La Mai­son Ba­ron: quel ave­nir pour le pa­tri­moine du PAV?

À Carouge (GE), la Maison Baron a été amputée de sa dépendance et d'une partie de son jardin, pour la faire tenir dans un îlot du nouveau quartier de l’Etoile. Quelles sont les étapes qui ont mené à cette décision? Son cas est-il emblématique du traitement qui sera réservé au patrimoine dans le projet PAV?

Date de publication
01-10-2026
Revision
02-10-2026

En mars 2026, l’État de Genève procède à la destruction de la dépendance de la Maison Baron, ainsi qu'à l'abattage de plusieurs arbres de son jardin, dont un pin âgé d’environ 150 ans. Le bâtiment se trouve dans le périmètre de l’Etoile, un quartier du secteur Praille-Acacias-Vernets (PAV) qui sera dense, vertical et mixte (au moins un tiers des surfaces seront dédiées au logement)1.

L’îlot 1A (l'un des deux grands îlots, avec celui de Pictet, prévus par le PLQ Etoile 1) est en construction depuis fin 2025; d'ici 2029, deux immeubles de 30 m surmontés d’une tour de 90 m entoureront ce qu’il reste de la Maison Baron. Comment les différents acteurs (architectes, Fondation PAV, etc.) ont-ils géré la présence de cet édifice séculaire dans le quartier? Le traitement de la Maison Baron préfigure-t-il celui qui sera réservé au patrimoine dans le reste du secteur PAV?

Une survivante dans la zone industrielle

La Maison Baron est construite au milieu du 18e siècle, à une époque où la plaine de la Praille est encore cultivée par des maraîchers et des maraîchères2. Située au croisement du chemin de Lancy (actuelle rue Subilia) et du sentier des Acacias (devenu une route), la maison de campagne a pour premier propriétaire un certain Nicolas Chavaz, suffisamment aisé pour s’offrir cette résidence à l’écart de la ville.

Au cours du 19e siècle, l’architecture de la Maison Baron évolue; elle est notamment augmentée d’une véranda sur deux niveaux au sud, de tourelles aux angles3, et d’une promenade paysagère (avec rocaille, bassin et puits) dans le jardin. Elle change de propriétaires à plusieurs reprises, passe aux mains de la famille Subilia, puis à celles de la famille Baron, dont elle tire son nom.

Au 20e siècle, la plaine de Praille mute profondément. La création d’une zone industrielle artificialise les sols. Toute trace de campagne semble avoir disparu, à une exception près: la Maison Baron et son jardin. Un document de l’Office du patrimoine et des sites (OPS), rédigé en 20214, le résume en ces termes :

«Terrain à l’état naturel depuis des siècles, végétation remarquable, pin centenaire, patrimoine bâti datant du XVIIIe, témoin historique de l'ancienne plaine alluviale, la parcelle 1584 sise rue Subilia, 45 est le dernier morceau de territoire de la zone sud du secteur de la Praille à avoir survécu à la création de la plateforme ferroviaire et industrielle autour des années 1960.»

Acquise par l’État de Genève dans les années 1980, la Maison Baron est convertie en espace culturel. Elle accueille Pro Helvetia dès 1992, puis l’Embassy of Foreign Artists à partir de 2012, qui s’en sert comme lieu de résidence pour artistes étrangers.

Une reconnaissance patrimoniale tardive

Demeuré un écrin de verdure dans une zone industrielle durant des décennies, la Maison Baron voit son avenir questionné au moment où s’élabore le projet PAV. Entre 2013 et 2015, des mandats d’étude parallèles définissent le plan du futur quartier Etoile, voulu comme une centralité du PAV, un downtown digne d’une ville américaine. En ce qui concerne le maintien ou non de la Maison Baron, aucune indication n’est donnée aux dix équipes sélectionnées au début des MEP. Parmi les trois dernières équipes en lice, seules deux font le choix de conserver le bâtiment.

Finalement, le projet lauréat est celui soumis par l’équipe Dupraz et Byrne5. Leur proposition table notamment sur quatre grands îlots surmontés de tours de 90 m, et sur trois tours de grande hauteur (140, 170 et 175 m). Elle suggère également de conserver le bâtiment de la Maison Baron, mais sans sa dépendance, et avec un jardin fortement réduit. Dans le rapport rédigé à l’issue des MEP, et qui émet des recommandations pour la suite du projet, il n’est pas fait mention de la Maison Baron.

La procédure de MEP aboutit à la création d’une image directrice d’ensemble, qui doit encore être concrétisée par plusieurs plans localisés de quartier (PLQ). En novembre 2019, le PLQ Etoile 1 (dans le périmètre duquel se trouve la Maison Baron) est adopté. En accord avec ce qui avait été proposé par l’équipe lauréate, l’édifice y est maintenu, sans sa dépendance et sans son jardin, à l’intérieur d’un îlot qui semble l’écraser par sa taille. Le PLQ Etoile 1 n’a fait l’objet d’aucun recours.

Il faut dire qu’au moment où a été adopté le PLQ Etoile 1, la Maison Baron ne bénéficiait d’aucune mesure de protection. Qualifiée d’«intéressante» lors d’un recensement en 20066, il faut attendre 2021 pour qu’un document de l’Office du patrimoine et des sites lui reconnaisse «un intérêt patrimonial exceptionnel»7, et 2024 pour que le bâtiment (sans sa dépendance, alors déjà condamnée) soit inscrit à l’inventaire des immeubles dignes d’être protégés. Comment expliquer cette inscription a posteriori alors qu’il n’était plus possible de revenir sur des décisions qui portaient atteinte à l’intégrité et à la cohérence de l’ensemble bâti?

