L’usage de l’es­pace bâti pas à pas

Se promener deux heures dans un quartier avec ses habitant·e·s afin de recueillir des informations spatiales et sociales. C’est l’objectif de l’outil «Transect Walks» utilisé par les chercheur·euse·s du projet «Qualiscapes». Reportage sur le terrain, entre Bienne et Nidau.

Date de publication
15-10-2026

Le groupe s’arrête face à la gueule béante et sombre du tunnel piétonnier. A droite, une vaste place de jeux - étonnamment déserte pour un samedi après-midi – invite à retourner en enfance. A gauche, la pelouse commune d’un immeuble locatif – déserte elle aussi - éblouit presque tant elle scintille au soleil. «Tiens, je ne suis jamais venue ici. J’ai toujours pensé que ça devait être moche.» Et pourtant, cette habitante de Nidau fait régulièrement ses courses dans le supermarché situé juste en face, de l’autre côté de la route de Berne. Son mari, coiffé d’un large chapeau, renchérit. «Je ne m’attendais pas à autant de verdure. Dommage que ces espaces semblent peu utilisés…»

Cela fait une demi-heure environ que la petite troupe a quitté son point de ralliement, la place Guido-Müller, située à dix minutes à pied au sud de la gare de Bienne. Elle est formée d’habitant·e·s du quartier Weidteile, qui ont accepté de participer à l’un des «Transect Walks» organisés dans le cadre du projet «Qualiscapes», rattaché au PNR 81. Objectif de ces promenades méthodiques de deux heures encadrées par des membres de l’équipe de recherche? Comprendre l’usage de l’espace, la qualité du paysage et les éléments qui renforcent l’attractivité de l’environnement urbain, ce en dialoguant avec la population directement concernée sur le terrain.

Autre arrêt prévu ce jour-là: le croisement entre la route de Berne et la Keltenstrasse, deux axes très fréquentés de la cité bilingue. Ici, le bruit du trafic routier n’est couvert que ponctuellement par celui de la ligne ferroviaire avoisinante. Après avoir déniché un arbre prodiguant un peu d’ombre, Raimund Rodewald, expert du paysage auprès de la SL-FP (Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage), demande à la cantonade: «Comment pourrait-on renforcer l’identité du quartier à cet endroit?» Plusieurs paires d’yeux se tournent vers le guide. Les épaisses lunettes d’eye-tracking dont sont équipés les participant·e·s ne masquent pas leur étonnement. «Honnêtement, je ne vois pas trop pourquoi on voudrait donner une ‘identité’ à un lieu aussi peu attractif…», s’aventure un homme d’une cinquantaine d’années.

«Plus utile que d’aller voter»

Le groupe poursuit sa balade participative, cette fois en direction de la Thielle. Interrogée sur les raisons de sa présence, une femme explique tout en marchant: «De nombreuses personnes se plaignent de l’aménagement de leur ville ou de leur quartier mais ne font rien pour que les choses changent.» Selon elle, contribuer activement à une recherche telle que celle menée dans le cadre du projet «Qualiscapes» peut s’avérer «plus utile que d’aller voter», ou du moins «complémentaire».

Tandis que les marcheur·euse·s longent le lotissement des Schindlerhöfe, Raimund Rodewald -qui collabore au projet en tant que partenaire externe – rend attentif au jeu d’horizontalité et de verticalité entre ces imposants immeubles résidentiels des années 1960 et les arbres plantés dans les espaces verts communs attenants. Un participant réagit: «C’est intéressant. Je vois ces bâtiments tous les jours depuis la fenêtre de ma cuisine et jusqu’à aujourd’hui, je ne comprenais pas pourquoi ils exercent sur moi une espèce de fascination.» Visiblement, connaître le concept sous-tendant la planification du lotissement a permis à ce Nidowien de mettre de l’ordre dans le puzzle de sa pensée.

