«Il y a une vo­lonté crois­sante d’in­tro­duire le vi­vant sur les lieux fu­né­raires»

Les pratiques funéraires évoluent. Comment aménager les cimetières d’aujourd’hui (et de demain) en tenant compte des évolutions sociétales, de l’impact environnemental et des contraintes réglementaires? Balade dans le cimetière de Neuchâtel avec Natacha Guillaumont, responsable du projet du PNR 81 «Funerary Lives».

Date de publication
13-10-2026

Les mort·e·s ont une belle vue. Les vivant·e·s aussi. Natacha Guillaumont est accoudée à la balustrade du centre d’accueil du cimetière de Beauregard, qui surplombe le lac de Neuchâtel. De là, on aperçoit le site funéraire verdoyant qui descend en terrasses successives et semble tomber directement dans l’eau. En face, les montagnes veillent, telles des grandes sœurs minérales, sur les défunt·e·s.

Neuchâtel fait partie des neuf communes participant au projet du PNR 81 «Funerary Lives». Piloté par cette professeure à la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève, l’étude explore les transformations des pratiques funéraires, ainsi que les défis qu’elles posent. Municipalités, services funéraires, gestionnaires de cimetières et de crématoriums, citoyen·ne·s concerné·e·s: ils et elles planchent ensemble sur des solutions concrètes.

Natacha Guillaumont, pourquoi avoir choisi le cimetière de Neuchâtel pour cet entretien?
Il s’agit d’un bon exemple de cimetière «historique» qui a dû partiellement se réinventer récemment dans le cadre d’importants travaux de rénovation. Construit dans les années 1880, il comporte encore plusieurs quartiers de concessions à l’ancienne. En parallèle, des solutions ont dû être trouvées pour intégrer de la façon la plus élégante possible les tombes de durée plus courte, ainsi qu’un nombre croissant d’urnes funéraires. Et bien sûr pour offrir aux familles des espaces d’accueil repensés. En termes de végétation aussi, il a fallu jouer entre le concept d’origine – axé sur des arbres monumentaux taillés avec soin – et la sensibilité contemporaine pour des espaces faisant la part belle à une végétation spontanée, telle que les prairies hautes.

Lorsqu’on parcourt en compagnie de l’urbaniste-paysagiste les allées du site, le contraste est en effet saisissant entre les tombes concessionnées, qui affichent de manière ostentatoire leurs sculptures raffinées, et les modestes tombes à la ligne, agencées en rangs d’onions. Les murs de pierre soutenant les terrasses, eux, accueillent les urnes des personnes incinérées. Quelle que soit la façon dont elles et ils reposent dans le cimetière, tou·te·s ses paisibles habitant·e·s bénéficient de la même protection végétale offerte par les arbres séculaires. Comme souvent dans les cimetières, on retrouve ici un mélange d’espèces: des conifères pour leurs aiguilles persistantes (sempervirens, toujours vertes) et des caduques symbolisant le cycle et la renaissance des feuillaisons.

Quelles sont les transformations les plus marquantes qu’ont connues les pratiques funéraires en terre helvétique durant les dernières décennies?
L’évolution la plus importante est clairement la généralisation de la crémation. Actuellement en Suisse, environ 90% des défunt·e·s sont incinéré·e·s. Ce changement modifie la gestion des cimetières de plusieurs façons. D’une part, il faut imaginer de nouvelles manières de disposer des cendres. D’autre part, la place libérée par le nombre moindre de tombes peut être réaffectée, par exemple à une végétalisation accrue. Une autre évolution marquante est la prise en compte grandissante des besoins spécifiques des personnes non-chrétiennes, qu’elles soient d’une autre confession ou sans religion.

Outre sur les défis sociaux, le projet «Funerary Lives» met l’accent sur les enjeux environnementaux liés à la façon dont nous disposons de nos mort·e·s. Pourriez-vous en citer quelques-uns?
On constate une nette augmentation de l’intérêt pour des inhumations et des crémations plus écologiques et naturelles. Des pratiques de biocompostage ont ainsi fait leur apparition, même si leur statut légal reste à clarifier dans la plupart des pays occidentaux. On peut citer la terramation, qui prévoit de placer le corps dans un sarcophage garni de broyats végétaux pour faciliter sa décomposition. L’humusation, elle, vise à laisser la dépouille se transformer hors-sol en humus fertile, en la recouvrant de broyats végétaux. En Suisse, un projet pilote a été lancé au début de l’année 2026 par le Swiss Human Institute of Forensic Taphonomy (SHIFT) afin de tester cette seconde méthode. Les rituels funéraires se déroulant en pleine nature ont eu aussi la cote. Ainsi, on voit s’ouvrir de plus en plus de forêts du souvenir, qui permettent aux proches d’une personne décédée d’enterrer les cendres au pied d’un arbre.

