«La fron­tiè­re est un ter­ri­toire ha­bi­té»

Biennale d'architecture 2021 – pavillon Suisse

Inauguré aujourd’hui le Pavillon suisse de la Biennale Architettura 2021 à Venise relie la réalité physique de la frontière suisse avec ses enjeux politiques et sociaux, dessinant ainsi une nouvelle perception de ces territoires habités. L’apparition de la pandémie au milieu du processus de travail a doté le projet d’une pertinence supplémentaire. Présentation par les deux commissaires genevois, Vanessa Lacaille et Mounir Ayoub.

Publikationsdatum
20-05-2021

Espazium: Votre projet a été choisi pour le Pavillon suisse de la Biennale à Venise, il y a environ deux ans. Pourquoi avoir choisi le thème de la frontière?
Mounir Ayoub (MA): L’idée du sujet que l’on a proposé vient peut-être de notre parcours professionnel. Lorsque nous sommes sortis de l’école au tournant des années 2000, les débats architecturaux de la génération précédente portaient beaucoup sur de la question de la métropole. Les architectes travaillaient beaucoup sur les villes avec une corpus théorique très riche, une histoire, etc. Mais, ils ne s’intéressaient pas ou peu à ce qui était à la marge des villes. Or, lorsque nous avons commencé à travailler, nous souhaitions nous engager dans ces territoires peut-être moins regardés. Nous cherchions en quelque-sorte des endroits où les architectes pouvaient avoir de nouveau un rôle politique à jouer. La frontière illustre pleinement cette problématique de la marge. Nous avions observé que bien des enjeux politiques majeurs de ce début de siècle se jouaient sur les frontières des états-nations. Ces deux dernières décennies, les révolutions dans le monde arabe, le Brexit, les crises migratoires, l’élection de Trump, et maintenant la pandémie, montrent à quel point les frontières sont devenus le terrain pour voir, comprendre les enjeux politiques contemporains. Si le 20e siècle avait pour terrain de jeu favori les métropoles mondialisées, ce sont dorénavant les frontières qui sont le laboratoire pour observer et comprendre les phénomènes territoriaux du 21e siècle, et peut-être pour y agir.

Vanessa Lacaille (VL): Nous avions la chance de venir tous deux d’horizons culturels qui avaient peut-être une autre perception des frontières. Nous avons travaillé sur des projets sur l’île de la Réunion et en Tunisie. Ce sont des univers culturels ou les imaginaires sur les frontières sont totalement différents de ce qu’on pourrait avoir en Europe et a fortiori en Suisse. Au quotidien, elles sont souvent bien plus violentes pour les personnes qui les côtoient, mais ce sont également des univers mentaux où les notions de frontières sont moins liées à des logiques d’exclusivité territoriale. Il y a bien sûr des frontières mais elles sont des possibilités de relier les espaces et les gens plutôt que de les séparer. L’invention de la frontière comme dispositif de séparation est très liée à l’occident moderne. Et elle conditionne notre perception de l’espace collectif et du territoire. C’est profondément une question d’architecture. Alors, lorsque Pro Helvetia a lancé le concours pour la réalisation de l’exposition du pavillon suisse de la biennale de Venise, nous avons proposé de travailler sur la frontière. C’était pour nous une évidence.

À l'occasion de votre première tour, l'année dernière en Suisse, vous avez travaillé avec les habitants. Vous avez saisi des centaines d’heures de vidéo et réalisé environs 50 maquettes avec eux. Comment avez-vous procédé?
MA: Nous disons souvent que nous avons passé la première année du projet à être à l’écoute des habitants, sans aucune exigence d’arriver à une conclusion. Nous leur avons seulement posé une question très simple et volontairement large: quelle est l’épaisseur de la frontière? Par cette demande, nous souhaitions les interroger sur la réalité physique de leur territoire quotidien autant que sur sa représentation. Nous avons alors fait équipe avec un cinéaste et un sculpteur et sommes allés durant deux ans à la rencontre de ceux qui vivent sur la frontière en Suisse et dans les cinq pays frontaliers1. Nous avons commencé le travail sur un pont traversant le Rhône dans les environs de Genève en demandant à un couple avec enfant qui habite en France et qui travaille en Suisse de nous décrire son expérience quotidienne de la frontière. Elles nous ont raconté un lieu paradoxal avec un enchevêtrement de plusieurs frontières administrative, sociale et imaginaire. Elles ont décrit un lieu complexe de passages autant que de ruptures. Nous les avons ensuite invitées à réaliser une maquette de leur territoire puis de nous conduire dans les endroits qu’elles avaient modélisés. L’ensemble du processus a été filmé. Nous avons par la suite poursuivi l’expérience à l’échelle de tout le pays. Peu à peu, le projet est devenu une sorte de laboratoire collaboratif et multidisciplinaire de la frontière.

