«Dans une pers­pec­tive de long terme, l’en­tre­tien per­ma­nent des mo­nu­ments est la meil­leure des op­tions»

PNR 81

Le projet de recherche «Cultural Heritage needs Continuous Care (CH needs CC)» voit les choses en grand: il poursuit l’objectif ambitieux d’instaurer de nouvelles lignes directrices pour l’entretien du patrimoine culturel. Une restauratrice de l’équipe a réussi à rallier la quasi-totalité des services cantonaux de conservation des monuments historiques de Suisse alémanique à ce projet.

Date de publication
20-01-2026
Caspar Schärer
Architecte, journaliste et urbaniste ; responsable du transfert de connaissances au sein du PNR 81

Caspar Schärer: Madame Flückiger, en qualité de restauratrice, vous participez au projet de recherche de la SUPSI de Mendrisio intitulé «Cultural Heritage needs Continuous Care». Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

Flavia Flückiger: Avec notre projet, nous entendons promouvoir l’entretien régulier des biens culturels. Le contrôle et l’entretien continus des biens culturels permettent de conserver ces derniers plus longtemps en bon état et à moindres frais, tout en préservant leur authenticité historique. Il nous revient de promouvoir l’entretien en tant que pratique éprouvée, à l’image de la prévention dont nous faisons preuve pour préserver notre santé. Je fais partie de l’équipe centrale du projet de recherche animé par la cheffe de projet Giacinta Jean et je suis responsable de nos activités pour la Suisse alémanique. L’équipe inclut également Francesca Piqué ainsi que Julian James et ses collaboratrices Cécile Roulin et Lucia Huguenin, responsables du Tessin et de la Suisse romande. Pour la communication et l’interaction avec les partenaires du projet, nous sommes également appuyés par Francesca Cellina, Luca Morici et Rebecca Bertero. Comme nous sommes au début du projet, ma mission consiste à présent à prendre contact et à communiquer avec nos partenaires de la pratique de la Suisse alémanique.

Cela signifie donc que le projet touche effectivement toute la Suisse. Qui sont les partenaires du projet?

Les 26 services cantonaux de conservation des monuments historiques constituent un groupe important des partenaires du projet. Notre objectif est de développer des lignes directrices pour des mesures d’entretien des biens culturels concrètes et permanentes. Pour cela, nous avons bien sûr besoin de l’expérience et des contributions des partenaires de la pratique. Les conservateur·rices des monuments historiques des cantons en font partie. Nous collaborons également avec l’Association suisse de conservation et restauration et avec Domus Antiqua Helvetica, qui représentent respectivement les exécutant·es et les propriétaires. Nous sommes soutenus et accompagnés dans ce processus par le Réseau suisse pour le patrimoine culturel et par Patrimoine suisse. Les résultats du guide à proprement parler doivent finalement être repris par la Commission fédérale des monuments historiques et divulgués dans une publication.

Si je comprends bien, un tel guide pour l’entretien des biens culturels fait encore défaut à ce jour, bien que les services compétents s’appellent les « ervices des monuments historiques».

Dit comme cela, c’est un peu exagéré, ce constat n’est pas faux en soi. Dans un premier temps, nous avons passé en revue bases légales et financières des différents cantons. C’est ainsi que nous avons constaté que la question de l’entretien régulier est quasiment absente des lois cantonales. Il est certes question d’un devoir d’entretien qui, cela va sans dire, vaut également pour les propriétaires de droit public. Dans la pratique, toutefois, un grand nombre de cantons renvoient aux propriétaires privés. Il existe certes des aides financières, mais elles ne sont accordées tout au plus qu’en cas de surcoûts liés aux exigences en matière de conservation des monuments historiques. Et lorsque le montant des subventions disponibles est faible, il est évidemment difficile de faire bouger les mentalités chez les propriétaires privé·es. Pour le dire autrement, les investissements ciblent plutôt des mesures non récurrentes qui apportent des résultats tangibles, quand bien même elles s’avèrent plus onéreuses et plus invasives à long terme. 

Vous utilisez le terme «Unterhalt» en allemand pour désigner l’entretien. Voyez-vous ici une différence avec le terme «Pflege»?

C’est la deuxième chose qui nous a frappés dès le début. Il n’existe pas de définition officielle de ce que l’on entend exactement par ces deux termes. Les différences entre les régions linguistiques sont intéressantes à cet égard. En italien et en français, on utilise des termes spécifiques tels que, respectivement, « manutenzione » et « entretien », tandis que l’allemand utilise un grand nombre de termes différents. Les termes « Unterhalt », « Pflege », « Instandhaltung » ou « Instandstellung » tantôt comme des synonymes, tantôt avec des acceptions différentes. Quant au terme allemand « Nachsorge », tel qu’il a été défini dans la version allemande de 2007 des « Principes pour la conservation du patrimoine culturel bâti en Suisse » (« Leitsätze zur Denkmalpflege in der Schweiz 2007 »), il n’apparaît nulle part.

