Viktoria, Neubad : quand le temporaire devient le programme
Deux récits d’occupation transitoire
À Berne, le chantier de transformation de l'ancienne caserne de pompier Viktoria se réalise; à Lucerne, le développement autour du centre culturel Neubad va bon train: deux récits qui montrent qu'occupation transitoire et production de logements abordables ne sont pas nécessairement inconciliables.
Les deux récits qui suivent se ressemblent et pourraient donner des leçons intéressantes, notamment à ces municipalités qui craignent le laisser-faire des occupations transitoires. L'histoire de la caserne de pompiers Viktoria à Berne et celle de la piscine Neubad à Lucerne démontrent que création de logements et activités socioculturelles ne sont pas incompatibles. Si elle est bien encadrée, l'occupation temporaire peut être considérée comme transitoire, et servir de socle à un projet de développement intégré organiquement dans un quartier. Elle n'est pas un obstacle, mais au contraire la meilleure manière d'investir une communauté et les futurs habitants.
Achevée en 1936, la caserne Viktoria (Hans Weiss arch.) est un bel exemple de l'expressionnisme tardif, avec sa tour et ses modénatures en briques clinker. Érigée après un spectaculaire incendie en ville de Berne que les pompiers n'avaient su maîtriser à temps, elle était alors considérée comme la plus moderne de Suisse. Organisée en L, elle comprend une grande halle pour garer les camions pompes et un magnifique beffroi qui servait aussi bien de tour d'observation que d'étendoir à tuyaux. Aujourd'hui, la tour abrite une antenne 5G, des ateliers, et quelques apéros informels. Elle attend encore sa réaffectation : la proposition d'en faire un séchoir à habit rotatif (à la manière d'un paternoster) pour les futurs habitants du site s'avère finalement peu adaptée. La proposition émanait du groupement Verve :mlzd Architekten, lauréats du concours d'architecture, et qui ne sont pas à court d'idées. Après la restauration de l'édifice central, leur projet est maintenant sur le point d'être mis en œuvre.
Du temporaire au transitoire
En 2014, les pompiers quittent la caserne, ses bureaux, sa grande halle, soit quelque 5500 m² de surfaces, sans compter la cour et le bunker souterrain, d'environ 1500 m². Ces espaces sont rapidement pris d'assaut par des artistes, des artisan·nes, des entrepreneur·euses et des associations. Initialement, l'occupation temporaire était acquise jusqu'en 2018. Mais en 2019 elle est prolongée de six ans, quand la fondation Edith Maryon apporte son soutien à ce qui est devenu rapidement un pôle socioculturel apprécié1. Une trentaine d'acteurs se partagent désormais les locaux : coworking, ateliers de réparation, école de danse circassienne, Pflanzenbrocki dans la cour (oui, des plantes d'occasion), et le très populaire restaurant Löscher dans l'ancienne halle des véhicules. Tous sont membres de la Genossenschaft Feuerwehr Viktoria, une coopérative d'utilité publique autogérée. Tous disposent d'un droit de codécision.
En 2019, la Ville de Berne cède le terrain à la société equimo AG (créée par la fondation Edith Maryon), dans le cadre d'un droit de superficie (80 ans), et celle-ci loue les bâtiments à la coopérative Feuerwehr Viktoria. La Ville est également membre de la coopérative. L'année suivante, le plan d'aménagement est élaboré de manière participative afin de répondre au plan de zone et à la convention du droit de superficie : réaliser du logement et des espaces scolaires. La coopérative a l'intention de réaliser ces logements tout en conservant les activités nées depuis 2014 dans les édifices existants.