Ces nouvelles tendances vertes ont-elles un impact sur l’aménagement des cimetières traditionnels?
Oui. Un bon exemple est celui de Genève et de son cimetière de Châtelaine, où un quartier naturel sera inauguré prochainement. Les personnes qui souhaitent y reposer, ainsi que leurs proches, s’engagent à respecter certains principes: pas de soins de thanatopraxie, port de vêtements non synthétiques, cercueil en bois indigène et non vernis enfoui moins profondément pour une meilleure décomposition, etc. Un autre exemple intéressant est celui du cimetière de Madretsch, à Bienne, qui offre la possibilité d’opter pour une inhumation des cendres directement dans une forêt funéraire adjointe à l’établissement.

Au-delà des rituels funéraires, le changement climatique a aussi des effets sur le processus de décomposition des corps…
En effet. La forte baisse de la biodiversité et du nombre d’insectes provoquant la décomposition des dépouilles perturbe tout le cycle de régénération. Il est donc nécessaire de réévaluer la profondeur minimale autorisée pour l’enfouissement des corps. Dans un autre registre, on peut citer les aménagements paysagers dans les cimetières. En raison des sensibilités environnementales accrues, on a renoncé il y a une vingtaine d’années à l’utilisation de certains produits phytosanitaires. La végétation s’en trouve forcément modifiée.

Un peu plus tard, alors que nous empruntons un chemin longeant le Jardin du recueillement – un espace vert agrémenté de bancs, qui a de faux airs de parc - Natacha Guillaumont pointe du doigt des jardiniers accroupis dans leur tenue de travail. «Vous voyez, ils désherbent à la main.» La chercheuse s’empresse de sortir son smartphone pour immortaliser cette scène en images. Puis elle quitte le chemin asphalté et s’enfile sur un sentier de traverse herbeux et humide, longeant un ruisseau à l’allure sauvage. Le contraste avec les arbres manucurés du 19e siècle est criant. «Il y a une vraie demande sociétale pour davantage de biodiversité dans les aménagements publics», commente la professeure.

Dans certaines parties du cimetière que nous venons de traverser, on oublie presque qu’on se trouve sur un site funéraire. Pour un peu, on se croirait dans un jardin public, voire en pleine nature…
En effet, la physionomie des cimetières a beaucoup changé ces dernières décennies. Une première cause est l’anonymisation des sépultures: elles sont globalement plus petites, plus sobres, moins visibles. Par ailleurs, j’observe une vraie volonté, de la part de certaines municipalités, de valoriser ces poches de verdure, de les ouvrir à la population. A l’étranger, un exemple particulièrement frappant est celui de Vestre Kirkegård, à Copenhague. Ce vaste cimetière comporte de larges allées plantées d’arbres et des pelouses ouvertes. Les habitant·e·s viennent y lire, y pique-niquer et même y faire leur jogging.

En somme, on en a fait un lieu de vie?
On n’en est pas au niveau de certains cimetières sud-américains, où la mort se fête. Mais il y a une volonté croissante d’introduire le vivant sur les lieux funéraires, peut-être aussi d’éviter une coupure nette entre les «deux mondes». En Suisse, la ville de Berne travaille beaucoup en ce sens. Un exemple: récemment, une partie du crématorium du cimetière de Bremgarten a été converti en restaurant ouvert au grand public. Son nom en dit long: «La Vie».

Contrairement à des villes telles que Berne, de nombreuses communes de moindre taille manquent de moyens et d’outils structurés pour faire face aux défis actuels. Comment le projet «Funerary Lives» pourrait-il les aider?
Une étude préliminaire que nous avons menée en 2024 a en effet montré un écart flagrant entre petites et grandes communes. Ces dernières ne disposent en général pas d’un service spécialisé dans la planification des pratiques funéraires et dans l’aménagement des cimetières. Elles se retrouvent souvent démunies face à ces thèmes sensibles, d’autant qu’il existe une multitude de réglementations différentes à l’échelle nationale. Des représentant·e·s des neuf communes participant au projet «Funerary Lives» sont directement impliqué·e·s dans la recherche. Ils et elles sont confronté·e·s à des défis différents, tels que choix de la végétation ou plan du cimetière. Lors d’ateliers pratiques, nous faisons circuler nos connaissances respectives. Elles sont complétées par les observations de collègues anthropologues et sociologues, qui repèrent les besoins de la population et des familles, notamment en termes de durabilité. Notre but est d’en tirer des outils concrets à disposition des communes.

Nous faisons un crochet par le Quartier des 4 saisons, un espace cinéraire semi-anonyme dans lequel le nom de chaque défunt·e est inscrit au dos de l’une des quatre sculptures en granit en forme de feuille. L’arrivée soudaine d’une forte averse nous oblige néanmoins à courir nous réfugier dans le restaurant de l’EMS qui jouxte le site funéraire.

N’est-il pas un peu ironique qu’un établissement pour personnes âgées se situe juste à côté d’un cimetière? «Il est aussi bordé par une salle d’escalade, plusieurs écoles et une crèche», rétorque Natacha Guillaumont. Plusieurs générations pleines de vie qui viennent se mêler, dans les allées de Beauregard, à toutes celles – silencieuses - qui les ont précédées.

Patricia Michaud est une journaliste indépendante qui vit et travaille à Berne. Fille d'un ingénieur civil, elle a développé dès l'enfance un œil pour la culture du bâti.

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