde rural, il y a peut-être aussi l’envie de garder le potentiel de l’idée du travail dans ces structures bâties. Peut-être qu’il ne faut pas stratifier les granges avec des étages de 2,5 m de haut, mais imaginer des clusters d’ateliers qui jouxtent l’habitat.

Propos recueillis par Stéphanie Sonnette

Une scène pour la tradition rurale, redéfinition de l’espace commun à Ogens (VD)

 

À l’image de nombreux villages du Plateau suisse, Ogens a vu son tissu socioculturel et économique se modifier considérablement au cours de ces dernières décennies. La disparition des commerces, artisans, auberges et restaurants s’est accompagnée de la perte de tout lieu de rencontre. La vie collective villageoise, dépourvue des espaces qui lui permettaient jusqu’alors de se construire autour de traditions et récits partagés, se meurt. Pourtant, la ruralité, véritable territoire de narratif, est caractérisée par son rapport à des traditions intergénérationnelles et constamment renouvelées. Il s’agit donc aujourd’hui, alors que le monde rural se disloque, d’offrir aux communautés la possibilité de retrouver un espace commun d’échange, de parole et d’ancrage.  S’appuyant sur des synergies existantes et des entités publiques collaborantes, le projet propose de redéfinir l’espace commun villageois d’Ogens, afin de faire renaître les dynamiques collectives. La rue, devenue espace de rencontre, se voit rythmée par de nouveaux équipements, dont une place du Préau requalifiée. Cette place, séquencée selon les principes morphologiques du village-rue, est redéfinie au travers de la construction d’un bâtiment public. Point névralgique du système liant villageois, ce bâtiment offre un décor malléable à la vie communautaire au travers d’une typologie du récit, du théâtre et de la narration.

 

Camille Ehrensperger et Tania Versteegh / Projet de Master 2021

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