Le titre anglais du projet de recherche parle quant à lui de «continuous care». J’entends par là un entretien permanent et non une mesure de rénovation de grande ampleur nécessitant l’installation d’échafaudages tout autour du bâtiment.

Regardons comment cela se passe dans un autre domaine, celui de la protection de la nature : l’entretien du milieu naturel est quelque chose qui va de soi. Cela s’explique bien sûr par la chose entretenue, qui évolue plus rapidement. L’entretien régulier des réserves naturelles et des parcs s’impose comme une évidence « par nature ». En ce qui concerne la conservation des jardins historiques, les travaux d’entretien des parcs sont une réalité déjà mieux établie. Toutefois, il est d’ores et déjà possible de faire un rapprochement avec l’entretien du patrimoine culturel. En effet, à long terme, l’entretien permanent des monuments s’avère plus opportun et plus économique. Plus les dommages sont détectés à un stade précoce, moins l’ampleur des mesures à prendre est importante. Cela permet de retarder, voir d’éviter les grosses restaurations coûteuses, mais aussi de réduire les pertes de substance architecturale d’origine.

Vous avez indiqué précédemment que vous étiez responsable des partenaires du projet pour la Suisse alémanique. Qu’est-ce que cela signifie concrètement?

J’établis une liaison avec les services des monuments historiques de 21 cantons. Mes collègues au sein de l’équipe font de même en Suisse romande et en Suisse italienne et nous nous concertons régulièrement à ce sujet. Certains cantons font déjà partie intégrante du Programme national de recherche « Culture du bâti » depuis la phase de candidature ; quant aux autres cantons, nous avons pris contact avec eux au cours de l’été. Tous les services cantonaux concernés ont ensuite reçu un questionnaire sur la base duquel nous avons examiné la situation juridique et financière spécifique de chaque canton, ainsi que les modalités de financement des travaux d’entretien, sous réserve de faisabilité. Les retours et les réactions sont globalement positifs, les conservateurs·rices du patrimoine participant·es appelant de leurs vœux un tel changement de paradigme. Fin octobre sera organisé un atelier dont le but sera de présenter les résultats consolidés et d’étudier avec les partenaires de la pratique les aspects que nous entendons développer.

À ce propos, vous menez actuellement de nombreux entretiens, que ce soit lors de rencontres personnelles, par téléphone ou par e-mail. Quel est votre ressenti en tant que restauratrice plutôt habituée à travailler avec des matériaux et des espaces?

Sur les chantier, j’ai l’habitude de collaborer au quotidien avec des spécialistes de tous les domaines possibles. En tant que restauratrice, je fais souvent office de relai entre les architectes, les artisans et les équipes de conservation du patrimoine et de recherche en construction. Ce rôle exige forcément de nombreuses discussions et une grande coordination. Dans le cadre de ce projet, j’apprécie beaucoup le fait d’être pour une fois davantage impliquée à ce niveau de communication. Notre projet rassemble de nombreuses personnes qui partagent les mêmes valeurs et font profiter de leur vaste expérience, tout en étant soucieuses de leur propre développement. Sur le principe de l’entretien, tout le monde est unanime, mais dans la pratique, c’est une toute autre histoire. Les propriétaires ont besoin d’instructions et d’une assistance technique pour pouvoir mettre en œuvre ce processus positif.

À propos de l'interviewée 

 

Flavia Flückiger est conservatrice-restauratrice MA/SCR et possède son propre atelier à Berne. En 2018, elle a obtenu son master en conservation-restauration en marge de son activité professionnelle et possède depuis 2020 son propre atelier de restauration à Berne. Elle travaille également comme collaboratrice scientifique dans le cadre du projet de recherche « CH needs CC » du Programme national de recherche PNR 81 et enseigne à la Haute école des arts de Berne. Flavia Flückiger est membre de l’Association suisse de conservation et restauration (SCR).

À propos du programme PNR 81

 

Le Programme national de recherche « Culture du bâti » (PNR 81) du Fonds national suisse rassemble 13 projets de recherche. L’appel à projets a été lancé en 2023, la sélection des projets s’est déroulée en 2024 et la phase de recherche, en cours depuis début 2025, s’étendra sur une période de cinq ans pour s’achever en 2030. Le comité de direction du PNR 81 est composé de dix expert·es suisses et étranger·ères et est présidé par Paola Viganò, professeur à l’EPFL.

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