«Au départ, 15-20 personnes ont transformé une association en coopérative. Aujourd'hui, ils sont environ 300, et chaque décision importante (budget, mesures d'économies, durabilité, et bien sûr la rentabilité de l'opération) doit être prise de manière participative», explique Eva Diem, l'architecte qui dirige la commission de construction et représente la maîtrise d'ouvrage. Arrivée de Vienne, elle a été engagée précisément parce qu'elle avait une distance objective vis-à-vis du milieu associatif bernois. Aujourd'hui, toutes les décisions passent par elle et pour suivre les travaux de transformation, elle a fini par installer son agence (atelierund.ch) sur le site, dans la tour d'observation. La caserne, classée monument historique, a pu être restaurée et adaptée tout en maintenant l'activité. «Les services du patrimoine de la Ville ont été étroitement associés au projet et ont veillé tout particulièrement à préserver l'aspect extérieur du bâtiment correspondant à sa fonction d'origine, celle d'une caserne de pompiers.» Cela a notamment conduit à une rénovation et une reconstruction minutieuse d'éléments architecturaux tels que les portes de garage ou la structure du sol de la cour intérieure, explique-t-elle.
La rénovation a pu être effectuée grâce au soutien de la fondation Edith Maryon, mais le financement de la nouvelle construction, devisé à environ CHF 14 mio, est assuré par des fonds propres et des financements externes : parts sociales, prêts, legs ou dons.
«Viktoria» déplacée
Le concours d'architecture est la démonstration qu'un arbitrage peut être trouvé si les données du problème sont bien posées. Lancé en 2021, il exigeait de maintenir aussi bien les activités que les structures existantes, tout en créant des logements, mais en recherchant une diversité typologique adaptée à l'esprit du lieu. L'équipe formée de Verve Architekten (Berne) et :mlzd (Bienne) trouve la solution : l'édifice (qu'ils nomment «Viktoria»), situé sur la Gotthelfstrasse et réalisé en 1950, n'est pas protégé. Il pourrait donc être démoli, mais pour des raisons autant écologiques qu'économiques, les architectes proposent… de le déplacer. Jusque dans la cour intérieure, où le concours prévoyait un «bâtiment d'habitation expérimental» de volume similaire.
La manœuvre, qui sera effectuée durant le mois d'août 2026 (au rythme de quelques centimètres par jour), ne sera pas seulement «une performance technique, un spectacle populaire», se réjouit Eva Diem, elle permettra aussi d'éviter la production de tonnes de déchets et d'économiser quelque 70 t de CO2, d'après les architectes. Le déplacement laissera place à un nouvel édifice rationnel de trois étages sur rez, «Albert», dont la trame flexible permet de multiplier les typologies (3,5-4,5 pièces, 1 cluster de 11 chambres). Quant à l'édifice «Viktoria», il est réaffecté de manière à réaliser cet habitat expérimental : huit logements en duplex évolutifs, qu'une porte permet de relier, afin de former des colocations ou accueillir des grandes familles.
Dans sa position, Eva Diem doit suivre et animer des débats de la commission, qui portent généralement sur un arbitrage entre trois variables : prix des loyers, objectifs écologiques, viabilité économique du projet. Bien que laborieuse, elle estime que cette manière de faire est la meilleure, si ce n'est la seule, pour réaliser un ensemble vivant, où habitants et activités sont solidaires et grandissent ensemble, «un peu comme une organisme végétal», dit-elle.
Neubad Lucerne: the pool is cool
L'histoire du Neubad de Lucerne ressemble à celle de Berne, à ceci près que l'immeuble occupé temporairement, une piscine publique, était promis à la démolition. Son destin est lié au développement de la zone Kleinmatt-/Bireggstrasse, centrale dans le développement urbain de ce secteur très dense de Lucerne, le quartier populaire de Steghof. Sur les parcelles voisines se trouvent deux petits immeubles et un dépôt de bus investi par les pompiers, également aux mains de la Ville. Ceux-ci, à l'étroit, sont en quête d'une caserne plus adaptée. Une motion PLR déposée en 2008 propose de transformer le secteur pour y créer du logement. Quatre ans plus tard, l'ouverture de la nouvelle piscine couverte du centre sportif d'Allmend justifie la fermeture de la vieille piscine de Biregg, réalisée dans les années 1960. L'infrastructure vieillissante est critiquée depuis des années en raison de ses besoins coûteux en assainissement et maintenance. Les bassins sont vidés, l'eau du toboggan bleu s'arrête de couler et la grande fresque en aluminium «Poséidon», réalisée par Hans Erni (120 m²), est décrochée. La Ville confie à une association les droits d'usage pour une occupation temporaire de quatre ans, jusqu'à démolition de l'édifice. C'est ainsi que naît le centre socioculturel Neubad, en 2012, et son association, Netzwerk Neubad.