Quelles étaient les impressions (ou les conclusions) les plus importants de ce premier tour?
VL: Ce que nous ont appris les habitants de ce premier grand tour est que les personnes qui vivent à la frontière sont singulièrement projetées au monde, et parfois dans ce qu’il a de plus violent en termes de mondialisation et d’assujettissement de l’individu. Les habitants de la frontière sont dépourvus d’un récit collectif qui leur soit propre. Pour nous, il était devenu fondamental d’aborder la frontière comme un territoire habité. C’est peut-être le point déterminant du projet.

Les maquettes sont comme des images intérieures, un paysage songé, personnel du l'auteur... comment les avez-vous intégrées dans l'ensemble de votre projet qui contient également des côtés très objectifs et scientifiques? 
VL: Les habitants ont choisi eux-mêmes le lieu à réaliser en maquette, l’échelle et le degré de détail. Aucun objectif n’ayant été fixé a priori, il n’y avait pas d’exigence de résultats. Chaque discussion, visite, maquette, fabrique une expérience singulière. Le contraste entre le territoire fabriqué en maquette et le territoire «réel» est saisissant. Chaque maquette, bien qu’entretenant un lien qui peut être très fort avec le territoire réel, ne peut pas être réduite à une reproduction de celui-ci. Le réel n’étant qu’une part de l’imaginaire, les maquettes l’englobent sans s’y réduire. Les modélisations que nous avions sous les yeux fonctionnaient comme des diagrammes en trois dimensions décrivant avec précision les relations entre les gens et l’espace dans lequel ils évoluent. Chacune d’elles conteste, déborde, outrepasse le territoire dont elle est issue et tend à fonctionner comme un espace autonome, critique du réel. Les distances se substituent aux dimensions; la relation aux choses se substitue aux choses elles-mêmes. Les maquettes deviennent alors de redoutables instruments de mesure du territoire. Elles sont à la fois la représentation d’un lieu existant en même temps qu’un projet pour ce lieu, à la fois une reproduction de ce qui est déjà-là et une prescription d’un avenir qui commence, une représentation d’un monde autant que sa mise en acte.

MA: Après sept mois de tournée, nous avons ensuite commencé un long travail de relevé. (Relever signifie autant reproduire par le dessin ce qui est déjà là, le visible, que mettre en exergue ce qui est caché, l’invisible.) Chaque discussion a été retranscrite, traduite. Les images ont été visionnées, sélectionnées, montées. Les maquettes ont été mesurées, situées. Les formes, les textures, les couleurs, les écritures ont été reproduites en dessins. Progressivement, un lexique formel mêlant réel et imaginaire s’est mis en place. À partir de ce langage, nous avons pu construire une grande maquette collective et imaginer une nouvelle cartographie qui sont autant les représentations d’un territoire que sa mise en acte. Devant nos yeux, plutôt qu’un ordre, est apparu un paysage ouvert. Les volumes, les images, les mots dessinent une sorte de mundus imaginalis2 fait de fragments de frontières. Ils forment une multiplicité d’objets et de discours discontinus qui juxtaposés les uns à côté des autres, esquissent ensemble un tapis sans bords, toujours parcellaire, inachevé. Il n’y a pas de commencement, ni de fin, toujours un début, puis un autre. À la frontière, la relation aux choses est plus importante que les choses elles-mêmes.

