Ré­in­ven­ter les modes d’ha­bi­ter : l’œuvre in­so­lite de Re­née Gail­hous­tet

L’architecte Renée Gailhoustet œuvre principalement en banlieue parisienne, dans le cadre de commandes publiques de logement social. Elle inscrit son travail dans la continuité des propositions hors normes de l’architecte Jean Renaudie

Date de publication
02-04-2013
Revision
23-10-2015

La diversité et la singularité des dispositions spatiales que produit Renée Gailhoustet pour l’habitat illustrent sa capacité à inventer. A ce titre, le projet du centre-ville d’Ivry-sur-Seine constitue, à partir de 1962 et pendant plus de 20 ans, un laboratoire d’expérimentations fertile.
Renée Gailhoustet rencontre Jean Renaudie lorsqu’elle entre en 1952 dans l’atelier extérieur de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, dirigé par les architectes Marcel Lods, André Hermant et l’ingénieur Henri Trezzini, « un des rares à accepter les filles ». Tous deux mènent une existence commune jusqu’en 1968. Ils partagent leur engagement politique et sont habités par les mêmes convictions sur l’architecture. Ils exerceront cependant toujours avec des agences indépendantes. 
Né dans le Limousin, Jean Renaudie (1925-1981) intègre l’Ecole en 1946. Deux ans après, il fait partie du groupe qui fomente la scission de l’atelier extérieur d’Auguste Perret et qui va aboutir à la création de l’atelier autour de Marcel Lods. Il y croise Jean Deroche, André Ravéreau ou Roland Simounet. Son diplôme, une Maison des Jeunes et de la Culture à Limoges, est présenté en 1958. Puis il fonde l’Atelier de Montrouge (ATM) avec d’anciens élèves de Louis Arretche, Jean-Louis Véret, Gérard Thurnauer et Pierre Riboulet. Constitué de jeunes architectes confrontés aux besoins de logement de l’après-guerre et fonctionnant de façon collégiale, l’ATM devient l’un des acteurs majeurs du renouvellement de l’architecture française.
Née en 1929 à Oran en Algérie, Renée Gailhoustet obtient en 1951 une licence de lettres avant de choisir de devenir architecte. En 1958, lassée par le « conformisme » de Lods, elle poursuit dans l’atelier de Jean Faugeron. Le sujet de son diplôme, présenté en 1961, est jugé audacieux car peu abordé à l’Ecole : il s’agit du logement collectif. Situé aux abords du canal Saint Martin, son projet envisage des tours comportant des appartements en semi-duplex inspirés des immeubles projetés par Georges Candilis et Shadrach Woods à l’ATBAT1en 1952 . Ce projet dévoile sa connivence créatrice avec Jean Renaudie. Il dessine une portion du plan masse et y intègre une version de son propre diplôme. Renée Gailhoustet est ensuite engagée chez Roland Dubrulle pour prendre en charge la rénovation du centre-ville de la municipalité communiste d’Ivry-sur-Seine, qui jouxte Paris. D’abord salariée, elle crée sa propre structure en 1962 lorsqu’on lui confie la commande de la tour de logements sociaux de la rue Raspail. Simultanément, les propositions non réalisées de Jean Renaudie au sein de l’ATM pour le village de Gigaro en 1963-1964, le quartier des Francs-Moisins en 1966 et la ville nouvelle du Vaudreuil près de Rouen en 1967-1968 forment le terreau d’édifications innovantes à venir pour les deux architectes. Ils fréquentent Shadrach Woods, rencontrent les Anglais Alison et Peter Smithson. Sans appartenir au Team 10, ils sont néanmoins imprégnés des idées qui y sont débattues.
Après mai 1968, suite à des différends politiques et des désaccords profonds sur la teneur du dessin du Vaudreuil, Jean Renaudie quitte brutalement l’ATM. Au même moment, il se sépare de Renée Gailhoustet. Fidèle à leur complicité intellectuelle, elle l’invite à réfléchir avec elle à la configuration du centre-ville d’Ivry-sur-Seine,un projet dont elle devient architecte en chef en 1969. Les conditions de production sont favorables. L’aménageur, l’Organisme municipal d’habitations à loyer modéré, dirigé par Raymonde Laluque pense que les possibilités de l’architecture à améliorer le cadre de vie des ouvriers sont réunies. Ils sont prêts à suivre les architectes dans la voie de l’innovation. Alors que le nom de Jean Renaudie n’apparaît pas, son intervention est déjà fondamentale : partant de l’implantation des tours de logements projetées par Renée Gailhoustet, il y insère des architectures à gradins en réseau et transforme ainsi profondément le plan masse. Il obtient le statut de co-architecte en chef en 1970 et sa contribution devient officielle avec la commande de l’immeuble de logements sociaux de l’avenue Danielle Casanova livré en 1972. Ce dernier inaugure une œuvre libre de toute référence : les architectures continues en béton brut de Jean Renaudie imbriquent désormais des logements tous différents, qui comportent au moins une terrasse en pleine terre, pouvant devenir jardin, ainsi que des commerces, bureaux, équipements publics, activités. Construits sur un système structurel de poteaux, leurs volumes s’appuient sur des géométries triangulaires. Chaque plan de niveau revêt dès lors l’aspect d’un puzzle. Ces « bâtiments pyramidaux »rompent singulièrement avec les schémas spatiaux reconduits dans le logement social collectif. Ivry-sur-Seine constitue à ce titre une terre féconde qui permet à Jean Renaudie de mettre en germe des édifices marqués par la figure, véritablement obsessionnelle, de la colline. L’immeuble Casanova et l’ensemble Jeanne Hachette (1969-1975) sont suivis de l’édification d’une opération à Givors près de Lyon, cette fois réellement bâtie sur un terrain en pente2. Ainsi « on monte sur le dos des maisons ». Ces édifices « cultes », surnommés les « étoiles », le hissent au rang de Grand Prix National d’Architecture en 1978. 