Densifier vs réanimer
En 2015, le Conseil municipal fait réaliser l'étude de faisabilité par EMI Architekten puis confie le développement des parcelles à des promoteurs d'utilité publique. En 2020, une fois les parcelles regroupées, la grande coopérative ABL annonce son intention de réaliser 185 logements, en se fondant sur les variantes de l'étude.
Mais voilà, entre-temps les activités du centre socioculturel Neubad connaissent un succès populaire sans précédent. En 2012, Netzwerk Neubad cherche le soutien de l'Université et de l'école d'architecture puis confie à Harry van der Meijs (HVDM Architects & Cityplanners) le soin de réaliser les travaux de transformation et de mise aux normes, avec un très petit budget. Très investi, intéressé par la sociologie de l'espace et l'appropriation, l'architecte commence par présenter une étude spatiale du bâtiment, indique les potentiels d'usage. Les travaux sont réalisés pas à pas, en fonction des besoins et à mesure que l'association acquiert des moyens, que ce soit par des dons ou par ses propres activités : d'abord le bistrot dans le hall, puis le coworking dans les vestiaires et le petit bassin, puis les ateliers en sous-sol, le jardinage sur le toit, etc. Quant au grand bassin, il accueille des concerts, des banquets ou un marché aux puces, au gré des envies. C'est le fun palace de Lucerne. «Le succès a été immédiat, raconte Harry van der Meijs, parce que ce bassin [pool] est un espace vraiment génial [cool], et parfaitement adapté à des concerts, lectures ou manifestations.» Le contrat de location reste précaire mais l'association se professionnalise, intégrant techniciens et concierges professionnels, et réalise elle-même la plupart des travaux (sécurité, accès PMR, eaux usées, etc.)
Bientôt, le succès du Neubad confirme que l'occupation répond en réalité à un besoin évident dans cette partie populaire de Lucerne, éloignée des casinos et des hôtels de luxe qui donnent à la capitale de l'Innerschweiz son attrait touristique. L'occupation est donc prolongée, le temps de rassembler les parcelles et de ratifier le nouveau règlement de zone. En quelques années, 1000 membres rejoignent l'association. 80 usagers et 40 entités (restaurant, associations, ateliers, entreprises, etc.) exploitent chaque cm² de l'ancienne piscine. Qui dit mieux?
Changement de plan
Peu après l'annonce de la coopérative ABL, des parlementaires (Vert/Jeunes Verts – G/JG-Fraktion) demandent qu'un nouveau processus soit lancé pour déterminer le sort du secteur. Le groupement demande cette fois que l'analyse tienne compte de la participation citoyenne, d'une expertise patrimoniale, et d'une étude de rénovation du Neubad – avec estimation des coûts. La motion relève aussi que les logements projetés créeraient une densification trop forte dans la zone – contraire aux règlements de la Ville : elle donne moins de 8 m² d'espace public par habitant. Enfin, elle s'appuie sur la stratégie climatique et énergétique adoptée par la Ville en 2022 (qui vise le «zéro net» à 2040) et pointe du doigt les énergies grises. Démolir des structures encore fonctionnelles devient indécent. Et pour rendre la réflexion imparable, elle propose d'insérer dans le secteur la future centrale énergétique dont Lucerne a grand besoin.
