Tout se trans­forme: TRACÉS aussi (1/2)

150 ans TRACÉS

TRACÉS est l’une des plus anciennes revues romandes encore en activité. Le secret de cette longévité? La révolution permanente. Depuis une dizaine d’années, la revue est surtout ancrée dans un solide réseau de compétences, un système qui développe services et outils professionnels: espazium.

Date de publication
17-11-2025

Le Bulletin de la Société vaudoise des ingénieurs et des architectes (1875-1899) est créé à l’initiative de 123 membres de la section vaudoise de la Société des ingénieurs et architectes. Ce premier Bulletin, édité à Lausanne, est distribué quatre puis huit fois l’an à ses membres. Les articles s’assimilent à des exposés d’éminents collègues: recherche et développements de matériaux, concours et réalisations architecturales notoires, ponts et tunnels, nécrologies, etc. 
Cette intense mobilisation éditoriale est en partie suscitée par l’engouement pour le chemin de fer et l’ambition aussi romantique qu’économique de relier la Suisse romande à l’Italie, puis à l’Orient via le tunnel du Simplon (finalement achevé en 1906). L’équivalent alémanique, fondé un an plus tôt, porte d’ailleurs comme premier titre Die Eisenbahn (le chemin de fer), avant d’être renommé Die Schweizerische Bauzeitung, en 1883. À l’époque, l’éventualité d’une fusion avec l’organe romand de la SIA est réfutée par les membres des deux côtés de la Sarine, dans un contexte de méfiance grandissante entre la France et l’Allemagne.
25 ans plus tard, le cahier technico-scientifique est refondé en Bulletin technique de la Suisse romande (1900-1978) et distribué à l’ensemble des membres francophones de la SIA ainsi qu’aux anciens camarades de l’École d’ingénieurs de Lausanne. Sa fréquence passe progressivement de 8 à 26 éditions par an, un rythme bimensuel qu’il conservera plus d’un siècle. Le bulletin technique devient progressivement l’«organe» de plusieurs sociétés: Commission centrale pour la navigation du Rhin, Association suisse d’hygiène et de technique urbaines, Association suisse des ingénieurs conseils, Groupe romand des anciens élèves de l’EPFZ, et surtout des sections SIA des cantons de Vaud, puis de Genève.
Dans l’esprit corporatiste qui les anime, les rédacteurs sont bénévoles: le comité de rédaction est composé majoritairement d’ingénieurs représentants chaque canton et d’une poignée d’architectes influents, notamment ceux qui reçoivent les commandes les plus prestigieuses de ce début de siècle. Pourtant, dès 1900, le modèle économique de la revue évolue, avec l’apparition de publicités de concepteurs de machines, de mobilier, d’outillage, etc. qui se multiplient, jusqu’à gagner la page titre, en 1912. Quant à la maquette graphique, elle n’évolue que très lentement, toujours à partir d’un système en double colonne, d’abord séparées par une ligne très fine.
 

1979: IAS, la revue de la SIA

Il faut attendre 1979 pour que la SIA parvienne à fédérer ses membres et investir dans le bulletin, qui est renommé à l’occasion IAS pour Ingénieurs et architectes suisses (1979-2000), anagramme de la SIA. La refonte graphique amène une mise en page plus vivante et de la couleur, enfin, d’abord réservée à quelques annonces publicitaires. «Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle, écrit le premier rédacteur en chef salarié, Jean-Pierre Weibel, grâce au pas le plus décisif depuis Gutenberg: l’arrivée de l’informatique dans les arts graphiques.»
Cet ingénieur aéronautique, enthousiasmé par les nouvelles technologies, va surtout marquer la revue par sa plume engagée et ses prises de positions publiques, en faveur de l’environnement, de l’approvisionnement énergétique ou d’une politique concertée de mobilité. Dans son dernier éditorial, en 1999, il attribue à l’EPFL (située à deux arrêts du nouveau métro) l’ouverture d’IAS aux nouvelles technologies. En 26 ans, le tirage de la revue passe de 2000 à 4200 (pas loin des 4500 actuels) et augmente considérablement les recettes d’annonceurs, ce qui permet d’agrandir la rédaction professionnelle.


1992: un tournant culturel

En 1992, la maquette graphique évolue soudainement, avec une couverture qui évoque le déconstructivisme alors en vogue en architecture (design graphique: Gottschalk+Alk, Zurich). Les architectes de la rédaction abordent la construction comme «une question culturelle» et la coordination interdisciplinaire devient un sujet central. Ce changement de perspective accompagne une mutation profonde qui s’opère au sein de la SIA, notamment sous l’impulsion de la construction de l’espace économique européen et l’accord de l’OMC sur le commerce des services (1994): l’ouverture des marchés publics incite les mandataires à se protéger en introduisant des critères qualitatifs – et donc culturels – dans les passations de mandats. C’est le début de qu’on appellera, dix ans plus tard, la «culture du bâti». Les concours font l’objet de débats passionnés dans cette décennie, qui voit aussi émerger les starchitectes à l’international. Parmi les associations nommées dans l’impressum figure désormais la Fédération des architectes suisses (FAS).
En 1994, les rédactions des trois revues IAS (Romandie), SI+A Schweizer Ingenieur und Architekt (Zurich) et Archi (Lugano) sont regroupées en une seule maison, la Société des éditions des associations techniques et universitaires (SEATU), une société anonyme dont les actionnaires majoritaires sont la SIA et ses sections.