Des histoires transposables ailleurs

Destinés à déterminer quelles qualités de vie sont importantes pour les utilisateur·trice·s de l’espace bâti, les «Transect Walks» font figure d’échauffement en vue d’ateliers participatifs qui seront organisés dans un deuxième temps par les chercheur·euse·s. «Il s’agit de deux outils de cocréation complémentaires», précise Jonathan Bussard, collaborateur à l’Institut de géographie et de durabilité de l’Université de Lausanne. «L’avantage des promenades méthodiques sur le terrain, c’est qu’elles aident à faire le lien entre l’observation concrète et les savoirs locaux, tout en cassant la hiérarchie entre scientifiques et citoyen·ne·s.»

Les avis récoltés peuvent-ils réellement être qualifiés de savoirs locaux «authentiques» lorsqu’on guide volontairement l’attention des habitant·e·s vers des marqueurs précis de la culture du bâti, comme l’a par exemple fait Raimund Rodewald dans le cas des Schindlerhöfe? «On ne peut pas simplement ‘lâcher’ ces personnes sur le terrain et leur demander ‘qu’est-ce que vous en pensez?’», explique le collaborateur de la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage, qui habite lui-même Bienne. Même son de cloche chez Jonathan Bussard: «L’outil ‘Transect Walk’ permet de générer des narratifs spontanés, des histoires qui sont transposables ailleurs. Mais c’est un processus qui s’accompagne.»

Parmi les narratifs générés durant la promenade à Weidteile, certains sont d’ailleurs revenus de façon récurrente, au point de se transformer en motifs. A plusieurs reprises, des participant·e·s se sont ainsi dits agréablement surpris du nombre d’espaces verts disponibles dans leur quartier, tout en constatant que ces surfaces semblaient assez peu utilisées par les habitant·e·s. «Cela met le doigt sur le fait que contrairement au cliché, ce ne sont pas forcément les espaces verts qui manquent en ville, mais le lien entre les gens et ces espaces», commente Raimund Rodewald.

Ouvrir le champ des possibles

Autre motif qui semble émerger ce samedi-là: pour doper l’attractivité d’un espace bâti, il suffirait parfois de mieux guider les habitant·e·s vers ce lieu. Alors que le groupe fait halte au fond d’une étroite impasse coincée entre un HLM, un parking hébergeant des voitures déglinguées et un passage souterrain, les participant·e·s réalisent que ce non-lieu un peu glauque se trouve à un endroit stratégique, entre le vaste quartier d’habitations situé de l’autre côté de la route de Berne et la zone de détente au bord de la Thielle. Encouragée par le guide, l’imagination se met en marche. Un «corridor de baignade» voit virtuellement le jour, soit un cheminement balisé - voire végétalisé - qui inviterait les résident·e·s du quartier à se rendre à pied, une serviette de bain sous le bras, vers le cours d’eau tout proche.

Le bruit de la route avoisinante, les effluves malodorantes émanant des containers de l’immeuble, ainsi que la chaleur du soleil qui tape sur l’asphalte se rappellent bientôt au bon souvenir de la petite troupe, qui s’empresse de se remettre en mouvement. La parenthèse créative collective, qui a ouvert le champ des possibles, est déjà refermée. 

Et c’est justement là le défi auquel s’attaquent les chercheur·euse·s du projet «Qualiscapes»: identifier les points de bascule à partir desquels la modification de la qualité de la culture du bâti entraîne un affaiblissement du sentiment d’appartenance à un lieu de vie. Et, avec lui, l’engagement du public dans la transformation de son environnement. «A l’inverse, il s’agit aussi pour nous d’identifier les points de bascule à partir desquels la population retrouve un lien émotionnel positif avec son lieu de vie», commente Raimund Rodewald.

Patricia Michaud est une journaliste indépendante qui vit et travaille à Berne. Fille d'un ingénieur civil, elle a développé dès l'enfance un œil pour la culture du bâti.

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