Reconfiguration du centre-ville d’Ivry-sur-Seine 


L’affirmation d’une collaboration entre les deux architectes sur le projet d’Ivry-sur-Seine, où ils finissent d’ailleurs par habiter et exercer tous deux, preuve irréfutable de leur engagement, mérite d’être examinée. S’ils échangent les informations liées aux programmes dont ils ont respectivement la charge, à aucun moment ils ne conçoivent conjointement un bâtiment. Renée Gailhoustet respecte les grands principes posés par lui dans ses propositions. La rupture inaugurale que suscite la conception de l’immeuble hors normes de l’avenue Casanova fait preuve d’une radicalité qui, au-delà de tout formalisme, s’avère fertile : elle est désormais systématiquement déclinée dans la suite de sa production, à Ivry-sur-Seine mais aussi à Aubervilliers, Saint-Denis, Villejuif, puis Gentilly, Romainville, Villetaneuse et enfin sur l’île de La Réunion. 
Réalisé sur plus de vingt ans, le centre-ville d’Ivry-sur-Seine a l’intérêt de faire coexister des réalisations dissemblables de Renée Gailhoustet : leur diversité témoigne du changement de référence opéré dans sa pratique. Ce territoire constitue un laboratoire expérimental initial, les résolutions spatiales proposées, parfois seulement dessinées, offrant un champ des possibles. De 1962 à 1975, elle y édifie des bâtiments de logements sociaux inspirés de Le Corbusier : les tours Raspail (1963-1968), Lénine (1966-1970), Casanova (1971-1973) et Jeanne Hachette (1972-1975), ainsi que l’ensemble Spinoza, impressionnant avatar de l’unité d’habitation de Marseille (1966-1973). Les logements, bien que très travaillés, restent des « cellules ». Le tribut à Jean Renaudie est tel qu’elle les rejette partiellement pour leur « orthodoxie corbuséenne de la typification », et ce malgré l’aboutissement et la fortune critique de la tour de semi-duplex Raspail. A partir de 1971, dans la lignée de Jean Renaudie et à Ivry-sur-Seine, elle dessine des ensembles pyramidaux aux configurations et géométries variées, les plans masse successifs rendant compte de sa recherche exploratoire réitérée. Dans cette veine, elle réalise Le Liégat (1971-1982) et Marat3 (1971-1986), des ensembles comprenant des logements ainsi que des activités et des commerces. Chaque appartement est unique, chaque plan de niveau est un puzzle. Les espaces habités sont complétés de loggias, terrasses et patios. 

