Tran­si­tions

Dossier transitions, 05/2026

De temporaire à transitoire, l'urbanisme suisse cherche un équilibre où habitants et activités prennent place sans forcément connaître le plan final. Plusieurs cas — Porteous à Genève, Viktoria à Berne, Neubad à Lucerne, Frank Areal à Bâle — montrent qu'une telle approche, malgré sa fragilité économique, ouvre des perspectives plus sûres, et plus solidaires.

Date de publication
18-05-2026

Vous avez peut-être remarqué que le monde, actuellement, est assez polarisé. D'un côté, il y a ceux qui pensent en noir ou blanc, se conforment à des modèles préétablis; de l'autre, ceux qui voient au contraire que les choses sont parfois ambigües, hybrides, métissées, voire que leur état est en permanente évolution, en transition. Eh bien, ces deux tendances s'affrontent aussi dans l'aménagement. En particulier dans les villes, où les premiers (majoritaires) estiment qu'un bon coup de pelleteuse permet de clarifier les choses, puis de reconstruire plus dense, plus rentable. Les seconds ont compris que ce processus prend du temps, que pendant cet intervalle le monde continue d'évoluer, et qu'à la fin, le plan initial sera peut-être périmé. Alors ils laissent venir, planifient par étapes, avec les occupants, en tenant compte de ce qui était, de ce qui sera. Une méthode plus lente, participative, incrémentale, mais économiquement fragile. Le cas de Porteous à Genève (raconté par Mounir Ayoub) montre toutefois qu'avec une telle approche, même les objets les plus «sales» (une station d'épuration!) peuvent devenir des centres culturels.

On a beaucoup glosé sur les bienfaits de l'urbanisme transitoire ces dernières années devenu pratique courante, et même un business à part entière1. Désormais, quand des investisseurs planifient une réaffectation, ils suscitent eux-mêmes son occupation temporaire. Il vaut mieux maîtriser que subir: on anime les lieux, on prétend «préfigurer des usages futurs», on loge temporairement quelques artistes, on fabrique un décor gai (avec petits fanions colorés). Tout cela est très sympathique, mais après quelques années, les occupants sont priés de plier bagage et les espaces sont reconvertis, sans eux.

Les exemples discutés dans ce dossier, comme la caserne Viktoria à Berne ou le centre Neubad de Lucerne, montrent qu'il est possible de poursuivre des activités socioculturelles nées d'occupations transitoires tout en construisant du logement. Malgré la pression immobilière et la rhétorique de la crise déployée à grands cris dans toutes les villes de Suisse, ces cas prouvent qu'on ne doit pas systématiquement opposer l'un à l'autre. À condition d'avoir des maîtres d'ouvrage éclairés, évidemment, capables d'instaurer une relation de confiance avec les occupants. Ils seront récompensés si l'occupation transitoire permet de créer des ensembles plus solidaires, cohérents, où habitants et activités s'entremêlent. Cette approche fait ses preuves, au point qu'elle guide désormais des opérations d'envergure, comme Campo, à Winterthour, ou Frank Areal, à Bâle, programmées d'emblée à partir de l'occupation transitoire (p. 20).

Sur la plupart de ces histoires plane l'ombre bienveillante de Barbara Buser, Eric Honegger et leurs comparses du baubüro in situ, de denkstatt et Unterdessen, entités pionnières en la matière. Dans le sillage de leur action, un peu partout en Suisse alémanique, des opérations inspirantes s'érigent désormais contre le modèle dominant. Elles pourraient servir de référence à ce qui se prépare en Suisse romande, que ce soit sur le secteur PAV à Genève, à Sébeillon à Lausanne, à la caserne de la Poya à Fribourg, ou encore au stade olympique de la Pontaise (raconté par Philippe Solms), dont le destin, on le souhaite, sera façonné en misant sur l'esprit des lieux et la confiance donnée à ses futurs occupants.

Notes

1 Voir le dossier TRACÉS 2/2022 réalisé par Stéphanie Sonnette sur le sujet.

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