Rien ne sert de cou­rir; il faut par­tir à point

Reconversion incrémentale de Franck Areal, Bâle

Au nord de Bâle, l'ancien site de production des fameuses mayonnaises Thomy est en cours de reconversion. Inspirée par l'expérience pionnière de Gundeldinger Feld, la transformation de la friche repose sur l'occupation transitoire, le réemploi et la participation. Lentement, mais sûrement.

Date de publication
28-05-2026

Le réaménagement de la Franck Areal, au nord Bâle, émane de l'initiative des enfants de Mathias Eckenstein1, lui-même héritier d'une dynastie bâloise liée au développement de l'industrie chimique. En tant que mécène, Mathias Eckenstein avait participé au financement de la maison des singes du zoo de Bâle, provoquant l'incompréhension de ses enfants. Quelques années après sa disparition, ils préfèrent utiliser leur héritage pour promouvoir l'économie circulaire. En 2020, ils se mettent en quête d'un terrain à Bâle, s'associent à Pascal Biederman (denskstatt) et projettent ensemble de réaliser «un second Gundeldinger Feld» — ce quartier industriel qui a vécu une lente reconversion mixte, sous l'impulsion des fondateurs du baubüro in situ, Barbara Buser et Eric Honegger.

Ils tombent sur l'ancien site Thomy+Franck, sur la pointe de Klybeck, où moutarde et mayonnaise sont produits par l'entreprise Nestlé. Trop tard: le terrain est presque vendu à un développeur traditionnel, qui entend faire table-rase. Mais voilà, le voisinage fait opposition au projet de démolition de la fabrique et la non-démolition du site devient une condition. Ainsi naît l'entreprise immobilière KULTQuartier Immobilien AG, qui remporte le marché en préservant la fabrique, avec une reconversion pas à pas. L'entreprise ne fait pas de la rentabilité sa priorité: «Nous ne sommes pas une caisse de pension. Le bénéfice peut aussi être modeste, si en contrepartie nous créons davantage de valeur ajoutée sociale et écologique», déclare Gabriel Eckenstein2, qui parle d'Impact and Purpose Investment. Ensuite, tout s'enchaîne rapidement; l'organisation du projet est montée en 2022, quand Nestlé suisse vend la partie libre du site de l'ancienne fabrique à KULTQuartier. Le 3 février 2023, Pascal Biederman, Barbara Buser et Eric Honegger fondent la société Franck Areal AG (par la suite renommée Wegwarte), dont l'objectif, d'après ses statuts, est la transformation de 12'100 m2 du site en «préservant de manière optimale le tissu bâti existant et en tenant compte des besoins sociaux, culturels et commerciaux du quartier et de ses habitants.»

L'art de gouverner (en partage)

Le projet comprend quatre entités: une maison de la danse — passion de Corinne Eckenstein (Tanzhaus) —, une «maison de l'économie circulaire» — la passion de Gabriel Eckenstein (Kreislaufhaus), partagée par des entreprises, start-up, institutions, HES, investisseurs et administrations qui développent des concepts de réemploi, sous la gouverne d'une association facilitatrice. Le site comprend aussi des espaces dédiés à la gastronomie, la culture, la rencontre, élaborés dans le cadre d'une procédure participative ouverte (Quartier). Enfin, le développement comprend du logement (Wohnen). Franck Areal est donc l'un des rares projets de logement auxquels Buser et Honegger sont directement associés. En effet, jusqu'ici les pionniers de la reconversion des friches industrielles avaient surtout investi leurs efforts pour empêcher le développement immobilier, trop souvent spéculatif.

À Franck, les logements seront organisés en îlot, un peu à la manière de l'ensemble de Lysbüchel Süd3, autour de l'ancien parking Nestlé. Une partie prendra la forme de maisonnettes individuelles contigües, une typologie très présente à Bâle. Comme la partie du terrain était autrefois occupée par des immeubles d'habitation, elle est aujourd'hui classée en zone résidentielle «W3», ce qui autorise la construction d'immeubles de trois étages avec attique (environ 3500 m2). Mais comme une modification du plan de zone est probable, les édifices seront construits de telle manière à recevoir deux étages supplémentaires en surélévation. Quant à l'ancien immeuble administratif, il sera reconverti en logements protégés. Cela va sans dire, on vise le «zéro net» pour ces constructions, notamment en exploitant les initiatives circulaires développées dans la Kreislaufhaus.

Le comité de pilotage du projet est composé de trois membres de l'entreprise KULTQuartier Immobilien, de trois membres de la Wegwarte et d'un membre neutre. Le comité se réunit chaque mois, en parallèle d'un organe consultatif, dénommé Senfkorngruppe (graine de moutarde). Un investissement est donné sur la communication du projet auprès du grand public. Sitôt le contrat signé, deux conférences participatives (Zukunftkonferenz) sont organisées sur place et les travaux de transformation des infrastructures puis de maintenance commencent, ponctuées d'événements et performances afin de s'approprier les lieux. Durant Art Basel 2023, le site se fait connaître du jour au lendemain auprès de 30 000 visiteurs invités à découvrir des installations dans les anciens silos. Enfin, la Wegwarte communique beaucoup, sur les réseaux sociaux et par un article mensuel dans le journal du quartier, le Mozaik.