La trame Renaudie / Gailhoustet

 
La relation singulière entre les deux architectes questionne la nature de la transmission dans le champ architectural. Renaudie souhaite refonder la théorie à partir de nouveaux concepts qu’il introduit. Il parle de « structure », de « combinatoire », de « complexité ». Il énonce même que « sans théorie, il ne peut y avoir de pratique ». Or, il paraît reconduire à chaque fois le même édifice. A l’inverse, l’œuvre de Renée Gailhoustet est extrêmement diversifiée mais peu loquace, semblant davantage s’affirmer dans un savoir-faire que dans un savoir-dire. Elle dit pratiquer le projet comme son mentor, mais traduit de deux manières différentes les règles posées par ce dernier. 
Sa première interprétation colle de très près à l’original et compose sans secours extérieur : les « formes de transition » sont à mi-chemin entre la traduction littérale et la transfiguration du modèle. Apparues lors du concours du PAN en 1974, puis construites au Liégat à Ivry-sur-Seine et à La Maladrerie à Aubervilliers (1975-1982), elles empruntent conjointement au projet en « tranches d’ananas » en gradins de Gigaro et aux réseaux en « étoiles » à gradins de l’ensemble Jeanne Hachette. Gailhoustet les réinterprète à partir d’un dessin inédit de trame de points d’appui hexagonale. La seconde piste d’exploration s’apparente bien plus à une re-création. Elle est initiée par l’ensemble Marat d’Ivry-sur-Seine, et se poursuit avec l’opération de Villejuif (1978-1981) et les tranches 7 et 8 du quartier de La Maladrerie à Aubervilliers (1981-1986). Ce cycle aboutit à des ensembles en nappe édifiés sur une structure de voiles parallèles. Renée Gailhoustet choisit de soumettre la logique du bâtiment pyramidal à la construction en murs refends, jouant sur les découpes des toitures. Sa pratique s’enrichit de références étrangères à celles de Jean Renaudie, le centre civique de Cumbernauld édifié par les architectes Hugh Wilson et Geoffrey Copcutt (1955-1962) ou la Siedlung Halen de l’Atelier 5 à Bâle (1961-1965). Dernier point qui affirme sa singularité architecturale : elle s’efforce de préserver le lien avec les réalisations corbuséennes précédentes. La tour Raspail et Marat ont ainsi comme parenté d’être issus d’une conception de l’espace en coupe et d’un travail sur le logement en duplex.
Ces interprétations incorporent des dispositions inédites, très peu utilisées par Jean Renaudie : le logement sur plusieurs niveaux (semi-duplex, duplex, triplex) ; la figure du patio, transposition poétique de la maison traditionnelle algérienne dans le logement collectif moderne. Bien que fidèles à l’image persistante de la colline, ces figures enrichissent en même temps qu’elles contredisent les règles proposées. Si le logement sur plusieurs niveaux exacerbe la différenciation et l’imbrication des espaces, l’appartement à patio et plus généralement la construction en voiles parallèles incitent en revanche à l’utilisation de types préétablis, et prédéfinissent certaines résolutions. Dans ce cas, l’imbrication est parfois produite au prix assumé d’incongruités constructives et spatiales. Plus petite dans une structure de murs refend, la terrasse ou le patio peuvent entraîner une certaine promiscuité de voisinage.
Chacune de ces expérimentations est aussi l’occasion d’en questionner le potentiel. A chaque étape, la construction se nourrit de qui a été fait auparavent. Le cycle de Marat dérive à l’issue des recherches pour Romainville (1985-1993). Bien que peu aidées par leur programme monofonctionnel, les opérations de l’île de La Réunion réalisées entre 1986 et 1989 sont des variations sur le thème de la terrasse. Plus tard, l’immeuble circulaire en briques de Villetaneuse (1993-1996) peut être interprété comme un projet qui tient compte de l’évolution des conditions de production. Il s’agit là d’un projet qui tout à la fois poursuit et contredit le principe d’une architecture pyramidale. Ainsi, les cycles se perpétuent au-delà de la disparition de Jean Renaudie et dans des contextes fort dissemblables. 
La pratique de Renée Gailhoustet consiste donc à réinventer à partir d’une appropriation des grandes lignes transmises par son compagnon. Bien qu’il s’agisse d’un cas limite au vu de la proximité qui les lie, cette liberté d’interprétation offre des indices sur la façon dont peuvent s’opérer les échanges entre architectes. Le foisonnement induit par ces transfigurations multiples produit une œuvre riche, non linéaire, qui se renouvelle sans cesse, à l’image du processus de création architecturale. Outre qu’elles anticipent les questions de développement durable avec leurs jardins en hauteur, les réalisations de Renée Gailhoustet méritent d’être revisitées. Car elles proposent des dispositions d’habitat rares, inattendues, extrêmement généreuses en terme d’espace, de lumière, de rapport intérieur/extérieur, et malheureusement peu reconductibles en France dans le cadre normatif actuel. 

Bénédicte Chaljub est l’auteure d’une thèse de doctorat en architecture sur le travail de Renée Gailhoustet en relation à celui de Jean Renaudie (« Les œuvres des architectes Jean Renaudie et Renée Gailhoustet, 1958-1998. Théorie et pratique », Université Paris 8, 2007). Elle a publié l’ouvrage La politesse des maisons. Renée Gailhoustet architecte. Paris : Actes Sud, coll. L’Impensé, Paris, 2009

 

 

Notes

1 En 1960, Renée Gailhoustet travaille quelques mois dans l’agence constituée autour de Georges Candilis, avec Alexis Josic et Shadrach Woods.
2 B. Chaljub, « Jean Renaudie, la colline habitée », AMC, n°190, septembre 2009, p. 113-120
3 B. Chaljub, H. Lempereur, « Chantier : rénovation durable à Ivry-sur-Seine », AMC, n°176, février 2007, p. 28-31

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