Entre-temps, la section de Patrimoine suisse de la Suisse centrale (IHS) joue sa partition : elle demande le classement des bâtiments historiques. La Ville commande alors une étude au Pr Bernhard Furrer, qui juge l'ancien dépôt de bus «digne de conservation» (erhaltenswert) ; ce qui autorise à le transformer. Quant à l'ancienne piscine réalisée par Adolf et Lis Ammann-Stebler, l'expert estime qu'elle est un «chef-d'œuvre de l'architecture d'après-guerre de la fin des années 1960, non seulement dans le contexte cantonal, mais aussi national». Il recommande donc son classement à l'inventaire comme «digne de protection» (schützenwert). En été 2024, la Ville prolonge l'utilisation temporaire jusqu'en 2030, le temps de mener un nouveau processus.
Dialogue autour des maquettes
Avec la prolongation acquise, l'association Neubad s'est professionnalisée : dès 2020, elle est dirigée par Nathalie Brunner, personnalité zurichoise qui a travaillé pour le centre culturel Kosmos et développe les activités malgré la pandémie. Neubad Luzern est devenue une institution socioculturelle renommée à l'échelle nationale, voire au-delà : dans cette salle de 350 places, la piscine accueille concerts, festivals, congrès, tout en conservant son ancrage avec le quartier du Steghof. Netzwerk Neubad reçoit et organise quelque 300 événements par an.
Étant donné les enjeux de l'affaire, les convoitises et les possibles conflits d'intérêts entre les acteurs (investisseurs, occupants, habitants du quartier, intérêts de la Ville), un processus spécifique est mis en place par Kornelia Gysel (futurafrosch Architektur + Raumentwicklung). Le processus de dialogue commence par cartographier toutes les parties prenantes (stakeholders) puis les invite dans une procédure en trois phases, entre 2023 et 2025 : A) informations sur le processus ; B) définition des tâches du dialogue, préqualification des équipes pluridisciplinaires et formation du comité d'accompagnement ; C) poursuite d'un «dialogue coopératif», qui doit aboutir à un concept directeur pour le développement du site. Inspiré du règlement SIA 143, celui-ci invite les deux équipes à développer leurs projets en dialogue, lors de forums, des discussions ouvertes autour de schémas, de plans, de maquettes.
Lors du premier forum, l'équipe denkstatt/baubüro in situ démontre que cette partie de la ville est la plus dense, avec 200 habitants par ha². L'équipe toblergmür + ORT + HVDM + Sonara présente le Neubad, employé 24 h/24, comme une oasis socioculturelle précieuse dans ce quartier populaire, voire un refuge. Durant le deuxième et troisième forum, les équipes testent différentes implantations et phasages possibles. Les variantes «Metamorphose» et «Kleinmatt-Hof» qui émergent de ces échanges sont séduisantes : après le départ des pompiers, l'immeuble sur rue pourrait être démoli et remplacé par un édifice de 6 étages sur rez, capable d'accueillir 135 logements. La centrale énergétique lacustre trouverait place en sous-sol, tandis que l'ancien dépôt de bus serait totalement ouvert, jusqu'à le transformer en espace public couvert donnant sur une rangée d'ateliers. Avec un second édifice en lieu et place de la tour des pompiers, la zone accueillerait au total 184 logements – presqu'autant que prévu initialement.
Le rapport a été publié le 13 mars 2026, en pleine rédaction de cet article. «Il doit encore passer à travers la moulinette politique, explique Harry van der Meijs, mais en 15 ans il s'est passé tellement de choses : le Neubad s'est établi au point que personne n'aurait l'audace politique de s'y opposer.»
Notes
1 La fondation Edith Maryon a été fondée en 1990 pour soutenir des projets égalitaires et non spéculatifs. En 1998, elle parvient à acquérir un immeuble historique au cœur de Bâle, et le transforme en Unternehmen Mitte, un café culturel devenu très populaire. La fondation a soutenu, entre autres, le projet de reconversion de la Markthalle de Bâle mené par baubüro in situ.
2 Pour comparer, selon l'Union des villes suisses, la densité moyenne résidente se situe autour de 49 pour Zurich, 84 pour Vevey, 130 pour Genève. Mais les quartiers de Zurich ou Bâle les plus denses dépassent les 200, Genève peut atteindre 290 habitants/ha.