TRACÉS

En mars 1999, le conseil d’administration de la SEATU annonce tambour battant un «changement mémorable». Avec l’appui d’une équipe renouvelée, la revue couvrira désormais trois domaines à part égale: «Architecture et bâtiment», «Génie civil», «Nouvelles technologies». Le premier domaine est pris en main par Francesco Della Casa, un architecte qui s’est réorienté vers le journalisme et qui prend la tête de la rédaction un an plus tard, après une nouvelle mue graphique qui marque le changement de ton (design graphique: Atelier Poisson, Renens). 
En 2002, le titre change. «TRACÉS n’est ni un truc d’architectes, ni un machin pour ingénieurs, encore moins une brochure pour techniciens», précise Maya Haus dans le premier éditorial, car l’enjeu est désormais de décloisonner les disciplines. La porte est grande ouverte pour y faire pénétrer les sciences humaines, les sciences de la ville et surtout le paysage. La revue, partenaire de la première édition de Lausanne Jardins (2000), noue avec la manifestation paysagère une relation durable. Le nouveau titre aurait été déniché dans son sillage. Au fil des éditions, TRACÉS s’impose désormais plus largement comme une revue culturelle qui multiplie les points de vue sur le bâti (et même le non-bâti), émanant de rédacteur·rices et chroniqueur·euses formé·es aux sciences humaines – anthropologie, histoire, sociologie. Christophe Catsaros, philosophe, accentue encore ce trait, quand il prend la relève de sa direction en 2010, marquant la décennie de ses éditoriaux qui critiquent les exubérances et les méfaits de la starchitecture (lire p. 32).
Mais la structure des médias évolue rapidement et la digitalisation grandissante influence les modes de parution. En 2020, avec un nouveau rédacteur en chef, TRACÉS change de rythme et prend la forme d’une revue mensuelle, tout en retrouvant l’esprit de la maquette graphique du bulletin des origines, avec ses lignes fines (conception: Automatico Studio, Bienne). Face à la «grande accélération» de l’information, une double stratégie est mise en œuvre: réagir à l’actualité avec des contenus en ligne (rythme rapide), enquêtes au long cours dans les dossiers thématiques paraissant une fois le mois (rythme lent)1. Fini le bulletin souple, «jetable», l’ambition est de poursuivre la ligne éditoriale patiemment composée par les prédécesseurs (transdisciplinaire, engagée) tout en représentant dignement le travail des professionnel·les de Suisse romande, notamment en introduisant un suivi régulier des réalisations. 


espazium.ch entre en piste

De fait, la révolution copernicienne enclenchée à la fin des années 1990 a transformé un bulletin technique en une revue dédiée à la culture du bâti, qui réunit autant qu’elle représente les professionnel·les. La maison d’édition est renommée espazium – les éditions pour la culture du bâti en 2015 et les échanges nourrissent les trois rédactions francophone, alémanique (TEC21) et italophone (Archi). En 2010, la SIA lance officiellement ses «Tables rondes culture du bâti», un processus qui mènera à la fameuse Déclaration promulguée par Alain Berset à Davos, en 20182. Les acteurs et actrices de cette culture ne peuvent plus travailler en vase clos, il est temps de toucher un public élargi, puisque tout le monde est concerné par les problématiques du bâti.
Il leur faut une plateforme qui concentre ces enjeux: dès 2015, Cedric van der Poel s’attèle avec sa collègue alémanique Nathalie Huonder à la mise en place du portail trilingue ­espazium.ch, qui va propulser les contenus des rédactions bien au-delà des limites physiques imposées par la distribution de titres imprimés. Ce travail de longue haleine mise sur un basculement qui s’opère lentement, puis s’accélère avec la montée en puissance des réseaux sociaux. Pari tenu, dix ans plus tard: les contenus des rédactions sont partagés, likés, commentés. Alors que la grande presse connaît une succession de crises, espazium tient bon. En dix ans, trois plateformes s’imposent comme des outils professionnels quotidiens: competitions.ch, events.ch, puis education.ch avec l’objectif de rassembler toutes les formations du pays liées à la culture du bâti. 


150 ans de changements

On le voit, l’apparente stabilité associée à la longévité exceptionnelle de cette revue professionnelle cache en réalité une évolution continuelle, nécessaire à sa survie. Il n’y a pas que les professions SIA qui changent. Avec la numérisation de l’information, c’est aussi le modèle économique de la presse technique qui doit évoluer, non seulement parce que les revenus publicitaires baissent inexorablement (la participation de la SIA, elle, reste stable, couvrant 13-15% des frais de production), mais aussi parce que les pratiques évoluent: désormais, on lit sur son écran, sur smartphone, et même parfois sur papier. Les administrations et les entreprises engagent leurs propres communicant·es; les chercheur·euses de l’EPFL ne publient plus que dans des journals internationaux; quant aux ingénieur·es, ils et elles ne s’investissent dans la rédaction d’articles techniques qu’au prix de patients efforts. Où est passé l’esprit corporatiste qui animait jadis ces colonnes? Pourtant, les défis communs ne manquent pas, avec les transformations en profondeur qu’imposent celles du climat. 
Dans ce contexte, pour continuer à assurer sa première mission, le système espazium offre désormais une palette de services en plus de ses plateformes: publications spéciales, outils en ligne, modérations, événements, organisation de prix, etc. Parachevant cette évolution, espazium devient la bannière réunissant toutes ces activités attachées aux professionnel·les SIA et à la culture du bâti. En conséquence, en 2026, la revue que vous tenez entre les mains aura un nouveau titre. Sa mission, en revanche, reste la même: informer avec un esprit critique, prendre position, nourrir les débats, présenter les pratiques innovantes qui vont dans le sens d’une fabrique durable de la ville et des territoires.

Note

 

1  À l’époque, le concept réagit à la théorie popularisée dans le livre de Daniel Kehnemann sur les deux modes de pensées: Thinking, Fast and Slow, Farrar, Straus and Giroux, 2011

 

 2  davosdeclaration2018.ch


 

Magazine

Sur ce sujet