Au début du 2021, la situation mondiale a changé dramatiquement avec le coronavirus, et la Biennale a été retardée. A quel point vous avez remarqué le potentiel élargi de votre projet et comment vous l'avez adapté?
MA: Pro Helvetia sélectionne toujours le projet du Pavillon suisse avant la nomination du curateur général de la biennale. Il y a de cela plus de deux ans, alors que nous commencions à travailler sur le projet, nous ne pensions pas que le sujet de la frontière allait être au centre de l’actualité. Encore récemment, personne n’aurait cru que les frontières allaient se fermer si soudainement. Mais encore une fois, je crois que bien des crises politiques que nous avons vécues depuis le début du siècle ont profondément remodelé les frontières. Il suffit d’aller au bord des états-nations pour s’en rendre compte. La violence qui accompagne ces transformations et qui est, depuis longtemps, réservée aux pays du Sud surgit désormais au cœur de l’Europe. Les pushbacks aux portes du continent en sont le dernier exemple abject.

VL: En hiver 2020, avec l’arrivée de la pandémie, la frontière est devenue subitement un sujet d’actualité brûlant. Les récits que nous avons récoltés jusqu’alors ont acquis un nouveau statut. Ils ne reflétaient plus seulement des vécus personnels sur un territoire donné, mais devenaient de précieux témoignages sur un territoire en pleine mutation. Alors que la crise sanitaire provoquait une restriction forte des espaces de libertés et un raidissement sécuritaire autour des frontières, nous avons décidé de poursuivre le projet en retournant sur le terrain. Nous avons alors transformé notre camion en un forum itinérant3. Nous l’avons conçu comme un espace nomade, léger, joyeux et ouvert au public. Il s’est déplacé dans cinq communes frontalières et s’est déployé dans l’espace public pour proposer des ateliers de discussion et d’écriture collective avec les habitants qui avaient participé à la première phase du projet. Ce forum a été pensé comme un lieu où la frontière – chose publique, est débattue. Peu à peu, une intelligence collective, une res publica, a commencé à prendre forme. Ce qui est à la marge devient début. Cette partie du projet est fondamentale car elle ancre le processus dans le terrain au plus proche des habitants. C’est un moment où l’architecture se meut en une expérience politique.

Cette expérience de deux ans a-t-elle modifié votre image personnelle de la frontière?
MA: La réponse est peut-être dans le titre du projet. oræ est le pluriel du latin ora. Déclinaison du mot «frontières», il signifie l’«extrémité», le «bord» des choses et au sens figuré le «commencement» de quelque chose. oræ désigne aussi une «région»: un territoire habité4.

VL: En affirmant que la frontière est un territoire habité, nous invitons à une transformation du regard. Tout d’abord en considérant la frontière comme un lieu en tant que tel avec ses enjeux, ses représentations et ses complexités afin que ceux qui y habitent puissent se construire un récit collectif propre. En tirant les enseignements de la frontière, celle-ci deviendrait un révélateur pour voir et comprendre les enjeux territoriaux actuels, pour scruter le monde contemporain à partir de ses marges. Enfin, il est plus que nécessaire aujourd’hui de penser la frontière non plus en tant que dispositif d’affirmation des identités les unes contre les autres, mais plutôt comme un lieu de déploiement de l’altérité au travers des différences, un territoire de mises en relation et de passages. C’est ce que nous ont appris ses habitants.

Notes

 

1. L’équipe est constituée de l’architecte et architecte paysagiste Vanessa Lacaille, de l’architecte Mounir Ayoub du Laboratoire d’architecture ainsi que du cinéaste Fabrice Aragno et de l’artiste sculpteur Pierre Szczepski. Ont aussi collaboré activement au projet l’artiste vidéo Annabelle Voisin, le médiateur Benoît Beurret et les architectes Noémie Allenbach et Jürg Bührer.

 

2. Provient de l’arabe âlam al-mithâl et se traduit en français par «monde imaginal».

 

3. Le forum mobile a été conçu avec les étudiants de la Haute École spécialisée Bernoise. Le professeur William Fuhrer, assisté par Jürg Bührer, a dirigé l’exercice pédagogique puis la conception et la réalisation du projet.

 

4. Définition issue des dictionnaires latin-français Gaffiot, pp. 1088-1090 et Lebaigue p. 869