Il nous paraît indiscutable que la valeur patrimoniale de la Maison Baron résidait également dans la cohérence de son ensemble, fait notamment de la dépendance et du jardin, où était planté un pin séculaire.

Maison Baron: le réduit de jardin du PAV ?

En démolissant la dépendance de la Maison Baron, et en réduisant son jardin à sa portion congrue, les planificateurs du PAV prennent le risque de ne conserver qu’un objet symbolique, décoratif, dénué de substance et de contexte historiques. Un risque par ailleurs bien connu de l’État de Genève, qui déclarait en 2019 que la réaffectation du bâtiment «doit être appréhendée dans une dynamique d’usage contemporain, afin d’éviter une conservation alibi d’un ancien vestige décontextualisé»8.

Cette réaffectation sera-t-elle toutefois suffisante? La nature du PLQ Etoile 1 permet d’en douter. La présence de la Maison Baron ne semble pas avoir été déterminante dans l’élaboration du projet. Enfermée dans son îlot, écrasée par la hauteur des bâtiments, elle fait l’effet d’un élément d’agrément, d’un réduit de jardin.

Il est trop tard pour modifier l’intégration de la Maison Baron au sein de l’Etoile. Mais le PAV recèle encore bien des bâtiments, des ensembles végétaux et des espaces publics dignes d’intérêt, qu’il serait intéressant de conserver, et d’intégrer au mieux dans les projets urbains à venir. En 2021, Patrimoine Suisse Genève a rendu publique une «Carte du patrimoine PAV» signalant «une quarantaine de bâtiments dignes d’être sauvegardés»9.

Le PLQ Acacias 1, adopté par le Conseil d’État en 2023 après un référendum populaire, prévoit la démolition, entre autres, du Bat43 (ancienne usine de la British American Tobacco), et de la station Shell (ancien centre Eurogas), signalés tous deux par la carte de Patrimoine suisse Genève. Dans le même périmètre, il a été décidé de conserver l’ancien garage Perrot-Duval, l’immeuble Arti-Com, ou encore l’ensemble des bâtiments du chemin de Ternier.

Mais alors, quel sens donner aux bâtiments qu’on choisit de garder, et comment éviter qu’ils ne deviennent, à l’instar de la Maison Baron, des symboles ? «La réflexion a évolué, nous dit Vinh Dao, directeur général de la Fondation PAV10. Aujourd’hui, on intègre plus tôt les enjeux de l’Office du patrimoine et des sites dans les réflexions urbanistiques. On ne regarde plus les objets seulement sous l’angle du patrimoine, mais aussi en tenant compte de leur potentiel dans le projet urbain souhaité. Actuellement, dans certains périmètres, on réfléchit à garder des bâtiments anciens, même s’ils n’ont pas de valeur patrimoniale. Ils ont un autre rôle, urbanistique, par exemple pour activer un espace public.»

S’il paraît trop tard pour adapter Acacias 1 à ces nouveaux enjeux (le PLQ ayant déjà été adopté), le changement pourrait avoir lieu dans les prochaines étapes du PAV. Vinh Dao nous donne l’exemple de la halle aux maraîchers, dans le quartier Grosselin: «elle n'est pas inscrite à l’inventaire, mais il pourrait y avoir un intérêt urbanistique à la conserver, un potentiel d’espace de réaffectation et d'appropriation identitaire pour le futur quartier».

Espérons que la collaboration entre les instances du patrimoine et les décideurs du PAV ici esquissée portera ses fruits, et que les bâtiments conservés trouveront une place dans les nouveaux quartiers, autrement que sous la forme de fragments décontextualisés.

 

Notes

 

1. À ce propos, lire Cedric van der Poel, «L’Etoile du PAV: Résultats de concours», espazium.ch, 26.02.2025 (ou TRACÉS 4/2015)

 

2. Pour un historique plus complet de la Maison Baron, lire Anaïs Lemoussu, «Maison Baron: la rescapée du PAV», Blog de la Bibliothèque de Genève, 09.03.2026

 

3. Selon le rapport de visite de l’OPS cité plus bas, ces tourelles pourraient dater du 19e siècle ou de l’origine du bâtiment au 18e siècle.

 

4. Bénédict Frommel, rapport de visite, rue Subilia 45, 03.11.2021, OPS. Les jalons historiques de l’article proviennent de ce document.

 

5. Sur le résultat des MEP, lire Cedric van der Poel, «L’Etoile du PAV: Résultats de concours», espazium.ch, 26.02.2025 (ou TRACÉS 4/2015)

 

6. Fiche rac-PAV-26_CRG, 2006

 

7. Bénédict Frommel, rapport de visite

 

8. Voir le «Rapport explicatif – août 2019» lié au plan localisé de quartier n°30044, Etoile, PAV

 

9. https://www.patrimoinegeneve.ch/notre-action/pav-praille-acacias-vernets

 

10. Vinh Dao a répondu à nos questions par écrit et au téléphone, à la fin de septembre 2026.

 

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