Hâte-toi lentement

En 2025, quatre bureaux sont invités à développer un projet urbanistique, lors de workshops coopératifs. Ceux-ci aboutissent à la décision de conserver l'ancien dépôt et l'immeuble administratif, pour l'ouvrir à des occupations temporaires/transitoires. Ensuite de quoi, une série de rocades entre utilisation temporaire et phases de travaux est orchestrée. Les silos sont employés comme espace de stockage temporaire pour le réemploi sur site du chantier; le silo à moutarde est activé temporairement jusqu'en 2028, par un club de boxe et des ateliers partagés.

Le chantier des logements devrait débuter en 2027 déjà. Quand on compare ce calendrier avec le développement de friches en Suisse romande, cela laisse songeur. «Hâte-toi lentement» semble être un conseil avisé.

Barbara Buser et Eric Honegger sont étroitement associés au projet, car en réalité, c'est tout le savoir-faire des quatre sociétés qu'ils ont fondées qui sont engagées sur Franck Areal: baubüro in situ SA, spécialisée dans la reconversion de bâtiments existants, est responsable de la planification et de l'architecture sur le site. Elle collabore avec la société Zirkular Sàrl, qui mettra, elle, l'accent sur le réemploi, avec l'ambition d'établir, dans le cadre de ce projet, de nouvelles normes pour la construction ou la rénovation. La société Denkstatt sàrl, spécialisée dans les processus de développement durable sur le plan écologique, économique et social, est impliquée dans le développement des espaces libres, le dialogue participatif et les processus. Enfin Unterdessen (cofondée par Pascal Biedermann) a géré jusqu'en 2024 l'occupation temporaire du dépôt et du bâtiment administratif.

D'autres partenaires, comme la HES Nord-Ouest (FHNW), accompagnent l'équipe, notamment pour accompagner les innovations en matière d'économie circulaire et évaluer les objectifs de durabilité, fondés sur le modèle dit des «trois piliers4». Enfin, plus récemment, la fondation Abendrot (l'un des plus grandes caisses de pension de Suisse, réputée pour ses engagements sociaux et écologiques), a rejoint le cercle des investisseurs.

Comme nous l'a expliqué Eric Honegger lors d'un entretien disponible en podcast, ce modèle peut parfaitement être transposé sur d'autres sites, même en Suisse romande. Car il n'y a pas besoin de riches héritiers particulièrement éclairés pour favoriser un projet de reconversion. Sur douze opérations de ce type initiées par le duo Buser/Honegger, c'est même la première fois que ce cas survient. Les autres opérations sont financées en partie par des investisseurs classiques, et même des caisses de pension. Tout l'art est de convaincre les investisseurs de ne pas chercher à tirer un bénéfice immédiat de l'opération. Et la grande différence avec les projets classiques, ralentis par des études coûteuses et des oppositions, c'est que les reconversions incrémentales, elles, démarrent immédiatement. Durant la phase de planification et de chantier, elles sont déjà habitées et le plan, corrigé à mesure au fil des expériences. Elles ressemblent à cette tortue qui, selon la fable de La Fontaine (1668), criait au lièvre depuis la ligne d'arrivée:

«Eh bien, lui cria-t-elle, avais-je pas raison?

De quoi vous sert votre vitesse?

Moi l'emporter! et que serait-ce

Si vous portiez une maison?»

 

Podcast Baukultur Radio

Visite de Franck Areal, avec Eric Honegger, mai 2026

Notes

1 Matthias Eckenstein (1930-2015), héritier de la dynastie Eckenstein-Geigy, active dans l'industrie chimique. Architecte, entrepreneur et mécène, Mathias s'est enrichi avec la chaîne hôtelière Admiral et dans le commerce du pétrole aux États-Unis. Anticommuniste qualifié de «paranoïaque», il aurait songé à s'établir aux États-Unis pendant la guerre froide. Voir l'article nécrologique de Dominique Spirgi, «Der Mäzen und Querdenker Matthias Eckenstein ist tot», TagesWoche, 29.06.2015

 

2 Martin Furrer, «Neben Senf und Mayo werden Träume wahr», Basler Zeitung, 06.01.2023

 

3 Réalisé entre 2017 et 2024, le quartier de Lysbüchel a été développé par la fondation Habitat, active dans la construction de logements accessibles. Douze immeubles ont été réalisés par des coopératives d'habitants et trois par la fondation elle-même. — stiftung-habitat.ch

 

4 Le triple bottom line (TBL ou 3BL) est un cadre de durabilité créé par John Elkington en 1994, qui évalue les performances d'une entreprise sur la base de trois piliers: les personnes, la planète et les profits. Il soutient que les entreprises doivent mesurer leur impact social et environnemental parallèlement à leurs profits financiers, afin de garantir une valeur à long terme pour toutes les parties prenantes.

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